La parabole du cornichon ou comment apprendre le colonialisme sur un pied

Thème : Occupation-Colonisation Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 14 juin 2006
par Yossi Sarid

Marre de l’occupation ! ! Marre de la colonisation ! ! Comment mieux résumer cet article rageur de Yossi Sarid, dont la parabole sur l’usine de cornichons qui n’a jamais vu le jour à Ramallah, ne fait qu’ajouter une touche amère, parce que banale, au tableau trop connu de l’occupation

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Ha’aretz, 14 juin 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

A Djakarta, on s’inquiète de l’éruption du volcan Merapi, l’un des plus dangereux du Pacifique. Ces dernières semaines, il émet des gaz et de la lave, et les paysans effrayés qui vivent à son pied se préparent au pire. Chez nous, d’un autre côté, alors que l’été s’annonce, la chaleur nous envoie somnoler l’après-midi, et chacun choisit son type de sieste : la Coupe du monde, les chutes de tension électrique, le professeur Braverman. Pas en Indonésie, mais ici, la terre bouge et les ciels d’été s’assombrissent, comme si nous vivions à l’ombre du volcan qui va exploser : nous vivons des jours à la Pompéi.

Cette semaine, il y aura 39 ans que la guerre des Six jours s’est terminée et que l’occupation a débuté. Cette semaine, Israël entame sa quarantième année en tant qu’occupant. Est-ce vraiment ainsi, ou s’agit-il d’un mauvais rêve ? Non, cela a eu lieu, 40 ans de cauchemar, et cela continue. Parfois, il semble y avoir des signes à l’horizon qui en indiquent la fin, mais ce ne sont que des signes. Il n’y aura pas de fin à cette histoire si l’avenir doit être fait de la Feuille de route ou du plan de convergence unilatéral.

A son début, l’occupation était pleine de bonnes intentions et elle était censée être "éclairée". Or, l’inhumaine histoire du genre humain ne connaît aucun cas de "bonne" occupation qui ait bénéficié à l’occupé. Mais le cerveau juif est inventif. Le problème, c’est que, cette fois, l’invention n’a pas marché. L’occupation est une occupation qui est elle-même une occupation, avec la dureté de cœur et les maux qu’elle entraîne. Israël se regarde dans le miroir et a du mal à se reconnaître.

L’image qu’il nous renvoie depuis 1967 est-elle la même qu’avant ? Il vaut mieux, de rage, casser le miroir en mille morceaux plutôt que voir notre image nauséabonde. Ces yeux de fous, sont-ce les nôtres ? Ces beaux jeunes gens qui marchaient dans les champs, se sont-ils transformés soudain en gros porcs ? Et ce gros, là, est-ce vraiment toi, Yeshouroun [1] ? O, Yeshouroun, nous avons mangé un tas de McDonalds, un tas de pizzas, nous avons dévoré la terre comme des locustes et n’avons laissé à nos voisins que des miettes. Dégoûtante image que le miroir nous envoie.

Après tous les pays colonialistes, où le soleil ne se couchait jamais, bien après qu’ils eurent quitté leurs colonies, Israël a décidé de faire revivre le vieux colonialisme. Pourquoi apprendre une leçon amère de l’expérience d’autres, quand on peut l’apprendre seul, dans sa propre chair ? Alors, allons-y, et apprenons, à la dure. L’Angleterre, la France, la Hollande, l’Espagne et le Portugal - et l’URSS et la Yougoslavie, qui n’existent plus - ont quitté, de gré ou de force, des terres qui ne leur appartenaient pas pour se sauver d’eux-mêmes. Et seul Israël gaspille encore ses forces à se protéger de lui-même, comme s’il avait le choix, comme s’il n’était pas déjà vaincu par l’assaut de ses forces contre ses propres forces.

L’imbécile dans son conseil, le Conseil national pour la Sécurité, se fait encore des illusions. Les yeux de Giora Eiland sont encore dans le vague, parce qu’il a regardé directement le soleil pendant l’éclipse. Le désengagement de Gaza a été une erreur, pense-t-il, et la convergence en Cisjordanie ne fera que la renforcer, parce que nous n’avons reçu ni ne recevrons rien en échange. Absurde, tout simplement absurde ! Vanité des vanités ! Bien sûr que nous allons recevoir quelque chose en échange, et nous ne le recevrons de personne d’autre que de nous-mêmes, de nos propres mains qui nous offriront le plus beau cadeau de tous pour notre 60e anniversaire, un cadeau qui sauvera des vies : partir sans jamais revenir. Et il n’y aura pas de demi-sortie.

Nous ne fûmes pas des héros, sauf pour certains albums d’histoire, parce que nous n’avons pas su dominer nos émotions. A la place, nous avons conquis et dominé des territoires. Aujourd’hui, à retardement, le moment est venu de nous lever comme des lions, de surmonter nos émotions, notre désir de conquête, et libérer notre désir de vivre. Israël, bien qu’il ait péché contre lui-même, redeviendra Israël, Tsahal redeviendra l’armée de défense d’Israël [2] et Yeshouroun cessera d’être un va-t’en-guerre.

J’aurais pu rappeler l’image de ce père palestinien, tentant de protéger son fils Mohammed des tirs des snipers aveuglés par les projecteurs. Mon fils, mon fils, si seulement j’avais pu donner ma vie pour toi. Et j’aurais pu rappeler cette image, vue ce week-end, de la petite Huda, pleurant sa famille morte, et sa voix, sur la plage : "père, père, où est-tu ?", et son père, muet, les yeux déchirés. Et j’aurais pu appeler des milliers de témoins vivants et morts pour témoigner de leurs fins soudaines. Mais, au lieu de tout cela, j’ai choisi une histoire qui raconte la banalité de l’occupation, sans sang et sans larmes.

Il y a de nombreuses années, avant la première Intifada, des connaissances palestiniennes de Ramallah me demandèrent de l’aide. Ils souhaitaient avoir l’autorisation de monter une usine de production de cornichons. Ils s’étaient adressés aux autorités, mais n’avaient pas reçu de réponse. Je promis d’aider. Pourquoi pas. Ils investiraient et emploieraient quelques dizaines de personnes, et feraient du profit. Je m’adressai à l’Administration civile, qui m’envoya sur les roses, moi aussi.

"Tu es fou ?", me demanda-t-on dans cette administration, "s’ils montent cette usine, c’est toute notre industrie de cornichons qui va faire faillite". L’occupation n’est même pas prête à renoncer au cornichon.

Alors, je compris. Comment ne pas comprendre, d’ailleurs, toute la doctrine du colonialiste alors qu’il se tenait devant moi sur un pied [3] ? C’était cela, le colonialisme, dans tout son parasitisme délibéré et mauvais, et cette histoire vaut pour les jours que nous connaissons, entre des négociations qui n’auront pas lieu et une convergence vers des blocs qui ne résoudront rien.

Quand comprendrons-nous que seules les lignes de 1967 sont les frontières qui défendront l’Etat juif et démocratique de la bestialité ? Et qui, à part nous, se souciera de notre bestialité ? Ou alors, peut-être que désormais, nous nous en fichons ?