Israël, les obstacles psychologiques à la paix

par Carlo Strenger

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Illustration anonyme pour le Ha’Aretz, “Tree of Peace

Ha’Aretz, le 3 juillet 2014

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Par-delà les lourdes péripéties de ces derniers jours, et au moment où le camp de la paix connaît un sursaut, le psychologue Carlo Strenger propose dans son blog hebdomadaire une analyse de fond de la dérive désespérée de l’opinion israélienne vers la droite.

Il sera, selon lui, « quasiment impossible de résoudre le conflit sans traiter des mécanismes psychologiques qui empêchent les Israéliens d’adhérer à la paix ».

Européens et Américains posent sans relâche cette question toute simple : « Chacun sait à quoi les accords de paix définitifs entre Israéliens et Palestiniens ressembleront. Clinton a formulé depuis longtemps les bases d’un traité sur le statut final. Pourquoi Israël sabote-t-il systématiquement les chances d’un tel accord, alors que cela sape de toute évidence son propre avenir, voire son existence en tant que foyer national juif ? Pourquoi les Juifs sont-ils si irrationnels ? »

J’ajouterai à cela l’une des énigmes les plus saillantes de la politique israélienne depuis 2002, moment où l’Arabie Saoudite proposa pour la première fois l’initiative de paix ensuite avalisée par la Ligue arabe : cette initiative offre, en échange du retrait israélien de tous les territoires conquis en 1967, la reconnaissance d’Israël par tous les États arabes – et presque tous les autres pays musulmans – et l’établissement de relations diplomatiques pleines et entières, en vue de parvenir à une complète normalisation.

Pourquoi diable aucun gouvernement israélien n’a-t-il donc réagi officiellement à l’Initiative de paix arabe, sans parler de s’engager dans un processus de négociation sur ces bases, alors même que celle-ci offre à Israël son plus grand espoir : voir son existence au Moyen-Orient pleinement acceptée par le monde musulman ?

Je me trouve constamment en situation de tenter de répondre à ces questions, généralement face à un public européen ou américain [...], mais souvent aussi avec des représentants déçus et indignés de ce qu’il est convenu d’appeler le camp israélien de la paix, auquel j’appartiens. Cela, du fait qu’un fossé s’est ouvert entre ce camp et la majeure partie du pays [...]

C’est pourquoi j’entends mettre en lumière trois mécanismes psychologiques qui rendent quasi impossible à Israël d’avancer vers la paix, d’abord et avant tout avec les Palestiniens, mais aussi avec le monde arabe dans son entier. Je vais essayer de montrer que lesdits mécanismes sont très puissants, et que résoudre le conflit devient de plus en plus – et non de moins en moins – difficile. En conclusion, je dirai que ce n’est qu’en traitant de ces questions psychologiques que l’on pourra convaincre les Israéliens d’aller vers la paix.

L’aversion de la perte

Dans les années quatre-vingt, les psychologues israéliens Amos Tversky et Daniel Kahneman changèrent à eux seuls l’étude de la prise de décision en montrant qu’un certain nombre de facteurs puissants biaisent systématiquement notre mode de décision. L’un de leurs axiomes les plus connus est que les êtres humains sont guidés par l’aversion à l’encontre de la perte. Nous nous trouvons fréquemment en situation de peser la perte éventuelle de quelque chose dont nous disposons à l’heure actuelle, face à ce que nous pourrions gagner en prenant un certain risque. Ils ont montré que nous sommes bien plus déterminés par la peur de la perte que par la perspective du bénéfice.

L’aversion vis-à-vis de la perte joue un rôle crucial dans la répugnance d’Israël à aller vers la paix. Israël dispose d’un certain nombre d’atouts qu’il perdrait dans le cadre de tout accord de paix acceptable par les Palestiniens. Il jouit d’un contrôle total en matière de sécurité en zone C et dans la cruciale vallée du Jourdain, d’un contrôle partiel de la zone B et, de facto, de l’option consistant à pratiquer des incursions en zone A si le commandement militaire israélien veut empêcher des attaques anti-israéliennes en provenance de l’une des agglomérations palestiniennes. Israël, du moins sur le papier, a le contrôle du grand Jérusalem, y compris les divers Lieux saints, ainsi que d’une variété de sites en Judée et Samarie qui jouent un rôle important dans la Bible ; et il est en passe de tous les perdre dans le contexte d’un quelconque accord de paix à venir avec les Palestiniens.

Il y a, bien sûr, gros à gagner à la paix. Depuis qu’Israël a été fondé, les Israéliens chantent que nous pourrons un jour vivre ici en paix. Tout accord de paix implique évidemment que les Palestiniens déclarent le conflit résolu et l’absence de toute nouvelle exigence. À quoi l’Initiative de paix arabe ajouterait la paix avec le monde musulman et la pleine reconnaissance d’Israël par ce dernier.

Sur le papier, les bénéfices dépassent radicalement les pertes. L’occupation a relégué Israël dans un isolement international toujours plus grand. Les menaces du mouvement pro-boycott contre Israël ont pris de la vigueur et commencent à se faire plus concrètes. L’économie israélienne pourrait s’épanouir de façon énorme si les avoirs financiers arabes et leurs ressources naturelles venaient s’allier au savoir-faire technologique et au sens israélien des affaires.

Mais, comme tous les êtres humains, les Israéliens sont avant tout guidés par leur aversion à l’encontre de la perte. La plupart d’entre eux redoutent que le scénario de Gaza ne se répète : Israël s’en est retiré en 2005 et le sud d’Israël s’est trouvé exposé à des attaques de roquettes pendant des années. Renoncer à la maîtrise de la sécurité en Cisjordanie ferait courir le même danger aux centres urbains du pays. Ce dernier scénario n’a rien d’un délire paranoïaque. L’Irak et la Syrie sont devenus des haut lieux des organisations djihadistes, et si Israël n’a plus le contrôle de la vallée du Jourdain et de vastes secteurs de sa rive occidentale, les combattants d’Al-Quaïda pourraient bien se trouver à distance de tir de Tel-Aviv, Kfar Saba, Herzlyah et de la région centre d’Israël tout entière.

Des enquêtes ont montré que la majeure partie des Israéliens en est venue à haïr le terme de “paix”. L’idée d’une paix authentique, non seulement avec les Palestiniens mais encore avec le monde arabe, ressemble à un scénario de science-fiction entretenu par des gauchos rêveurs. À l’inverse, les Israéliens se souviennent presque tous des horreurs de la Seconde Intifada et des tirs d’obus depuis Gaza et le Liban. La plupart ressentent donc le déficit sécuritaire comme bien plus concret que le gain d’une chose en laquelle ils ne croient pas.

L’aversion de la perte est plus prononcée encore parmi les hommes et les femmes politiques. Ils ou elles ne sont récompensés que par la grâce de résultats positifs intervenus avant les élections suivantes, et sont sévèrement châtiés de tout effet négatif sur le moment. Le destin de la gauche israélienne, virtuellement rayée de la carte après l’échec du sommet de Camp David en 2000 et la survenue de la Seconde Intifada, représente une sommation indélébile pour chaque homme ou femme politique, en proie à la crainte de voir sa carrière politique brutalement brisée si des accords de paix conduisaient à de nouvelles violences. À l’opposé, les bénéfices d’une telle paix semblent abstraits, lointains et peu sûrs.

Le besoin de justifier l’occupation

L’un des écrivains les plus renommés du pays, David Grossman, a écrit que derrière l’assourdissant silence de la rhétorique politique il est, dans l’âme de chaque Israélien et chaque Palestinien, un recoin obscur et silencieux où ils ont conscience de la futilité et l’inutilité suprêmes de toute l’affreuse souffrance de ce confit. Psychologiquement, il est quasi impossible de réaliser et d’admettre que vous vous êtes trompé pendant des dizaines d’années et que les horreurs du passé auraient pu être évitées.

Les anciens directeurs des Services de sécurité intérieure [Shin Beth] interviewés dans le poignant documentaire de Dror Moreh, The Gatekeepers, décrivent tous le coût moral de l’occupation – laquelle entraîne, par exemple, des Palestiniens à se tourner contre leur propre peuple et à collaborer avec Israël. Ils sont l’exception plutôt que la norme. Ils ont le courage de dire que leur travail les a amenés à faire des choses terribles. Pour la plupart des gens, il est pratiquement impossible de commettre des choses terribles et de vivre avec la conscience de l’immoralité de ces actes.

Chaque Israélien ou presque, ces 47 dernières années, a servi dans les Territoires. Presque tous ont fait des choses qui vont contre la décence et la moralité humaines – afin, souvent, de protéger un avant-poste isolé de colons plutôt que la sécurité du pays au sens large. Si Israël parvenait vraiment à la paix avec les Palestiniens et le monde arabe, la plupart des Israéliens devraient vivre avec la douloureuse conscience que la plus grande partie de ce qu’Israël a fait aux Palestiniens n’était pas nécessaire ; qu’il y a longtemps qu’on aurait pu en finir avec l’occupation, et consacrer toutes les ressources et l’énergie investies dans la colonisation de la Cisjordanie à développer l’économie du pays.

Cette idée est trop difficile à supporter, et les remords seraient impossibles à endurer. Il y a par conséquent un impératif psychologique à créer une version de l’histoire expliquant que l’occupation était inévitable ; pourquoi Israël n’avait d’autre choix que de s’accrocher à la rive occidentale du Jourdain ; pourquoi tous ces sacrifices en vies humaines, en turpitude morale et en isolement politique [sur la scène internationale] étaient nécessaires à la survie d’Israël.

Les hommes et femmes politiques de droite, en Israël, savaient d’instinct qu’il leur fallait réaffirmer chaque jour la nécessité militaire et morale de l’occupation. C’est pourquoi ils [ou elles] persistent à expliquer en quoi un État palestinien représente une menace pour l’existence d’Israël, et comment la gauche n’a fait, des décennies durant, que vendre des ballons de baudruche. La Seconde Intifada et les tirs d’obus ont, bien entendu, conforté leur thèse de tout leur poids ; mais attiser constamment la peur ne sert que les intérêts politiques de la droite israélienne – et donne aux Israéliens une justification, non seulement au maintien du status quo, mais aussi à l’expropriation, l’oppression et l’humiliation des Palestiniens auxquelles les Israéliens ont pris part, ces 47 dernières années, afin de préserver l’occupation.

Tout ceci n’est que trop humain. Seuls quelques-uns ont le courage, comme les sujets du documentaire de Moreh, de fixer la caméra et de dire : « Nous avons fait des choses terribles, dont la plus grande part aurait pu être évitée si seulement les responsables politiques avaient réalisé que l’occupation est une catastrophe pour Israël. » Comme la plupart des êtres humains, la plupart des Israéliens ont besoin d’une thèse qui justifie les actes d’Israël comme inévitables.

L’incapacité à renoncer au sionisme comme mouvement révolutionnaire

Cela nous mène au troisième niveau psychologique. L’histoire de l’occupation et de la colonisation graduelle de la Cisjordanie par Israël ne saurait se comprendre sans le mouvement sioniste religieux qui émergea de la guerre de 1967. Les étudiants du rabbin Zvi Yehuda Kook interprétèrent la victoire d’Israël lors de la guerre des Six-Jours comme la venue de l’ère messianique. Chaque colline, pierre et village de ce qu’ils nomment la Judée et la Samarie prit une signification théologique, et chaque implantation nouvelle eut un sens métaphysique. Israël n’occupait pas [la terre d’]un autre peuple : il accomplissait les plans divins pour le peuple juif, et pour l’humanité dans son ensemble, en répandant la rédemption messianique.

La plus grande partie des Israéliens ne partage pas cette interprétation messianique de l’occupation. Mais, au plus profond, de nombreux Israéliens ont le sentiment que les colons sont les vrais sionistes ; que le reste d’entre nous s’est fait complaisant, des citoyens ordinaires ayant perdu l’ardeur révolutionnaire qui caractérisait autrefois le mouvement sioniste. Les colons poursuivent l’ethos d’un dunam [un acre] après l’autre, de la colonisation de la terre et de la construction du pays.

Cela fait, je crois, partie de l’énorme difficulté qu’ont les Israéliens à bloquer les menées des colons visant à saborder les seules chances qui restent à la solution à deux États. D’une certaine façon, les Israéliens sentent qu’à défaut d’une signification plus profonde accordée à notre présence ici, la douleur, le danger et l’insécurité ne valaient pas le coup. Si nombre d’Israéliens ne partagent pas forcément l’idéologie des colons, beaucoup les admirent et trouvent qu’ils proposent un modèle louable permettant de justifier le projet sioniste dans sa totalité.

L’instabilité du Moyen-Orient et la désintégration en chaos des printemps arabes ont rendu ma situation d’Israël plus difficile. Les chances sont minces qu’Israël connaisse sécurité et “normalité” durant les prochaines décennies. Pour supporter tout cela, nombreux sont les Israéliens qui ressentent le besoin d’une justification métaphysique au projet sioniste. Sinon, au plus profond d’eux-mêmes, ils se demandent si tout ce projet en valait la peine – les souffrances, les conflits et les risques incessants.

En conclusion, le camp de la paix en Israël doit se soucier de la psychologie et des peurs des Israéliens

Il importe de réaliser que les trois mécanismes ici décrits sont universels. La peur de la perte, le besoin de forger le récit d’une identité positive, et celui d’une idéologie qui nous aide à affronter dangers et incertitude ne sont en aucun cas spécifiques aux Israéliens, mais sont le lot de l’humanité entière. Qui plus est, je pense que les craintes israéliennes décrites en première partie n’ont rien d’un délire paranoïaque. Ce sont des peurs réalistes que les événements de ces dernières années ont exacerbées.

La gauche israélienne a progressivement perdu du terrain faute d’en avoir tenu compte avec assez de courage et de clarté. Nous avons trop souvent dit aux Israéliens que nous devons en finir avec l’occupation afin de sauvegarder le caractère démocratique de l’État. Nous avons souligné à quel point Israël devient raciste du fait de l’occupation, et nous nous obstinons à clamer qu’Israël finira en paria des nations si l’occupation ne prend pas fin.

Il est une cause psychologique simple à l’échec de ces arguments à convaincre la majorité des Israéliens. Le célèbre psychologue humaniste Abraham Maslow a mis en lumière, il y a plus d’un demi-siècle, la structure hiérarchique des besoins humains. Nous nous préoccupons tout d’abord de notre sécurité, de notre nourriture et d’un abri ; puis nous nous assurons que nous sommes sérieusement implanté et aimé au sein de notre groupe ; ce n’est qu’après avoir pris soin de tout cela que nous sommes libres de penser à nous réaliser, libres de songer à des valeurs plus élevées.

Les Israéliens ont majoritairement soutenu l’occupation du fait qu’ils étaient inquiets pour leur sécurité. Mais le camp de la paix a parlé du caractère démocratique de l’État d’Israël et du coût de l’isolement sur la scène internationale – des valeurs situées en haut de la pyramide maslowienne des besoins. Résultat, l’Israélien moyen a vu dans la gauche une bande d’élitistes arrogants éloignés de la réalité et plus soucieux des Palestiniens que de leurs propres frères. Ils croient aussi que les non-Juifs, en Europe en particulier, ne se plaisent qu’à haïr les Juifs et nous précipiteront sous les roues du premier bus venu dès que les choses se compliqueront. En foi de quoi, de plus en plus d’Israéliens adhèrent à l’idéologie de la droite ultra-religieuse et raciste pour donner une justification rationnelle à l’occupation et à l’isolement d’Israël sur la scène internationale.

Comment stopper cette dangereuse évolution ? Le camp israélien de la paix, comme les nombreux amis d’Israël à l’étranger désireux de l’aider à assurer son avenir de patrie démocratique des Juifs, doivent prendre les craintes des Israéliens au sérieux. Ce qui signifie, avant tout et surtout, de reconnaître qu’avancer vers la paix comporte d’authentiques risques en termes de sécurité, et de s’en soucier sans fléchir. Aussi longtemps que la majorité des Israéliens sentira que les appels à la paix ne s’adossent pas au réel souci de leur sécurité, ils continueront à aller vers la droite.

Le camp de la paix, en Israël, s’est abstenu ces derniers temps de se confronter clairement à cette question. Presque tous les partis de centre-gauche se sont focalisés sur les questions sociales et économiques, et s’emploient à éviter toute perspective stratégique à long terme pour le pays, dissimulant leur engagement en faveur de la solution à deux États quelque part au fin fond de leur programme politique. Seul un leader traitant sans faillir de la peur d’Israël pour son existence pourra remplacer Benyamin Nétanyahou, dont la raison d’être et l’unique action ont été de donner voix à ces peurs et de s’y adresser, quand bien même il n’a nul espoir à offrir.