L’occupation, sans la responsabilité

Thème : Occupation-Colonisation

Ha’aretz
mis en ligne le 2 septembre 2002
par Danny Rubinstein

La nouvelle politique israélienne a réussi l’impossible : avoir le beurre et l’argent du beurre. Israël règne sur la Cisjordanie, mais se dérobe a ses responsabilités, puisque, au moins formellement, l’Autorité palestinienne continue à fonctionner dans la sphère civile.

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

L’éditorialiste Mohammed Shaker Abdallah du quotidien Al Quds a écrit récemment, avec une certaine dose de désespoir, que tout montre aujourd’hui que le gouvernement israélien semble réussir dans sa campagne contre l’intifada. Il n’est pas le seul à penser ainsi. La nouvelle occupation de la Cisjordanie, entamée avec l’opération Rempart il y a cinq mois, a largement réussi. Tsahal et les forces de sécurité sont arrivés à transformer toutes les villes de Cisjordanie de "zones A" (controlées totalement par les Palestiniens) en "zones B" (dont la sécurité est contrôlee par Israël).

Il est possible qu’il y ait un plan Gaza et Bethléem d’abord, mais sur le terrain, son impact est nul. Tsahal se comporte dans les villes palestiniennes comme si elles lui appartenaient. Il renforce les couvre-feu, patrouille, arrête, pratique des punitions comme la démolition de maisons de terroristes, et parfois assassine des hommes recherchés. Cependant, en dépit de cette nouvelle occupation, Israël ne contrôle pas totalement la Cisjordanie. La nouvelle politique israélienne a réussi l’impossible : avoir le beurre et l’argent du beurre. Israël règne sur la Cisjordanie, mais se dérobe à ses responsabilités, puisque, au moins formellement, l’Autorité palestinienne continue à fonctionner dans la sphère civile.

Dans les couloirs en ruines de l’Autorité palestinienne, il y a actuellement un débat sur le rôle du Conseil Elu, nom donné par les accords d’Oslo à ce qui est généralement appele le Conseil Législatif Palestinien (CLP). Ses 88 députés ont été elus lors d’élections générales, au debut de l’année 1996, mais il ne s’est pas réuni depuis plusieurs mois, à cause du refus des autorités israéliennes de permettre aux députés de se réunir, en Cisjordanie ou à Gaza. Récemment, il y a eu quelques sessions en visioconférence, certains députés s’étant reunis à Ramallah, d’autres à Gaza, mais de nombreux députés disent que le Conseil et ses commissions pourrait travailler bien davantage s’ils étaient autorisés à se réunir.

Certains, et parmi eux l’ancien ministre Nabil Amar, disent que sans un vote de confiance du CLP, le nouveau cabinet n’a aucune autorité légale. Ils exigent que le conseil se réunisse pour élire un nouveau directoire, et entamer un débat énergique sur la politique et la direction. Il y a dans ces propos davantage qu’une critique implicite d’Arafat, critique énoncée explicitement par d’autres membres du conseil, comme Hanan Ashrawi, Ziyad Abou Amar et Azmi Shuweiba.

La direction palestinienne est convaincue que l’état actuel des choses - une occupation israélienne sans assumer de responsabilité auprès de la population, un contrôle palestinien qui va en s’amenuisant - ne peut durer bien longtemps. Les raisons en sont l’accroissement des difficultés rencontrées par la population et son amertume grandissante. Contrairement aux médias israéliens, où l’on observe une accalmie dans les reportages sur les attentats à la bombe et leurs horribles effets, les médias palestiniens sont remplis de photos terribles d’enfants fracassés par les opérations de Tsahal, blessés ou tués par des tirs israéliens. Des centaines de photos de morts et de blessés, vieillards, femmes, à côté de chenilles de tanks, remplissent les colonnes, ainsi que des photos d’handicapés en fauteuils roulants essayant de passer à travers les collines, et de maisons, parfois même de quartiers entiers, réduits à l’état de gravats. Samedi dernier, le reportage du jour concernait une infirmière de Rafah qui avait retrouvé son frère parmi les blessés.

Pas un jour ne passe sans un reportage sur des familles affamées, des humiliations et des obstacles inutiles placés sur le chemin de gens sans importance. Récemment, on a vu des reportages sur les souffrances des prisonniers et des détenus en Israël. Le nombre des prisonniers a considérablement augmenté depuis avril dernier, et les remous dans certaines prisons sont rapportés dans la presse palestinienne ; très récemment, la prison de Nafha, pres de Mitzpe Ramon, a occupé les médias palestiniens, qui ont parlé des plaintes d’un prisonnier sur les conditions de sa détention. Nul doute que le problème des prisonniers occupera bientôt une grande place dans le conflit.

En conséquence, en dépit de ce qui semble être un calme relatif sur le front de la sécurité, l’image qui se dégage de la réalité palestinienne indique une autre direction, et annonce une nouvelle déterioration.