La société israélienne, un enjeu juif

Institut Shalom Hartman
mis en ligne le 14 décembre 2011
par Tal Becker

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Shalom Hartmann Institute, le 28 novembre 2011

Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

Ce rappel des valeurs fondatrices d’Israël qui, par delà la société israélienne, concernent la judaïcité dans son ensemble, prend une résonance particulière au moment où une ancienne mosquée a été mise à feu rue Strauss, à l’entrée de Méah Shéarim, le vieux quartier hiérosélymite des h’aredim, tandis qu’un camp militaire entourant des ruines croisées était vandalisé, toujours en Israël, et qu’un officier était gravement touché à la tête dans l’attaque d’une base de Tsahal située elle dans les Territoires.

Les fanatiques responsables de ces actes sont ou ne sont pas les mêmes dans les trois cas, les derniers cités semblant issus de la mouvance ultra-nationaliste des colons, ce qui pourrait ne pas être le cas des deux premiers…… Encore que la concomitance de ces événements qualifiés par Barak de "faits de terreur" témoigne d’une coordination rarement atteinte hors les limites du groupe.

Israël a connu ces derniers mois un vigoureux débat sur la nature interne de l’État juif. La contestation sociale massive des mois de juillet et août (encore bouillonnante) a engendré des manifestations sans précédent appelant à la « justice sociale », à une réévaluation et des priorités nationales et de la répartition des ressources. De nombreuses grèves revendiquant de meilleures conditions de travail ont suscité de sévères interrogations quant à la façon dont Israël traite certains de ses travailleurs. Et, ces dernières semaines, le thermomètre politique a terriblement monté, au rythme d’une série de lois sujettes à controverse embrasant les arguments à la Knesseth sur des questions comme la nature d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, la composition de la Cour suprême d’Israël, le financement étranger d’associations israéliennes et l’éventualité de poursuites au civil contre ceux qui appelleraient publiquement au boycott d’Israël.

Quelles que soient les positions que l’on adopte sur les questions en jeu, le fait que l’opinion publique en Israël se soit à ce point focalisée sur ces sujets, en particulier en un temps de troubles incroyables et de dangers croissants dans la région, est le signe d’une possible ère nouvelle dans l’histoire d’Israël. On a le sentiment, né du désespoir ou de l’expérience (et probablement des deux) que la question de la guerre et de la paix ne va pas se résoudre dans quelque avenir proche que se soit, et qu’elle ne peut justifier plus longtemps le report de la discussion sur la nature du contrat social au sein du pays. La société israélienne semble renâcler à laisser les problèmes de sécurité écraser l’ordre du jour comme par le passé. Si la première étape du sionisme fut la création de l’État, nécessaire à la protection du peuple juif, les Israéliens sont peut-être en train de reporter collectivement leur attention sur la seconde : débattre de la société que nous voulons.

Jusqu’ici, cependant, cette controverse a été pour l’essentiel perçue en termes étroits : nombreux sont ceux qui l’ont entendue comme le reflet de la protestation sociale et de la politique partisane qui secouèrent d’autres sociétés de par le monde. On l’a souvent dépeinte comme une bataille classique entre droite et gauche sur les limites de la liberté d’expression, et le nécessaire équilibre des pouvoirs entre sphères de gouvernement, ou entre classes supérieures et inférieures de la société sur la justice distributive, le coût de la vie et les rapports entre capitalisme et État providence.

Le débat porte, bien entendu, sur tous ces sujets d’importance. Mais pour le peuple juif, il relève également d’un autre élément, non moins profond. Comme les prophètes d’Israël nous le rappellent constamment, c’est par sa nature intrinsèque, la façon dont il traite ses citoyens, et les valeurs morales que sa société s’efforce de préserver, que la force et le caractère véritables d’Israël en tant qu’État juif seront forgés. « De la justice viendra le salut de Sion », dit Isaïe, faisant écho aux sentiments de tant de nos prophètes (Isaïe 1, 27).

En ce sens, tous les choix auxquels Israël est confronté sont des choix juifs. La façon dont Israël assume ou ignore les valeurs juives dans cette prise de décisions donne la mesure de notre capacité à reformer à l’époque moderne la vision qu’avaient les prophètes de la création d’une société juive exemplaire.

Un Israël qui ne chercherait pas à contrebalancer en permanence son devoir moral à l’égard du peuple juif par son devoir moral de respect de la dignité et des droits d’autrui en son sein ne serait, en un sens, fondamentalement pas un État juif. S’il ne se souciait sans relâche de la détresse des faibles et sans défense au sein de la société, il ne serait, en un sens, fondamentalement pas un État juif. En bref, un État qui n’envisage pas les décisions qu’il prend au travers du prisme des valeurs et des aspirations juives qu’il entend incarner n’est, en un sens, fondamentalement pas un État juif. Puisque Israël nous offre cette chance d’écrire un nouveau et révolutionnaire chapitre de l’histoire juive, cette question n’est pas à débattre en son seul sein : cela concerne le monde juif dans son ensemble.

Pourtant, de par le monde juif, on semble s’intéresser assez peu à ces questions. Alors que de nombreuses communautés et associations juives apportent une aide considérable aux institutions et aux problèmes sociaux en Israël, le débat en cours sur la nature de la société israélienne elle-même paraît susciter moins d’intérêt. Des sermons, des soirées communautaires et des organisations juives peuvent bien débattre quasi sans fin du processus de paix, du terrorisme ou de l’antisémitisme, mais comment relever le défi moral posé par la souveraineté juive, voilà qui retient moins l’attention.

Pour partie, cela peut se comprendre, bien sûr. Pour les communautés juives hors d’Israël, ces interrogations sont plus lointaines. Et la question se pose constamment, convenons-en, du titre qu’auraient des Juifs ne vivant pas en Israël à participer à un débat sur son caractère interne. Mais la relative absence d’un plus large mouvement d’intérêt parmi les Juifs vient aussi pour partie d’un malentendu. Car l’enjeu du débat ne se limite pas à la qualité de vie des citoyens d’Israël ; ni même à la nature de la société israélienne ; il s’agit de l’avenir même du judaïsme. Si Israël dit être et est considéré par les Juifs du monde entier comme la patrie de notre peuple, alors il nous faut dans une certaine mesure voir Israël comme une opportunité profonde pour le peuple juif tout entier de créer un État digne de l’histoire et des valeurs juives.

Sur ces questions, la parité entre Juifs à l’intérieur et à l’extérieur d’Israël n’est pas forcément nécessaire. Après tout, les citoyens israéliens sont ceux dont les vies seront aussitôt affectées par ces décisions. Mais il est nécessaire que tous les Juifs et organisations juives auxquels l’avenir de notre peuple importe profondément affichent plus nettement leur intérêt pour le type de société souveraine que notre peuple est à même de créer. Ce défi, plus que tout autre peut-être, est le privilège et la responsabilité de notre génération et les longues et riches chroniques de l’histoire juive retiendront si, en tant que peuple, nous avons réussi ou failli à le relever.