Avrum, va à Ramallah

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Une autre politique est possible

Ha’aretz
mis en ligne le 1er février 2002
par Ze’ev Sternhell

Sternhell presse Avraham Burg, président de la Knesset, d’accepter l’invitation du parlement palestinien à s’exprimer devant lui, et ce malgré les obstacles que lui dressent les autorités israéliennes

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y va de l’intérêt national que le président de la Knesset Avraham Burg (Avrum) se rende à Ramallah, avec ou sans la bénédiction des services de sécurité. Il faut espérer que Burg aura le courage et la détermination voulus pour venir à bout de la coalition qui s’est formée pour torpiller cette visite, entre les règlements de compte mesquins (le ministre de la Défense Benjamin Ben-Eliezer), le refus (Ariel Sharon) et les incitations à la haine (toute la droite).

Si l’initiative prend corps, le discours de Burg devant le Conseil Lesgislatif Palestinien marquera un tournant, dans les jours sombres que nous traversons. Quelquefois, l’on doit prendre ses responsabilités, même si cela entraîne des mesures radicales : la société civile doit s’élever contre des dirigeants qui entraînent leur peuple dans l’abîme.

Sharon et Arafat sont deux dinosaures, qui rêvent, chacun à sa façon, de devenir un shahid, le martyr d’une cause ; l’un veut être un deuxième Saladin, le conquérant de Jérusalem, l’autre veut devenir l’éradicateur de l’islam palestinien, le chevalier de l’entreprise coloniale. Tous deux sont des mégalomanes et des rêveurs pas très doux. Tous deux sont une catastrophe pour leur nation.

Le temps est donc venu que les deux nations se parlent directement. Et il ne peut y a voir aucune symétrie. Toute personne sensée comprend qu’il est impossible de se conduire à Gaza comme on le fait a Tel-Aviv. C’est le plus fort qui doit prendre l’initiative. Personne n’est plus à même que le président de la Knesset, en vertu de son statut, de parler à Ramallah au nom des centaines de milliers de citoyens israéliens qui rejettent le comportement de leur gouvernement élu.

A Ramallah, Burg pourra rappeler ce qui semble avoir été oublié : la majorité des Israéliens ne reconnaissent aucune légitimité à l’occupation ni aux colonies, et sont prêts, en échange de la paix et de la réconciliation, à évacuer les territoires conquis lors de la guerre des Six jours de 1967.

De nombreux Israéliens ont honte de la façon dont la population civile est brutalisée, et un jour viendra où ils devront demander pardon pour la conduite barbare de leur armée, et pour la souffrance et l’humiliation qui en ont résulté. La plupart des Israéliens n’auront aucun mal à reconnaître la souveraineté palestinienne sur Jérusalem Est, qui, de toute façon, est en train de revenir à son état d’avant 1967.

A l’occasion du discours, il faudra rappeler aux Palestiniens que Sharon est le premier Premier ministre à avoir ete élu par eux ; il doit davantage son poste à Arafat qu’à tous les militants du Likoud réunis. Mais si un accord est obtenu entre la direction palestinienne et les représentants de la gauche israélienne, sur la base du plan Clinton, il sera possible de recourir à de nouvelles élections, et faire en sorte que dans un an, peut-être, il ne reste de Sharon rien d’autre qu’un mauvais souvenir.

Le discours de Burg doit donc devenir le signal d’ouverture de négociations par des corps représentatifs et volontaires de la société civile. Quand un gouvernement se désintègre, moralement et politiquement, et menace d’entraîner sa société à adopter un comportement qui fait injure à la conscience ; quand un gouvernement se montre incapable de concevoir d’autre solution que la force, et encore la force, ce n’est plus seulement le droit, mais c’est le devoir de la société civile d’occuper le vide.

Il est fort possible que le discours de Ramallah ne sera pas prononcé, du fait de certains des collègues travaillistes de Burg qui s’emploieront, d’une façon ou d’une autre, à faire avorter l’initiative. Dans ce cas, le discours devra être lu au cours d’une session extraordinaire du Parlement palestinien. Après, de la même façon que nous sommes revenus à la période des attentats/représailles des années 50, nous retournerons à l’époque des rencontres avec les représentants de l’OLP, sous les auspices d’organisations internationales. Au temps où la loi interdisait les contacts bilatéraux, des Israéliens discutaient des jours entiers avec des personnalités palestiniennes de premier plan dans le cadre de réunions dans des universités, ou à l’invitation de diverses orgnaisations, aux USA et en Europe. Si Burg ne peut se rendre à Ramallah, une délégation israélienne de haut niveau, conduite par lui, devra se rendre en Europe et recommencer le travail depuis le debut.

La tâche qui s’annonce a un prix terriblement élevé, parce que les accords d’Oslo ont ete annulés dans les faits, les colonies se developpent, et l’occupation provoque, lentement mais sûrement, une délégitimation du mouvement sioniste. En effet, nous avons atteint un point où le sionisme a cessé d’être associé à la liberté et la renaissance nationale, pour être associé à l’occupation, l’oppression et la négation des droits de l’homme. Voilà notre image, pas seulement aux yeux d’une grande partie de l’opinion mondiale, mais aussi parmi les deuxième et troisième générations de gens nés en Israël, ceux pour qui les parents de Sharon ont bâti Kfar Malal (lieu de naissance de Sharon, ndt).

La cassure au sein de la société israélienne se fait plus profonde. Le refus de servir dans les territoires est l’expression d’une révolte morale légitime de la part de soldats et d’officiers qui n’hésiteraient pas à sacrifier leur vie si leur patrie était en danger, mais qui refusent de chausser leurs souliers cloutés et de servir dans une armée coloniale. Aux yeux de ces jeunes gens, les êtres humains sont des créatures morales pour qui il y a des valeurs au-dessus de certains ordres du gouvernement. Le citoyen commence à faire entendre son opinion. C’est le meilleur symptôme de santé de la société israélienne.