La communauté internationale : combien de divisions ?

Thème : Stratégie, défense, armée Diplomatie

Ha’aretz
mis en ligne le 23 août 2006
par Shlomo Ben-Ami

les effets retard de la guerre du Liban vont-ils provoquer une révolution copernicienne dans la pensée stratégique israélienne, et verra-t-on revenir au premier plan la "communauté internationale", dont la simple mention provoquait il y a peu en Israël railleries ou indifférence, et ce aux dépens de l’allié américain, ou en tout cas de ses méthodes ? C’est ce que paraît souhaiter l’ancien ministre Shlomo Ben -Ami, car pour lui, ce n’est qu’avec son aide que des accords avec la Syrie et les Palestiniens, vitaux pour Israël, seront possibles

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Ha’aretz, 22 août 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Bien sûr, la "communauté internationale" déçoit souvent et n’est pas très fringante. Il est clair que, plutôt qu’en passer par elle, il vaut mieux un accord entre les parties en conflit qui implique des méthodes de surveillance réciproques pour protéger leurs frontières communes. Mais dans le cas du conflit israélo-arabe aujourd’hui, c’est très irréaliste. Sans l’aide d’une tierce partie, il n’y aura ici aucun accord, pas même sur la frontière israélo-libanaise.

La bonne nouvelle, c’est que cette dernière guerre a créé l’opportunité d’une solution diplomatique. Nous avons vu par le passé des victoires israéliennes décisives qui n’ont amené aucune solution diplomatique, alors qu’un match nul sur le terrain ou la révélation d’une certaine fragilité israélienne a donné le signal de départ à des processus diplomatiques prometteurs. Cela a été le cas après la guerre de Kippour, qui a conduit à la paix avec l’Egypte, et après la première Intifada et les Scuds de la guerre du Golfe, qui ont produit la conférence de Madrid.

La guerre a aussi prouvé les limites de la force, en particulier face à un mouvement terroriste ou à une opposition nationaliste qui bénéficie d’un large soutien populaire et de motivations religieuses fortes. Ainsi, des pays ennemis comme la Syrie et l’Iran préfèrent user la dissuasion israélienne par l’intermédiaire d’un mouvement de ce type.

D’après la récente conception israélienne de sa sécurité, la recherche d’une légitimation internationale de ses frontières et de son droit à les défendre sont des éléments essentiels de son pouvoir de dissuasion. Si Israël était parti en guerre alors qu’il se trouvait encore au Liban et qu’aucune frontière internationale ne le séparait du Hezbollah, il n’aurait pas joui d’un tel soutien international. Les Nations Unies n’auraient sans doute jamais adopté une résolution rejetée par l’Iran et la Syrie, qui la considéraient comme une récompense offerte à Israël pour son agression.

Israël n’est parvenu à ce stade de réconciliation partielle avec la communauté internationale qu’après avoir compris les limites de la force, et après que les objectifs prétentieux de la guerre ont été réduits devant son incapacité à battre l’ennemi sur le plan militaire. Ce n’est qu’alors qu’Israël a commencé à considérer la communauté internationale comme un partenaire, et le déploiement d’une force internationale d’interposition comme un objectif de guerre.

Il est extrêmement important qu’Israël comprenne que la décision de la communauté internationale de désarmer le Hezbollah ne découle pas de son succès sur le terrain, mais du fait que le Hezbollah a provoqué ladite communauté et violé une frontière internationale reconnue par elle. Et le cas du Liban doit servir de précédent aux fronts syrien et palestinien : tracé de frontières reconnues internationalement et déploiement de forces internationales le long de ces frontières pour protéger l’accord. Après qu’Israël a tout essayé, il n’a qu’un choix possible : trouver un accord avec ses voisins sur la base de frontières internationales, avec un soutien fort de la communauté internationale.

Un accord avec la Syrie et avec les Palestiniens sur la base de principes internationalement acceptés est essentiel aussi à cause du déclin inquiétant du statut de l’allié d’Israël, dans cette partie du monde et ailleurs. La dissuasion des Etats-Unis, et le respect dont ils bénéficient, se sont terriblement érodés, et Israël a encore du mal à adapter sa stratégie, sur les plans diplomatique et sécuritaire.

Israël, comme les Etats-Unis, a appris de la plus dure des façons que la dissuasion fonctionne tant qu’on ne s’en sert pas. Une pax exclusivement americana au Moyen-Orient n’est plus possible, et ce pas seulement parce que l’Amérique n’est plus une source d’inspiration : elle n’inspire plus la peur.

Tout comme Staline avait tort de penser que, parce que le pape n’avait pas de divisions, il n’avait pas de pouvoir, il est juste de dire que quiconque aujourd’hui mésestime l’importance de la communauté internationale ne peut pas comprendre le pouvoir moral et même stratégique qu’a ce terme fluide à notre époque. Les Américains ont perdu la capacité d’être un médiateur de paix, et ils nous ont laissé sans canaux de communication avec nos ennemis parce qu’ils ont agi en Irak et dans leur guerre mondiale contre le terrorisme en tournant le dos à la communauté internationale, et que même aujourd’hui, ils ne saisissent pas où ils ont échoué dans leur appréhension de la complexité du Moyen-Orient.

Les Américains ont aussi du mal à s’adapter aux modèles de conduite de la communauté internationale et en conséquence, comme Israël, ils ont privilégié l’action unilatérale. A nous ne pas être indifférents à cet aspect essentiel de la puissance et de la dissuasion, ancré dans les principes de la légitimité internationale : pour nous, il est vital.