Hébétude à Tira

Thème : Humour, humeur, ironie

Ha’aretz
mis en ligne le 28 août 2007
par Sayed Kashua

Comment introduire une chronique de Sayed Kashua ? En disant qu’il brise les schémas convenus ? Ce serait un peu court. Ici, il y a un peu de tout, dont la parano (probablement la denrée la plus abondante dans la région), la position inconfortable d’un écrivain arabe israélien tenté par un retour aux sources dans son village natal mais attiré par Tel Aviv, et une très jolie confusion langagière. Ceux qui y chercheront une signification politique, dans un sens ou dans un autre, la trouveront à coup sûr

Ha’aretz, 25 août 2007

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Je ne sais pas ce que j’ai ces derniers temps. Encore une période pleine de pression, de confusion, d’instabilité, d’hyperactivité, de nuits écourtées, de mauvais rêves, de cauchemars en plein jour, d’accès d’hypocondrie, de sentiments de suffocation, de suées, de vomissements, de boisson inconsidérée, de cigarettes non-stop, de perte d’appétit, d’impuissance, d’envies sexuelles, de mal à l’estomac et aux muscles, de picotements des yeux, d’oreilles qui bourdonnent. Il fallait que je parte de là. Peu importait où. Je me suis dit qu’aller chez mes parents me changerait certainement les idées. A Tira, je serais entouré par la famille qui me protégerait et m’envelopperait de son amour. C’était la période des vacances, alors où était le problème ? Au contraire, les enfants seraient ravis. Sur la route, la radio annonça que c’était un type du village de Manda qui avait subtilisé le pistolet du vigile dans la Vielle Ville de Jérusalem et qui s’était fait tuer.

Ma femme rompit le silence : "Pourquoi a-t-il fait ça ? Maintenant, ils vont nous haïr".

- "De toute façon, ils ne nous aiment pas, dis-je. J’étais content de la conversation. En général, et cela est plus évident encore pendant les voyages, ma femme et moi n’échangeons pas un mot. Aller à Tira ou à Eilat ne change rien : le silence total.

- "Oui, mais maintenant, ils vont nous haïr encore plus".

Penser à ce qui s’était passé dans la Vieille Ville, aux Arabes et aux Juifs, me calma et me fit penser à autre chose qu’à mes sentiments dépressifs. Vous savez, parfois, je suis reconnaissant à Dieu de vivre ici. La politique, les guerres, les check points, les avions, me distraient des vrais problèmes douloureux, auxquels je ne comprends rien.

- "Tu sais", dis-je à ma femme, et pour la première fois de la semaine, j’ai souri, "si nous habitions un endroit calme, la Nouvelle-Zélande par exemple, nous aurions divorcé depuis longtemps, c’est sûr. Je veux que tu saches qu’à cause de ce conflit, je t’aime beaucoup plus". Nous avions passé Ben Shemen. Ma femme n’avait pas répondu. Elle s’était endormie.

Tira eut sur moi un effet Prozac. Je le savais, d’ailleurs, et c’était le but, non ? Les parents, les frères et sœurs, les neveux et nièces, la nourriture, les gâteaux, la télé grand écran, la climatisation, le réfrigérateur plein à craquer, et par-dessus tout, l’horloge murale qui prouve qu’ici, le temps passe beaucoup plus lentement.

On mangeait de la pastèque en regardant les infos. Tiens, encore une vedette arabe : un chauffeur de camion qui avait broyé une voiture et tué la moitié d’une famille. Ca ressemblait à la pub contre les accidents de la route qui dit quelque chose comme « vous pouvez être un terroriste sans commettre un attentat ». Et voilà le chauffeur à la télé, insultant les photographes, crachant, sans remords, menaçant. Un monstre, un assassin. Un terroriste.

- " S’il avait été juif, est-ce qu’on l’aurait filmé comme ça ?“ demanda mon père, en crachant des cosses de graines de tournesol. "On manque de Juifs qui ont tué des gens dans des accidents ?"

Je suis heureux. J’ai retrouvé mon appétit. La sensation de dépression s’est envolée. Mes enfants qui courent partout dans la maison avec mes neveux et nièces me ramènent 30 ans en arrière, le bon vieux temps, l’époque de Tira. Qu’est-ce qui m’a pris de quitter cet endroit ? Durkheim, que j’avais lu pour un cours d’introduction à la sociologie, avait raison : les urbains se donnent la mort plus facilement que les ruraux. Je parle de suicide en solo, pas pour des motifs nationalistes.

Le type de la Vieille Ville apparut de nouveau à l’écran. Ici, tout le monde pense qu’il s’agit d’un complot. Le vigile a attaqué le premier, c’est un fait. Le film a été monté. Où sont les rushes ? Où est la soi-disant preuve de l’assassinat ? L’Arabe israélien n’est pas coupable, impossible. Ce sont eux qui ont commencé, pas lui. Et moi, avec un sentiment de soulagement, faisant suivre la pastèque fraîche d’une tasse de café bouillante à la cardamome, je me renversai sur le canapé et demandai, très très tranquillement : "Pourquoi vous sentez-vous attaqués à cause d’un type isolé de Manda ?"

- "Parce que c’est comme ça que ça marche dans ce pays. Un Arabe commet un attentat terroriste et tous les autres sont coupables", dit ma femme.

- "Terrorisme ? Dis donc, la propagande marche bien sur toi", dis-je calmement. "Réfléchis une minute. Il s’agit de vigiles armés d’Ateret Cohanim [1] qui violent brutalement la Vieille Ville."

- "Attends", dit mon père. "Depuis quand es-tu devenu nationaliste ?"

- " Je ne suis pas nationaliste", dis-je, mais mon père n’avait pas entendu.

- "Si c’est ce que tu penses, pourquoi y a-t-il des Arabes qui écrivent que tu es un collabo ?"

- "Qui a écrit ça ?"

- "Quoi, tu ne lis pas les journaux ?", dit mon père, et il en sortit un immédiatement

Je lus, ressentis des douleurs d’estomac et une envie de vomir. Mes oreilles commencèrent à bourdonner. Picotement des yeux. Hyperactivité, sentiment de suffocation, et par-dessus tout, envie de me tirer de là.

- "Où ça ?" cria ma femme alors que je me ruais hors de la maison.

Il fallait que j’aille voir Tewfik, mon copain. Un Arabe, d’accord, mais totalement tel-avivien. Et, comme tout tel-avivien qui se respecte, il me méprise parce que j’habite Jérusalem.

- "Il est clair que tu es déprimé", dit-il après notre accolade. "Comment peux-tu vivre dans une ville aussi lourde ? Toute la politique et la merde de ce pays."

- "C’est vrai, tu as raison", dis-je. Je me sentais déjà mieux sur son canapé. "A Jérusalem, tu ne trouveras pas de rue avec un nom aussi cool et aussi joli que la tienne. Là-bas, tous les noms de rue évoquent des guerres et des catastrophes."

- "De quelle rue parles-tu ?"

- "Ben, de la tienne, Sderot Hen, l’avenue de la grâce. Quel beau nom. Il annoncerait presque la paix."

- "Tu déconnes ou quoi ? Hen, ce sont les initiales de Haïm Nakhman."

- "Quoi, ce type-là ?"

- "Bialik." [2]