La guerre des 6 jours, 40 ans après (chat avec David Chemla sur le site du Nouvel Obs)

Thème : 1967 : 40 ans après

 

Avec David Chemla, président du mouvement "La Paix Maintenant" en France, auteur de "Bâtisseurs de paix" (Liana Levi, 2005)

Question : Bonjour Monsieur Chemla . Une simple question : où est le "Chalom Akhshav palestinien" ? Les souffrances, les morts, l’incompétence (récente) des dirigants israeliens, et celle ( ancienne) des dirigeants palestiniens, sont des deux côtés.Pourquoi ce qui existe en Israel, ne se voit pas chez les Palestiniens ? Accablant constat non ? L’angélisme ne paie plus. Seule la fermeté, avec la montée des périls, s’impose. Le désir de paix palestinien , c’est comme le Triangle des Bermudes ,.....on peut s’y perdre ! Un "ancien" militant des "amis de Chalom Akhshav", amer,déçu de votre mouvement .

Réponse : Eternelle question. Il faut d’abord comprendre qu’on ne peut pas comparer les sociétés israëlienne et palestiniennes dans leur structure et leur mode de fonctionnement. De plus, il est plus difficile de manifester quand on se trouve dans une situation d’occupé que d’occupant. Ceci dit, si l’on voit l’impact de la déclaration Ayalon et Nusseibeh, qui a été signée par près de 200 000 Palestiniens et de 250 000 Israëliens, cela montre qu’il y a une forte partie de la population palestinienne qui prend le risque en la signant d’affirmer sa volonté d’une solution basée sur deux Etats, sans droit au retour pour les réfugiés. Il faut aussi prendre en compte l’impact de l’accord de Genève, soutenu par de nombreux hommes politiques palestiniens, membres du Fatah ou d’autres mouvements. Le président Abbas lui-même a souvent déclaré soutenir cette solution. Il faut comprendre que les modérés se renforcent mutuellement. C’est pour cela que nous privilégions dans l’action de notre association un soutien constant à toutes ces initiatives soutenues par les deux populations.

Question de : M. Chemla, permettez-moi de vous dire que le désir de paix d’Israël est malheureusement un leurre qui dure depuis plusieurs décennies. Comment sinon expliqueriez-vous la colonisation continue des territoires ?

Réponse : Comme je l’ai abordé précédemment, l’occupation de ces Territoires est une conséquence de ce conflit. Il n’y avit pas de projet préalable à celui-ci pour établir des colonies juives en Cisjordanie. Au cours de la première décennie, jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de droite en 1977, près de 10 000 personnes s’étaient installées dans les premières colonies. Celles-ci suivaient en majorité le plan Allon (du nom d’un ancien ministre travailliste à l’origine de ce plan), qui prévoyait d’installer des colonies le long du Jourdain pour des questions de sécurité. Il y avait deux exceptions : celle du Goush Etzion (région à l’est de Jérusalem), où il y avait eu des villages juifs avant 1948 et qui étaient tombés pendant la guerre d’indépendance. L’autre exception concerne les premières implantations de religieux notamment à la ville d’Hébron qui est devenue depuis Kyriat Arba. Aujourd’hui, il y a environ 270 000 colon dans les Territoires, et près de 200 000 installés dans les faubourgs de Jérusalem. Les motivations de ces gens sont multiples. Beaucoup y ont été pour des questions économiques, et les sondages montrent que la majorité d’entre eux serait prêts à revenir en Israël avec des compensations en cas d’un accord (pour ceux se trouvent en Cisjordanie). Seuls 50 000, d’après les enquêtes par notre mouvement en Israël se présentent comme des inconditionnels. Quant à la majorité de la population israëlienne qui ne vit pas dans les Territoires, elle est consciente de la nécessité de les rendre dnas le cadre d’un accord. Le problème aujourd’hui est plus la faiblesse des dirigeants des deux peuples qui ne sont pas en mesure de faire les choix nécessaires et de les faire appliquer.

Question de : Etes-vous au fait d’un bombardement de navire américain en marge du conflit ? Pourriez-vous nous en dire un mot ?

Réponse : Effectivement, le bateau USS Libertyship a été coulé pendant les premiers jours de ce conflit, et près de 35 marins américains ont été tués. Israël a toujours avancé la thèse d’une erreur. Ce problème remonte parfois dans les relations israelo-américaines.

Question : Est-il concrètement possible de revenir aux fontières qui existaient avant la guerre des six jours ?

Réponse : Il est vrai que depuis 40 ans, un certain nombre de faits établis semblent irréversibles. Toutefois, il ne pourrait y avoir de solution que si celle-ci est fondée sur la notion de droit. Pour les Palestiniens, cela implique la reconnaissance par Israël du tort qu’ils ont subi du fait de la création de l’Etat et la mise en place de réparations. L’accord de Genêve qui est un modèle montrant qu’il y a une solution possible à ce conflit, et qui a été élaboré et signé par des représentants significatifs des deux peuples, prend en compte les changements sur le terrain. Il est proposé dans cet accord de faire des échanges de territoires afin de compenser ceux qui resteraient du côté israëlien, sur le principe d’un km2 donné pour un km2 pris. C’est je crois la seule démarche possible, qui soit acceptable par tous.

Question : De nombreuses personnes pensent que le problème proche-oriental découle de la création d’Israël et que la solution réside tout simplement dans la disparition d’Israël ou dans son remplacement par un Etat binational. Qu’en pensez-vous ?

Réponse : Palestiniens comme Israëliens sont attachés à leur identité. Je ne vois nulle part dans le monde des Etats bi-nationaux qui aient réussi à exister (voir les nombreux conflits dans les Balkans depuis la disparition de la Yougoslavie, ou la situation du Liban). Il n’y a pas d’alternative si on veut résoudre le problème, à celle des deux Etats. Par la suite, on pourra envisager des formes de coopération régionale. Mais attention de ne pas projeter notre situation en Europe sur d’autres régions du monde qui ne sont pas au même niveau de développement. En Europe déjà, nous voyons les difficultés que nous avons avec la construction de l’UE.

Question : Avez-vous vu le reportage hier soir sur la guerre des 6 jours sur la Cinq ? Le premier ministre israélien de l’époque, si décrié, avait-il tort à votre avis ?

Réponse : Il faut distinguer les causes de la guerre de ses conséquences. Ce forum portant sur le 40ème anniversaire de la guerre des 6 Jours, je souhaite d’abord revenir sur l’événement pour l’analyser, puis j’aborderai ensuite les conséquences de ce conflit. Le reportage hier soir sur Arte montre bien l’engrenage qui a conduit à la guerre. Le Premier ministre israëlien Levi Eshkol, à la tête de son gouvernement, a essayé pendant les semaines qui ont précédé le conflit de trouver une solution diplomatique. Abba Eban, le ministre des Affaires étrangères s’est rendu dans les principales capitales européennes et aux USA, mais aucune puissance n’a proposé de s’interposer. Pendant dce temps en Israël, la population était certaine de se trouver à la veille d’une seconde Shoah. Les appels au meurtre et au rejet des Juifs à la mer sur les radios et télévisions arabes ont eu un énorme impact sur la population israëlienne. les réservistes étaient mobilisés depuis plusieurs semaines, et le gouvernement a dû choisir de déclencher une guerre préventive afin de lever la menace. Je pense qu’Eshkol a eu raison d’essayer d’éviter la guerre, et également de la déclencher quand il a pensé qu’il n’y avait pas d’autres choix.

Question : Pourquoi les journalistes de gauche( pléonasme excusez moi) insinuent- ils que cette guerre éclaire est davantage une défaite qu’une victoire pour Israèl ? Israèl existerait il toujours si il n’y avait pas eu les 6 jours ?

Réponse : Je ne sais pas à quel journaliste vous faites allusion, mais je profite de votre question pour aborder les conséquences de cette guerre. Le 5 juin 1967 fait partie des dates qui ont changé l’histoire du XXème siècle, et dont les conséquences sont encore aujourd’hui déterminantes. Je vais essayer de vous les présenter. 1) L’angoisse qui a précédé le conflit en Israël a modifié le rapport des Israëliens à la Shoah. Pour ne plus se retrouver dans une situation où de nouveau, l’Etat risquait d’être anéanti, les dirigeants israëliens met en valeur la nécessité d’avoir des frontières de sécurité. 2) La rencontre avec ces Territoires (pour la Cisjordanie) qui furent le berceau de l’histoire biblique, a réveillé un mouvement religieux messianique qui était quasi inexistant avant 1967, et qui s’est nourri de l’euphorie de la victoire. 3) La rencontre avec les Palestiniens dont Israel avait cherché avant 1967 à occulter la question, ne voyant en eux que des Arabes et ne reconnaissant pas leur identité spécifique, est devenue une question incontournable. 4)Enfin, la conséquence la plus marquante reste cette occupation, que beaucoup après 67 imaginait temporaire, voyant dans ces Territoires une carte d’échange en cas d’une éventuelle négociation, et qui s’éternise depuis

Question : Israèl existerait -il encore si les 6 jours avait été une défaite ?

Réponse : Difficile de réécrire l’histoire et de spéculer sur d’autres scénarios. Mais probablement pas, selon les termes de votre question.

Question : Cher Monsieur, J’ai lu avec grand intérêt votre livre "bâtisseurs de paix". 40 ans après la guerre de 1967, la situation est plus critique que jamais. Pensant solidifier leur sécurité en renforçant la colonisation et en dépeçant toujours plus le territoire palestinien, notamment à Jérusalem, les Israéliens sont en fait en train de réserver un avenir bien sombre à leurs enfants. Que faire pour leur ouvrir les yeux, et leur faire comprendre qu’une "paix" injuste ne marchera jamais ? Que non seulement elle est moralement inacceptable, mais qu’elle est dangereuse dans leur propre intérêt ? Comment faire pour renforcer les voix précieuses comme la vôtre ? Merci d’avance pour vos réponses. Tarik

Réponse : Merci pour votre question. Je crois qu’effectivement, une paix ne pourra survenir que lorsque les Israëliens seront suffisamment rassurés pour faire les concessions nécessaires. C’est tout le sens du travail que nous faisons au sein de la Paix Maintenant et que personnellement, j’ai essayé d’expliquer à travers mon livre : donner la parole à ceux qui se battent sur place pour une solution, en reconnaissant à l’autre son droit à l’existence et à la sécurité, et expliquer les phénomènes de blocage existant dans les deux sociétés. Les "bâtisseurs de paix" que j’ai interviewés sont tous des patriotes de leurs camps respectifs, et qui ont su au cours de leur trajet personnel prendre en considération l’existence de l’autre. La vraie sécurité d’Israël ne viendra que lorsque l’Etat sera accepté et reconnu par ses voisins. Mais nous ne sommes pas au sein de la Paix Maintenant des naïfs, et nous savons qu’Israël devra toujours disposer d’une armée qui lui garantira sa sécurité. Pour faire ouvrir les yeux aux Israëliens quant aux conséquences néfastes de l’occupation, y compris pour leur sécurité, je ne vois pas d’autre moyen que de combattre les stéréotypes que chacun se fait de l’autre et de leur demander d’essayer de se mettre à la place des Palestiniens pour comprendre qu’il est indispensable de mettre fin à l’occupation.

Question de : IVous semblez approuver la décision de Levi Eshkol de donner son feu vert à l’offensive (l’agression en fait) au prétexte que les Arabes appelaient à jeter les Juifs à la mer. Honnêtement ne pensez-vous pas qu’Israël était parfaitement informé de l’impossibilité d’une telle action et de la faiblesse des pays arabes ?

Réponse : L’échelon militaire semblait d’après les sources et les témoignages assez confiant dans sa capacité à faire face à ce conflit. L’échelon politique a tout fait pour l’éviter. La populaiton elle, a cru à la menace. Après un mois d’un engrenage, Israël n’avait pas d’autres alternatives. Il est possible que Nasser ne voulait pas aller jusqu’à la guerre. Au cours du reportage diffusé hier soir sur Arte, le commandant des forces de l’ONU que Nasser avait reçu deux semaines avant le conflit rapportait que Nasser lui avait dit qu’il était soumis à la pression de ses généraux qui voulaient engager le conflit et se préparaient à envahir Tel-Aviv. On laissera aux historiens le soin de trancher sur les responsabilités des uns et des autres dans les causes de cette guerre. Ce qui doit nous préoccuper maintenant, c’est comment sortir de ses conséquences et que le septième jour de cette guerre soit enfin achevé. Le temps qui m’était imparti est désormais écoulé. Je vous renvoie sur notre site www.lapaixmaintenant.org ou sur mon livre : "Bâtisseurs de paix", paru aux Editions Liana Lévi, si vous souhaitez poursuivre cette réflexion.

Merci à tous...