Le Hamas et le Fatah se battent pour l’âme d’une ville

Thème : Politique et société palestiniennes

Jerusalem Post
mis en ligne le 5 avril 2005
par Matthew Gutman

l’article qui suit décrit une situation locale, là où la politique se fait au plus près des gens. Mais, au-delà, il s’agit de laïcité et du caractère du futur Etat de Palestine. La lutte entre les islamistes du Hamas et les laïques du Fatah est en cours. Après des années de gabegie, les nouveaux élus du Hamas, à la réputation intacte, paraissent avoir l’avantage, et cela risque de durer

sur le site du Jerusalem Post

Jerusalem Post, 3 avril 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

En apparence, le conflit entre le nouveau maire élu du Hamas et les représentants du Fatah au sein du conseil municipal de Bidya tourne autour de problèmes moraux, comme la pornographie. Mais si l’on gratte un peu, on y trouvera une lutte pour l’âme du futur Etat de Palestine.

Aux dernières élections municipales palestiniennes, les représentants du Hamas ont conquis 21 municipalités sur 37 : quasiment un raz de marée, qui montre la fragilité du Fatah, principales force politique palestinienne.

Ici, à Bidya, 10.000 habitants, le Hamas et le Fatah se battent pour le contrôle d’un petit centre culturel, sans nom officiel, encore à l’état de plan. Les armes sont le plus souvent les sourires onctueux et les vigoureuses poignées de main.

"Notre but", dit le maire Hamas, Ramadan Shtat, "est que tout soit conforme à la morale islamique, et notre centre culturel doit faire partie de cette chaîne".

Pourtant, les élus du Fatah au conseil municipal, comme Mustafa Da’as, craignent l’imposition de ce qu’ils appellent le "contrôle des esprits" islamique, et soulignent que la religion doit être séparée de la politique, et en tout cas du centre culturel municipal.

Quatre des 11 conseillers municipaux de Bidiya ont rencontré mercredi dernier un journaliste dans le bureau de Ramadan Shtat. La pièce meublée à la spartiate est ornée d’une grande coupe débordant de chocolats, sur la table de conférence. De l’autre côté de la table, le conseiller municipal Souleiman Taha (Fatah) dit : "si le Hamas contrôle le centre culturel, ils en feront un centre de recrutement". Après une pause, il ajoute avec un petit rire : "si c’était nous qui le contrôlions, nous aurions probablement fait de même".

Les deux représentants du Hamas débattent avec les deux représentants du Fatah sur le contenu du site internet du centre culturel. Shtat : "si internet est utilisé d’une manière musulmane, alors tout va bien. Mais il ne faut pas qu’il contrevienne à la morale musulmane". Ses opposants du Fatah objectent qu’un "internet musulman" manquerait son objectif, qui est d’élargir les horizons des jeunes de la ville.

Question suivante : quelle sorte de livres doit être acquise par la bibliothèque. "“Toutes sortes", répond Da’as, du Fatah. Le maire Shtat, du Hamas, secoue la tête vigoureusement. : "l’islam permet tous les livres, à partir du moment où ils ne sont pas perçus comme une atteinte morale à l’islam".

Da’as : "ils veulent mettre de l’islam partout, dans les livres, la culture, internet, le sport, ils veulent enseigner l’islam, et nous, nous voulons qu’il reste en-dehors des débats".

Pilier du Fatah à Bidya, Da’as est convaincu que le Hamas a l’intention de détruire tout ce que Mahmoud Abbas est en train de construire. Le Fatah cherche à mettre fin à l’occupation par la négociation, dit-il, alors que le Hamas veut le faire par la guerre. Instiller cette idée chez les jeunes de la région pourrait provoquer un désastre, pas seulement pour le centre culturel, mais pour la société [palestinienne] tout entière.

Malgré l’agitation autour de lui, le centre culturel de Bidya sera un édifice modeste de trois étages, qui comprendra une bibliothèque, des salles de jeux, une salle internet, des bureaux administratifs et des salles de conférence pour les groupes de femmes locaux. Mais il faut dire qu’il desservira les 350.000 habitants des villages environnants, ce qui explique que son contrôle fasse l’objet de tant de convoitise.

Les partenaires de l’Union européenne de Bidya exigent que la ville investisse 20% de 200.000$, coût total du centre culturel

Elu le 23 décembre, Ramadan Shtat dit considérer que sa nouvelle fonction n’est "pas politique, mais un service public".

Malgré les grincements de dents du Fatah, le maire Hamas est en train de gagner la bataille pour le coeur et l’esprit de ses administrés. Le sol a déjà été cassé pour préparer le remplacement de l’antique système de canalisations, qui laissait fuire environ 45% de l’eau municipale. La Ville a acquis de nouveaux transformateurs, pour relancer une électricité vacillante et éviter les déperditions. Mieux, triomphe Ramadan Shtat, "les gens payent enfin leurs factures", dans une ville dont le budget est dans le rouge.

La confiance dans la nouvelle équipe municipale a fait monter en flèche les recettes venues des factures d’eau et d’électricité, de 63.555 shekels en novembre, un mois avant son élection, à 645.000 shekels en février. "Les gens se sentent bien avec nous, parce que, contrairement à l’ancien conseil municipal, nous sommes vraiment élus", dit Shtat, déclaration qui suscite l’approbation de ses collègues du Fatah.

Avant l’arrivée au pouvoir du Hamas, la réalisation de projets comme le centre culturel de Bidya semblait impossible. Des conseils municipaux auto-désignés ont dirigé la ville depuis les dernières élections, en 1976. Peu de réalisations, et des équipements qui s’érodent.

A Bidya, l’une des clés de la confiance accumulée par le Hamas tient à son action sociale, explique Shtat. Imam très présent, Shtat a travaillé ces dernières années à la construction d’une école élémentaire, entre autres projets.

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"Les gens voulaient voir des têtes nouvelles", dit Ramadan Shtat. De fait, la plupart des élus ont moins de 40 ans. Le maire et son ami Maher Taha, le muezzin de la mosquée, ont tous deux 33 ans. Le cousin de ce dernier, également élu, a 29 ans. Le Fatah est si inquiet de la montée du Hamas qu’il a commencé à diffuser un nouveau slogan : "la religion est pour Dieu, le pays est pour tous", rapporte le quotidien Al-Ayyam. Slogan qui va résolument à l’encontre de celui du Hamas : "l’islam est la solution".

L’analyste politique Muhammad Abdel Hamid, de Ramallah, craint que "la montée du Hamas ne provoque un énorme changement dans la société palestinienne, dans le sens islamique, et cela, que le Hamas prenne le contrôle de l’Autorité palestinienne ou non." Et, ajoute-t-il, cette "atmosphère de conservatisme social et religieux" pourrait aliéner une grande partie de la société palestinienne.

A Bidya, en tout cas, l’islam n’est peut-être pas "la solution", mais sa dynamique semble irréversible. L’Autorité palestinienne ou l’Union européenne pourraient forcer le Hamas à laïciser le centre culturel. Mais les représentants du Fatah à Bidya n’y croient pas.

Avec la solide majorité dont il dispose, soit 7 sièges sur 11, il n’existe aucun moyen légal pour le Fatah de bloquer le contrôle du centre culturel par les islamistes, explique Shtat. "Eh oui", plaisante Shtat en s’adressant à ses rivaux du Fatah, "c’est ça, la démocratie !"