Arabes et Israeliens poussent leurs dirigeants a la treve

Thème : Une autre politique est possible

Ha’aretz , mis en ligne le 30 juin 2003
par Bradley Burston

Jamais fenetre d’opportunite n’a tant souffert de tant de mepris public, de scepticisme et de rejets outrages. Des "durs" des deux cotes travaillent a plein temps a rendre impossible une "hudna", ou treve temporaire, dans une Terre sainte ou coule tant de sang..

Mais ce mois-ci, apres 1000 jours et 1000 nuits de guerre, les supplications venues du terrain pour revenir a une relative normalite n’ont offert aux faucons d’autre choix que de se laisser entrainer vers une cessation des hostilites.

Pour la premiere fois, Yasser Arafat, le symbole meme de la revolte et de la resistance palestiniennes, a approuve sans reserve un arret de la revolte palestinienne.

Rompant avec la tradition, Ariel Sharon, l’homme qui depuis des dizaines d’annees personnifie l’opposition des faucons a une "negociation sous le feu", s’empresse de participer a des pourparlers de paix, malgre le son du feu au front, bien reconnaissable quoique sporadique.

Contre toute attente, et en une initiative sans precedent, un groupe de mouvements palestiniens militants ont declare dimanche accepter un moratoire sur les attaques contre les Israeliens, renoncant a leur intention d’origine de continuer a tuer des soldats et des colons.

Pour sa part, Israel, dont le negociateur en chef avait qualifie, ne serait-ce que la semaine derniere, le concept de treve provisoire de "menace pour la paix", a retire en une nuit un bon nombre de tanks de la Bande de Gaza, et restitue l’autorite en matiere de securite aux memes forces de police de l’Autorite palestinienne qui depuis des annees etaient pourchassees, mitraillees, bombardees, emprisonnees, et avec lesquelles etaient echanges des tirs quotidiens. meurtriers

Colere et ideologie mises a part, l’opinion des deux cotes montre un fort desir de stopper les combats, qui n’ont eu aucun resultat concret, en dehors d’une augmentation reguliere du nombre des victimes, innocents comme combattants.

"Il n’y a pas d’autre voie", dit Erez Amoyal, proprietaire d’un kiosque au sud de Tel-Aviv et partisan sans nuance d’une "droite lucide mais tres forte" en Israel. "Les Palestiniens veulent aller travailler sans voir un canon de tank tourne en leur direction, et les Israeliens veulent monter dans un bus le matin sans exploser". Pour Amoyal, en dehors des tragedies personnelles, qui touchent aujourd’hui tous les foyers, arabes et juifs, nous en sommes arrives au point ou aucun des deux cotes ne peut plus supporter les coups a l’economie que le conflit leur a infliges.

Son argument a ete relaye lundi a travers une visite du ministre de la Defense Shaul Mofaz a Dimona, ville socialement defavorisee. Mofaz evite soigneusement d’aborder les sujets economiques, et adopte une position militaire et sans concession envers les Palestiniens. Dans ce bastion traditionnel du Likoud, Mofaz fut chahute, et les habitants s’en prirent a lui et a son gouvernement pour la degradation de leur situation economique.

La semaine derniere, alors meme qu’il etait en train de negocier les details d’une remise par l’armee de l’autorite a l’Autorite palestinienne, le general Amos Gilad, responsable politique d’Israel pour les territoires, parlait de la hudna comme d’une "menace pour quelque paix que ce soit". D’autres representants officiels israeliens parlaient de "stratageme" et d’un accord "qui ne vaut meme pas le papier sur lequel il est ecrit".

Mais lundi, Gilad travaillait sur la nouvelle phase d’un retrait, et d’une remise de l’autorite sur la ville de Bethleem, endroit sensible aux yeux du monde pour etre le lieu de naissance de Jesus, aux forces de l’Autorite palestinienne.

Parallelement, des Palestiniens radicaux renoncent a une rhetorique qui souvent a frise l’appel au genocide, afin d’avaler les termes de la treve.

En convalescence sur son lit d’hopital apres une tentative d’assassinat manquee de la part d’Israel, le leader du Hamas Abdel Aziz Rantisi n’avait montre, il y a quelques jours, que peu de patience pour une presence juive en Terre sainte :"je le dis a Sharon et a tous les assassins israeliens, vous n’aurez aucune securite tant que vous ne quitterez pas le pays", avait dit Rantisi a des journalistes. "Il n’y aura plus aucun Juif en Palestine. Nous les combattrons de toutes nos forces."

Mais le Hamas, le Jihad islamique et les Martyrs d’Al Aqsa du Fatah, le trio qui est derriere quasiment tous les 99 attentats suicides et les milliers de tirs depuis le debut du soulevement en septembre 2000, pourraient, au bout du compte, voir se retourner contre eux une operation qu’ils avaient impulsee.

Debut juin, le sommet d’Akaba avait donne un nouvel espoir a des Palestiniens affames de travail, en permettant a des milliers d’entre eux de traverser la frontiere de Gaza pour aller travailler en Israel. Mais au moment meme ou cela se passait, les trois groupes profiterent des concessions faites pour deguiser des combattants en travailleurs, les faire traverser le point de passage d’Erez, et les envoyer tuer des soldats de Tsahal.

Le terminal fut immediatement ferme, et, contrairement aux attentats precedents ou l’on blamait Israel, la rage des Palestiniens se retourna soudain vers l’interieur, vers les chefs militaires qui avaient fierement revendique l’operation.

Depuis quelque temps, les militants palestiniens ont de plus en plus de mal a vendre le concept de la revolution permanente a des masses sans travail et sans pratiquement rien a manger.

Le retour de baton palestinien apres Erez suivait de pres une manifestation ou des habitants du nord de la Bande de Gaza ont risque des represailles en protestant contre les attaques a la roquette de la part du Hamas contre les villes et les kibboutzim du Neguev, attaques qui ont eu pour effet d’etendre l’occupation par Tsahal au nord de Gaza et d’empecher le passage des travailleurs palestiniens.

Du cote israelien, entre temps, la campagne d’assassinats contre les militants du Hamas a perdu de son energie a la suite d’un sondage publie par le quotidien Yediot Aharonot, ou deux tiers des Israeliens se declaraient en faveur d’un arret des "liquidations" pour donner aux mesures de paix une chance de se derouler.

Techniquement, les concessions israeliennes de cette semaine ont ete faites en dehors du cadre de la feuille de route. S’adressant a la commission des Affaires etrangeres de la Defense de la Knesset, le ministre des Affaires etrangeres Silvan Shalom a dit lundi : "l’accord de cessez-le-feu n’a pas ete conclu avec Israel, mais entre l’Autorite palestinienne et les elements extremistes et terroristes. Puisque nous ne sommes pas une partie dans cet accord, ses termes nous importent peu."

Quoi qu’il en soit, les pourparlers continuent, et Sharon doit rencontrer son homologue Mahmoud Abbas mardi pour d’autres conversations.

Comme pour souligner la treve, les medias israeliens se sont, de maniere soudaine et surprenante, interesses a des evenements mortels, mais de moindre nature politique. Ce week-end, pas moins de 15 Israeliens ont trouve la mort, dans des accidents de voiture, et non dans des attentats. Lundi, sept personnes sont mortes dans l’explosion d’un immeuble de Tel-Aviv, dont la cause etait une fuite de gaz et non un kamikaze. Il y eut une deuxieme explosion le meme jour, cette fois dans le contexte de reglements de comptes du milieu.

La seule attaque terroriste de ce lundi, une embuscade qui porte la marque d’Al Aqsa, et ou des tireurs ont tue un travailleur immigre qui circulait en voiture en Cisjordanie, souligne a la fois la fragilite de la treve, et le fait qu’une grande partie du Fatah d’Arafat, aujourd’hui tres divise, a pour le moment remise les fusils.

Selon un officiel de haut rang de l’Autorite palestinienne, considere comme l’un des observateurs les plus fins du conflit, et des Israeliens en particulier, dans le cas imporbable ou la treve prendrait, et conduirait a une paix plus large, le scepticisme, l’amertume, le soupcon et le manque d’enthousiasme qui l’ont accompagnee pourraient finalement se reveler des facteurs de succes.

"L’amere experience du passe nous a appris a etre tres, tres prudents", dit Sufyan Abou Zaydeh. "Peut-etre est-ce plus sain". "Je sais qu’en Israel, on ne prend pas cela au serieux," a-t-il dit a la radio israelienne. "Ce n’est pas une percee, mais un debut serieux sur le chemin du retablissement de la confiance entre les deux peuples, et au retour a la situation d’avant septembre 2000. Est-ce possible ? C’est tres, tres possible." Ce qui compte aujourd’hui, dit-il, ce ne sont pas les embrassades et les accolades entre Arabes et Juifs, mais que de chaque cote, la violence cesse et les gens commencent a vivre leur vie."

Pendant ce temps, les colons de la Bande de Gaza sont en etat d’alerte en attendant des attentats, et declarent qu’ils ne connaitront rien d’autre que de nouvelles souffrances. Pour Avi Farhan, colon de la premiere heure de Gaza, qui fait allusion a la visite de Condoleezza Rice, conseillere de la Maison Blanche pour les affaires de securite : "C’est exactement comme si nous avions propose a Mme Rice que les Americains concluent une hudna avec Bin-Laden."

Abou Zaydeh ne s’emeut pas outre mesure. Au point ou ils en sont, les deux cotes n’ont pas grand chose a perdre a essayer une treve, indique-t-il. "Pour l’instant, nous avons donne a la guerre 20.000 chances, et une seule a la paix. Ne peut-on pas lui en donner une deuxieme ?"