Dans l’ombre de la paix - entretien avec Dror Etkes

Thème : Colonisation, yesha Shalom Akhshav : action et influence

MotherJones.com
mis en ligne le 2 juillet 2003
par Elaine Zelmanov

Dror Etkes est responsable pour Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) de l’Observatoire de la colonisation

article en anglais sur le site de Mother Jones

Dror Etkes est responsable pour Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) de l’Observatoire de la colonisation. cf article "Portrait d’un patriote" http://lapaixmaintenant.org/article467 cf aussi notre dossier "colonies", constitue a partir de donnees en grande partie fournies par Dror : http://lapaixmaintenant.org/article466

Q : Une fois publiee la feuille de route, l’attention s’est rapidement portee sur les colonies, et Sharon a fini par faire un geste en demantelant des avant-postes. Pensez-vous que cela ait pu provoquer chez les colons un sentiment d’isolement ?

Dror Etkes : C’est tout a fait certain. Si l’on considere la dynamique qui s’est produite en Israel depuis 10 ans, on peut dire que le point ou se trouve aujourd’hui le Likoud est a peu pres celui ou se trouvait le Parti travailliste il y a dix ans, quand le processus d’Oslo a commence. La grande difference reside dans le fait que le Likoud est au pouvoir, et emet un message simple en direction du peuple israelien : la fete est finie. Les colonies doivent etre demantelees, afin de creer une realite plus raisonnable pour les gens de cette partie du monde. Cela signifie que le soutien traditionnel dont beneficiaient les colons dans l’opinion publique est ebranle. Tous ces gens, les millions d’Israeliens qui ont vote Likoud ou soutenu le Likoud sans vraiment sympathiser avec les positions des colons, l’ont fait, non par sympathie pour l’ideologie du Grand Israel, mais a cause de phenomenes internes israeliens, que je vais expliquer tout a l’heure. Tous ces gens, peut-etre pour de mauvaises raisons, acceptent qu’un Etat palestinien est inevitable. Pour le dire d’une maniere un peu plus philosophique, ou detachee, une des facons de considerer les 35 dernieres annees du conflit israelo-palestinien est de le faire du point de vue israelo-israelien. En d’autres termes, l’entreprise de colonisation en Cisjordanie fait partie du debat a l’interieur de la societe israelienne autour de la question : quel genre de societe voulons-nous etre, democratique ou juive. Ces questions, ces sujets non digeres que charrie la societe israelienne, ont d’une certaine maniere ete mis sur le dos des Palestiniens. Et les colons comprennent parfaitement que leur action s’effectue a l’interieur d’une niche historique, un vide historique. Ils comprennent parfaitement que la grande majorite de l’opinion israelienne les soutient, non parce que le fait que des Juifs vivent a Bethleem ou en d’autres lieux bibliques leur semble important, mais parce que leurs parents viennent du Maroc, du Kurdistan, de Syrie, et qu’ils n’ont pas ete bien traites par l’establishment travailliste. Les travaillistes ont brise leur identite, et ils ont du en construire une nouvelle. Ce qui reste de cette identite de Juifs originaires de pays musulmans s’est reconstruit en partie autour de la resistance a tout ce qui est travailliste en Israel. Et donc, ils ont vote Likoud.

Q : Sharon est-il sincere quand il commence a retirer son soutien (ou celui du Likoud) aux colons ?

D.E. : Sharon n’est pas quelqu’un de sincere. Il n’est pas sincere envers les colons, qu’il utilise depuis des annees. Je ne pense pas qu’aujourd’hui, il soit sincere envers nous, les Israeliens, quand il dit etre sur le point d’aboutir a un compromis viable avec les Palestiniens, qui ameliorera la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons. Mais je pense, en revanche, et je le dis avec beaucoup de prudence, que Sharon a accompli une revolution historique dans sa terminologie, sa rhetorique, dans la facon dont il parle des colonies. En ce moment, il se trouve de plus en plus dans cette dynamique, et nul ne peut dire ce qui en resultera. Je pense qu’il a compris que toute cette entreprise, dont il a ete le soutien politique, a vecu a credit, et qu’il y a contradiction entre d’une part les colonies, l’occupation et le systeme d’apartheid, et la prosperite et la legitimite d’autre part.

Q : Et la democratie ?

D.E. :Non, Sharon n’est pas concerne par la democratie, je ne lui ferais pas ce credit-la. Israel est engage sur une route qui ne se termine pas bien. Il faut que nous prenions un virage. Nous devons au moins faire comme si nous allons mettre fin a la situation actuelle. Et nous devons y ajouter une pression americaine. La seule reussite de Sharon premier ministre, c’est qu’il a franchi sept fois deja le seuil de la Maison Blanche. C’est sa seule reussite, tout le reste a ete un echec.

Q : Chaque flambee de violence n’eloigne-t-elle pas le debat sur les colonies ? Les colons ne beneficient-ils pas alors d’un repit, en quelque sorte ?

D.E. : Bien sur. Cette derniere periode a ete la meilleure pour les colons - et pour le Hamas. Ils n’ont pas eu a fournir des reponses aux difficiles questions qui leur etaient posees avant le debut de l’intifada. Chaque cote dans ce conflit a pu fortifier pour lui-meme l’idee qu’il etait la victime de l’autre. Quand des bus explosent a Tel-Aviv, il est tres difficile de dire aux Israeliens : "en Cisjordanie, vous mettez en place un systeme d’apartheid, et il y a un lien entre ce systeme et les bombes". Quand des enfants se font tuer a Naplouse, il est tres difficile de dire aux Palestiniens : "vous devez reconsiderer l’idee communement admise du droit au retour, et reflechir si oui ou non vous voulez permettre qu’il y ait un Etat juif sur 70% de la Palestine historique". Quand la violence eclate, des deux cotes se fige le debat sur le genre de societe que nous voulons devenir, parce qu’on devient une victime, et que le souci principal est de ne pas se faire tuer par l’autre. Je pense que pour un observateur exterieur, ces annees ont rendu plus clair le fait que le conflit n’est en fait pas entre

les Israeliens et les Palestiniens, mais entre ceux qui soutiennent la democratie et la paix, et ceux qui soutiennent le fondamentalisme et l’apartheid. Nous l’avons vu recemment quand, juste apres que Sharon eut accepte la feuille de route, les medias du monde entier se sont entierement focalises sur les avant-postes. Et puis, quand Rantisi (leader du Hamas) a ete vise, et quand une bombe a Jerusalem Ouest a tue 17 personnes, les medias ont oublie les avant-postes.

Q : Pensez-vous que les Israeliens puissent concevoir une paix negociee qui traite reellement des colonies ?

D.E. : C’est l’une des difficultes auxquelles nous sommes confrontes. Israel est une societe relativement jeune. La plupart des Israeliens n’ont connu que l’occupation. Moi y compris. Je suis ne en 1968, un an apres qu’Israel est devenu une super-puissance regionale, et la seule realite que je connaisse est l’occupation. Une grande partie de la population israelienne est dans ce cas. Il est tres difficle, pour les gens de mon groupe d’age ou plus jeunes, d’imaginer autre chose que ce que nous connaissons depuis 35 ans. Et bien sur, c’est a l’avantage des colons. Ils profitent de cet effet. Et nous, nous devons briser un cycle, ce qui est bien plus difficile.

Q : Les colons ne representent qu’une toute petite partie de la population israelienne. Comment ont-ils accumule tant de pouvoir politique ?

D.E. : Les colons ont ete tres efficaces et ont accumule une fortune politique a partir de questions qui hantent la politique interieure israelienne. Le manque de leadership, le manque d’une definition communement acceptee de ce qu’est reellement Israel, tout cela, ce sont des faiblesses dont les colons ont profite. L’un des signes qu’un changement s’est produit, je le percois dans des discussions avec des chauffeurs de taxi a Jerusalem, qui ne sont pas vraiment reputes pour leurs idees de gauche. Je parle avec les gens, et j’ai l’impression que pour de plus en plus d’Israeliens, le tournant pris par Sharon (en acceptant la feuille de route) a ete un tournant dans le discours. Par le passe, Sharon legitimait des gens qui haissent des mouvements comme Shalom Akhshav, et qui nous considerent quasiment comme des traitres.

Q : Pensez-vous que Sharon, ou quelqu’un tout aussi "faucon", soit le seul genre d’homme politique capable d’affronter le probleme des colonies ?

D.E. : Oui et non. L’Histoire est piegeuse. D’une certaine maniere, cette logique s’est verifiee, et nous trouvons dans l’Histoire mondiale plus d’un exemple de gens qui ont ete sur des positions dures toute leur vie, pour ne changer que vers la fin de leur carriere. Mais je suis tres loin d’etre certain que Sharon ait veritablement subi ce type de conversion. Je ne suis pas certain que Sharon soit pret a payer le prix d’une evacuation de nombreux colons de Cisjordanie, et d’une crise sociale en Israel. Cela dependra du type et de l’importance des pressions que les Americains exerceront sur Sharon. Il ne faut pas attendre de Sharon qu’il agisse sans pression internationale. Il ne se considere pas comme quelqu’un qui mene une politique a long terme, mais comme quelqu’un qui gere une situation de crise. S’il avait pu transferer les Palestiniens en-dehors de la Cisjordanie, il l’aurait fait. Il n’est pas la ou il en est aujourd’hui a cause de considerations morales, mais il n’est pas aussi deconnecte des realites du monde que beaucoup de colons ideologiques.Et les realites du monde sont mouvantes. Nous ne savons pas ou en sera Bush dans une semaine.

Q : Les colons ne sont pas necessairement ce que nous penseons qu’ils sont. Nous savons ce qu’ils ne sont pas. Alors, qui sont-ils ?

D.E. : Il s’agit de 220.000 personnes. C’est un chiffre important. Ce sont des gens venus de differents horizons, economiques et ethniques, et ils sont eglement divers dans leurs motivations. Seuls 30% des colons affirment qu’ils se sont installes en Cisjordanie pour des raions ideologiques. Les autres 70% ont des motivations variees : ils veulent elever leur niveau de vie, ou vivre dans des communautes de petite taille. 25% des colons sont ultra-orthodoxes. Traditionnellement, ils n’ont pas participe a l’entreprise de colonisation, mais depuis une vingtaine d’annees, il s’installent en grand nombre dans les colonies, pour resoudre un probleme aigu de logement. Leurs familles sont tres nombreuses, et ils ont besoin de nouveaux logements, plus spacieux. De maniere generale, les gens ont tendance a demenager pour diverses raisons financieres. Une certaine assistance financiere leur ferait moins rejeter l’idee de se reinstaller en Israel. Mais il existe aussi un noyau dur de colons qui s’installent en Cisjordanie pour des raisons autres que financieres, et ce sont eux qui devront decider s’ils acceptent ou non la decision de la majorite de quitter la Cisjordanie. Pour certains, je pense qu’ils ne l’accepteront pas, et la societe israelienne connaitra une periode tres agitee. Un retrait des colonies provoquera une crise dans la societe israelienne. Et egalement dans la societe palestinienne. Ils devront se poser la question de savoir s’ils peuvent accepter une presence israelienne dans la Palestine historique.

 

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