La démocratie israélienne à l’épreuve

par Ze’ev Sternhell

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Photo Motti Kimchi pour Yédioth A’haronoth – Jeudi 17 juillet : Les manifestants arrivent par milliers place Habima, à Tel-Aviv, pour protester contre l’escalade récente et les appels à la vengeance contre les Palestiniens.

Ha’Aretz, le 18 juillet 2014

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« Nous devons combattre la conception dominante, selon laquelle Israël a pour seule alternative soit d’attendre la crise suivante, soit de réoccuper la bande de Gaza.

Au milieu des combats, il est temps pour Israël de travailler à un traité avec les Palestiniens », écrit ici Ze’ev Sternhell.

Depuis les débuts du sionisme, la société israélienne peine à voir l’autre peuple vivant dans le pays. Avant l’Indépendance, son aveuglement fit sa force ; sans cette indifférence, on peut douter qu’elle eût conquis cette partie du pays dans les frontières de laquelle se fonda l’État. Mais après 1949, et en particulier après 1967, l’incapacité – ou l’absence de volonté – à comprendre l’autre fut cause d’une désastreuse paralysie morale et politique. Il n’y eut et il n’y a toujours pas grande différence sur ce point entre la droite et le centre, ou le centre-gauche. Peu de membres du vaste camp conformiste – dont une partie siège dans la coalition tandis qu’une autre la soutient en silence – veulent comprendre les Palestiniens et en sont capables.

Disons-le tout de suite, il est permis de douter qu’il y ait beaucoup de Palestiniens capables de voir et de comprendre les Israéliens ; mais nous sommes les puissants, ceux qui dominent l’existence des Palestiniens, et nous devrions plus exiger de nous-mêmes que d’eux, qui sont sous occupation.

Et donc, malgré le danger de mort, les souffrances et l’anxiété infligés aux Israéliens dans le sud du pays, nous nous trouvons précisément maintenant au bon moment pour faire un effort en vue de négocier un règlement global. C’est le moment de réfléchir profondément et à long terme, et de nous dresser contre l’opinion dominante selon laquelle tout ce que nous pouvons faire est, soit d’attendre la prochaine crise, soit de réoccuper en partie la bande de Gaza.

C’est aussi l’heure de vérité pour la démocratie israélienne. La démocratie exige d’accepter les décisions de la majorité à la Knesseth, elle ne requiert pas d’en accepter les opinions. Le système démocratique est fait pour des citoyens mûrs et réfléchis, qui pensent par eux-même et admettent que quels que soient les droits qu’ils revendiquent pour eux-mêmes, ce sont aussi les droits de l’autre. Le test d’une démocratie forte, c’est de savoir si ses citoyens sont libres d’exprimer publiquement leurs opinions même en temps de crise, sans courir le risque d’être assaillis par des voyous d’extrême-droite sous le regard compréhensif de la police [1].

Le citoyen qui refuse de suivre la majorité a le droit de dire sans réserve que la situation actuelle ne représente pas pour Israël une guerre de survie. Pendant ce temps, l’asymétrie militaire entre Israël et les Palestiniens nous permet de nous rabattre sur notre puissance aéronautique pour « marquer la conscience des Palestiniens », comme le formulait en 2002 Moshe Ya’alon, alors chef d’état-major, dans la ligne de la cynique “carte de la douleur” dessinée par l’état-major de Tsahal. Aussi tout citoyen a-t-il non seulement le droit, mais encore le devoir, de soutenir ouvertement des négociations en vue d’un règlement global.

Il ne semble pas que les mesures punitives prises par Israël, des représailles des années 50 [2] à celles d’aujourd’hui en passant par les manœuvres de la première guerre du Liban [3], aient jamais produit un réel bénéfice à l’exception d’une tranquillité provisoire – et encore ! Mais l’Israël officiel refuse de le comprendre. Pour les gens au pouvoir, il est plus facile d’envoyer l’armée de l’air – l’une des plus avancées au monde – frapper l’infrastructure opérationnelle du Hamas et les maisons de ses agents, sachant que les dommages collatéraux infligés aux civils seront énormes, que de s’atteler aux problèmes fondamentaux posés par les relations entre les deux peuples.

L’année dernière tout entière a été perdue par le gouvernement de droite refusant de tenir des pourparlers sérieux avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et demandant sans rime ni raison la reconnaissance d’Israël comme État juif. Nous avons suivi la même ligne des années durant. Le [pistolet-mitrailleur] “Tommy Gun” du légendaire combattant israélien Méir Har-Zion [4] a depuis longtemps été remplacé par les [avions de combat] F-16, mais le principe demeure le même. Le bon sens ne commande-t-il pas de tenter une autre approche ?

NOTES

[1] Après des attaques verbales contre la députée du Méretz Zéhava Gal-On lors d’une manifestation jeudi dernier à Tel-Aviv contre l’intervention à Gaza, l’extrême-droite est passée à l’agression physique samedi soir, tabassant sans merci un groupe de manifestants de gauche... sans que la police juge bon d’intervenir.

http://www.ynetnews.com/articles/0,...

http://www.haaretz.com/news/nationa...

[2] Allusion aux incursions meurtrières de l’autre côté de la ligne verte, en “représailles" de celles pratiquées sur le territoire du nouvel État – par des villageois revenant vers leurs bourgs d’origine pour y récupérer des biens abandonnés dans la fuite, comme par des groupes de “fedayins” venus mener des attaques.

[3] Une guerre de représailles globales contre le Fatah, bientôt pourchassé très au-delà des limites fixées pour l’intervention (le Litani, à une trentaine de kilomètres de la frontière) – jusqu’à Beyrouth, qu’il dut quitter pour la Tunisie.

[4] Enterré en mars dernier avec tous les honneurs, en présence de Shimon Pérès, Benjamin Nétanyahu et Moshe Ya’alon pour ne citer qu’eux, Méir Har-Zion, familier des randonnées clandestines de l’autre côté de la frontière (vers Pétra, par exemple, équipée romantique où périrent nombre de ses imitateurs), commença sa longue carrière à la tête de la première unité de commandos spécialisée dans les incursions en territoire ennemi. Créée par Ariel Sharon comme un corps franc, l’unité 101 fut versée au bout de quelques mois dans le corps des parachutistes.

En 1954, et après avoir provisoirement quitté l’armée dans ce but, Méir Har-Zion entraîna cinq de ses compagnons parachutistes dans une vendetta personnelle ; pénétrant en Cisjordanie où sa sœur avait été assassinée avec son ami au cours d’une randonnée dans les collines de Judée, il captura cinq membres de la tribu responsable, en tuant quatre et épargnant le dernier pour qu’il passe le message.