Géographie ou démographie ?

Thème : Stratégie, défense, armée Démographie, géographie Un État binational ?

Bitterlemons
mis en ligne le 24 février 2003
par Yossi Alpher

Le problème stratégique essentiel des Israéliens avec les Palestiniens est d’ordre démographique, et non géographique

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Quand Israël négociait les lignes d’armistice avec la Transjordanie et l’Egypte à Rhodes, en 1948-49, il insista pour que certains villages et terres arabes de Samarie, en Cisjordanie lui soient annexés, pour élargir la "taille fine" d’Israël dans la region Hadera-Netanya. Ce faisant, il choisit consciemment d’augmenter la population palestinienne arabe d’Israël afin d’améliorer sa situation stratégique. Israël menaça même de reprendre les hostilités avec la Transjordanie et l’Irak (dont le corps expéditionnaire se trouvait en Cisjordanie) si les Arabes n’acceptaient pas de déplacer la Ligne verte vers l’est.

De facon similaire, environ un an plus tard, au cours des pourparlers de paix avortés qui se tenaient à Lausanne, et sous la pression de Washington, le Premier ministre David Ben Gourion offrit de rapatrier 100.000 et même 200.000 réfugiés palestiniens originaires de la bande de Gaza en échange de la paix et de l’annexion de la Bande par Israël. Une telle mesure, si elle avait été acceptée par les Arabes, aurait signifié la disparition de la Ligne verte avec Gaza, et son remplacement par la frontière internationale entre l’Egypte et Israël.

Cette ligne reflétait la manière dont les leaders israéliens de l’époque appréhendaient le dilemme stratégique auquel Israël etait confronté. Des centaines de milliers de réfugiés juifs affluaient dans le pays, et l’équilibre démographique ne semblait pas devoir poser problème. D’autre part, la guerre d’indépendance de 1948, qu’Israël avait menée le dos à la mer, lui avait appris que le territoire avait son importance. Ainsi, les premières années, Israel privilégia la géographie au detriment de la démographie.

Le territoire compta également pendant la guerre des Six jours de 1967, qui provoqua l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. A l’époque, peu d’Israéliens se souciaient des conséquences démographiques à long terme de la domination par Israël des habitants palestiniens au-delà de la Ligne verte. Les territoires occupés semblaient plus importants, pour la profondeur stratégique qu’ils offraient, et en tant que cartes dans de futures négociations.

L’euphorie qui régnait apres la guerre (de 67), ainsi que la lecture israélienne de la résolution 242 du Conseil de securite des Nations unies, avec son insistance pour des "frontières sûres et reconnues", et "un retrait ... de territoires occupés" (et non de tous les territoires), et la référence aux seuls "Etats de la région" (et non aux territoires palestiniens, qui légalement ne faisaient partie d’aucun Etat), encouragea les décideurs politiques israéliens à penser en termes de futures frontières bien différentes de celles de la Ligne verte, et nourrit le mouvement renaissant du Grand Israël, qui donna lui-même naissance aux colonies.

Le fait que la Ligne verte ait survécu aux 35 années qui ont suivi, et soit devenue virtuellement synonyme de (la résolution) 242 aux yeux de la communauté internationale est une preuve de la résistance des Arabes, et en particulier des Palestiniens. Après tout, la Ligne verte n’est pas une frontière internationale, contrairement aux frontières entre Israël et l’Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban, et de son côté, l’OLP n’a fini par adopter la solution de deux Etats sur la base de la resolution 242 que vers la fin des années 80.

Et pourtant, les gouvernements israéliens successifs, y compris celui d’Ehoud Barak qui essaya en 2000 de négocier un statut final avec l’OLP, tentèrent sans succès d’établir une alternative à la Ligne verte comme point de départ des négociations territoriales. Cette ligne était si sacrée pour les négociateurs palestiniens de Camp David 2 en juillet 2000 et à Taba en janvier 2001, qu’ils exigèrent le principe d’un dounam pour un dounam, en échange de toute colonie qu’Israël souhaitait annexer.

Depuis Camp David 2, les Palestiniens eux-mêmes, en s’accrochant au droit au retour des réfugiés de 1948, ont réussi a faire douter de leur engagement envers une solution à deux Etats. Israël, de son côté, a réussi à convaincre la plus grande partie du monde occidental, et une partie du monde arabe, que l’OLP ne pouvait avoir à la fois une solution à deux Etats, un Etat juif et un Etat arabe, et obtenir d’Israël une déclaration acceptant en principe qu’un nombre élevé de Palestiniens s’établisse dans l’Etat juif, le transformant dans les faits en un Etat bi-national.

Mais l’insistance de l’OLP à l’egard du droit au retour a aussi servi à convaincre les Israéliens que leur problème stratégique essentiel avec les Palestiniens aujourd’hiui était d’ordre démographique, et non géographique. Si nous pouvions revisiter les pourparlers de Rhodes aujourd’hui, et renégocier la Ligne verte, nous accepterions certainement une taille plus fine, à condition que moins de Palestiniens deviennent citoyens israéliens.

De fait, quand les négociations reprendront, il y aura du côté israélien une forte volonté de compensation en échange de l’annexion de blocs de colonies, et ce dans une proportion d’au moins un pour un, à condition que les territoires du côté israélien de la Ligne verte qui feront partie de la Palestine contiennent quelques-uns des mêmes villes et villages arabes qu’Israël a tenu à annexer en 1948.

* Yossi Alpher est l’ancien directeur du centre Jaffee d’Etudes stratégiques, à l’université de Tel-Aviv.