Opinion : Les politiciens de droite, malgré les conseils de l’histoire, conduisent le pays vers un avenir binational sans majorité juive ni démocratie, tandis que ceux du centre-gauche, en quête d’une large coalition, craignent trop de s’exprimer.


Traduction : Bernard Bohbot pour Lpm

Auteur : Tzipi Livni pour Ynetnews.com, 6 septembre 2022

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Photo : Palestiniens au passage d’un checkpoint avec la Cisjordanie. © : IDF spokesperson’s Unit


Même dans ce cycle de campagnes électorales qui précède le vote national du 1er novembre, nous n’avons guère entendu parler du sujet le plus important pour l’avenir d’Israël et son existence en tant qu’État juif – le conflit israélo-palestinien.

Le conflit n’a pas disparu, mais soit il a perdu l’intérêt des Israéliens, soit il est considéré comme trop provocateur pour être abordé par ceux qui craignent d’être qualifiés de « gauchistes », un terme désormais péjoratif qui pourrait éloigner les électeurs.

En général, au cours des dernières décennies, les partisans d’un processus de paix et de la séparation avec les Palestiniens ont été invités à « dégriser ».

Les politiciens de droite considèrent les négociations avec les Palestiniens comme un désastre total, voire un échec, et les plus extrémistes d’entre eux vont jusqu’à appeler les victimes du terrorisme : « victimes de la paix ».

Mais la réalité est tout le contraire. Pendant la guerre de Gaza en 2009, par exemple, alors que j’étais vice-première ministre et ministre des Affaires étrangères, mon adversaire politique de l’époque, Benjamin Netanyahu, m’a accusé de promouvoir des « politiques faibles » et d’empêcher les militaires de « d’accomplir leur mission ».

Lors de sa campagne électorale, Netanyahu s’est engagé à permettre aux FDI d’aller de l’avant et de détruire le groupe terroriste Hamas et son contrôle de la bande de Gaza.

Plus tard, lors d’une autre série de combats en 2014, après qu’il eut été élu Premier ministre – en grande partie grâce à des commentaires comme ceux-ci – je servais en tant que ministre de la Justice dans son cabinet et j’ai vu qu’il promouvait les politiques qu’il avait précédemment condamnées. Le vide qu’il a laissé en tant que porte-parole de la poursuite de l’action militaire, a été rapidement comblé par d’autres personnes de la droite qui ont envahi les studios de télévision pour promouvoir leur récit.

Ces mêmes politiciens, une fois nommés à la tête de ministères à vocation sécuritaire, ont également exprimé des points de vue différents, adoptant les mêmes positions que le premier ministre avait lui-même avancées.

Il s’avère que la devise « laissez les FDI gagner », qui promet la paix pour des décennies si seulement les représentants de l’État permettaient aux troupes d’opérer comme bon leur semble, n’est rien de plus qu’un slogan de campagne.

Alors comment cela est-il arrivé ? N’est-ce pas un miracle si le Premier ministre change d’avis dès son entrée en fonction et qu’il soit soudainement prêt à tourner le dos à ses partisans de droite ?

Avec le poste de direction vient la responsabilité qui l’accompagne, et la compréhension que chaque décision politique et sécuritaire a une signification pour le pays et son avenir.

C’est exactement ce qui est arrivé à Menachem Begin lorsqu’il a signé l’accord de paix avec l’Égypte en 1979, qui prévoyait la restitution de territoires et le déplacement de colonies.

Lorsque le Premier ministre de l’époque, Ariel Sharon, a décidé de se retirer de la bande de Gaza en 2005 et de quitter les colonies qui s’y trouvaient, il m’a dit qu’il agissait par le souci de l’avenir du peuple juif.

J’espère que les ministres du Likoud, et en premier lieu Netanyahou, avaient la même préoccupation à l’esprit lorsqu’ils ont approuvé le plan de désengagement de Sharon et voté pour le retrait immédiat des troupes des FDI de la bande de Gaza.

Netanyahu lui-même a signé le mémorandum de Wye River, qui prévoyait le retrait de Tsahal des villes de Cisjordanie, et le transfert de terres aux Palestiniens. J’étais présente dans la pièce lorsqu’en 2014, il a accepté de négocier un accord basé sur les lignes d’avant 1967.

Même le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, qui a eu une importance incontestable pour la sécurité des Israéliens, a été contesté par une partie de la droite, qui le considère comme une frontière de facto, qui finira, dans leur esprit, par diviser le pays.

Des gestes spectaculaires comme ceux-ci ne sont pas les seuls à indiquer la tendance de la droite à se dégriser le moment de vérité venu. Bien qu’elle ait prétendu que les accords d’Oslo étaient un fiasco historique, la droite ne l’a jamais aboli ni annulé l’existence de l’Autorité palestinienne, à laquelle les accords ont donné vie.

Au contraire, les politiciens de droite ont découvert que l’AP libère en fait Israël du financement de millions de Palestiniens en matière d’éducation, de santé, de forces de police et d’aide sociale. La collaboration en matière de sécurité entre Israël et l’AP permet de réduire l’exposition des soldats des FDI au danger que représente le maintien de l’ordre quotidien dans les camps de réfugiés et dans les rues des villages et villes palestiniens.

Maintenant, après s’être exclamés pendant des années qu’il ne faut pas céder de terres aux Palestiniens, ces mêmes politiciens, même ceux qui soutiennent l’annexion, disent qu’ils ne font référence qu’à la zone C, en vertu des accords d’Oslo, et non aux zones A et B où la plupart des Palestiniens vivent.

Les mêmes opposants virulents aux accords utilisent l’existence de l’AP pour contester les allégations d’apartheid en Cisjordanie, en soulignant le droit des Palestiniens à voter pour leurs propres institutions. Sans cette entité gouvernementale, des millions de personnes demanderaient le droit de voter pour des représentants à la Knesset.

Seuls les extrémistes demandent à Israël d’occuper à nouveau Gaza et d’inverser les effets de ce qu’ils appellent l’expulsion des colonies qui s’y trouvaient.

Après la récente offensive de trois jours contre le groupe terroriste du Jihad islamique, aucun politicien sérieux n’a demandé à l’armée de poursuivre le combat.

Si seulement le public israélien avait entendu ces vérités à l’époque, la nécessité de faire des compromis ferait l’objet d’un consensus aujourd’hui. La plupart des citoyens, même ceux de droite, s’opposent à un État binational et seraient satisfaits d’une séparation avec les Palestiniens, assorti de mesures sécuritaires. Les Israéliens s’attendent à ce que les FDI nous protègent du terrorisme, mais ils ne veulent pas que nos soldats occupent à nouveau tout Gaza.

Aujourd’hui, au lieu de comprendre la réalité, la droite se dirige davantage vers les extrêmes. Les commentaires odieux du président palestinien Mahmoud Abbas en Allemagne le mois dernier, affirmant qu’Israël avait commis 50 holocaustes contre son peuple, ont été condamnés par tous. Mais les politiciens de droite ont rapidement utilisé les déclarations du leader palestinien pour s’en prendre à leurs adversaires de gauche qui avaient rencontré Abbas tout en assumant leurs responsabilités en matière de sécurité de l’État.

Pas un seul dirigeant n’a dit honnêtement, qu’un accord qui séparerait les deux peuples est le moyen d’empêcher une solution à un seul État qui mettrait en danger une majorité juive.

C’est la nature absurde d’Israël : ceux qui veulent une éventuelle séparation d’avec les Palestiniens, afin qu’Israël reste un État juif et démocratique, sont inondés de haine et de mépris, tandis que ceux qui promeuvent l’annexion de la Cisjordanie donneront naissance à une entité binationale en proie à la terreur sans fin.

Après avoir été le fer de lance de deux cycles de négociations avec les Palestiniens en 2014 et 2008, je ne peux pas vendre l’illusion que la paix est possible à l’heure actuelle, et leur refus d’accepter une solution négociée n’augure rien de bon pour l’avenir. La terreur qui émane du Hamas après qu’il a pris le contrôle de la bande de Gaza, est également inacceptable.

Ce sont des problèmes auxquels Israël est confronté et qu’il doit aborder de manière créative, afin de pouvoir construire une réalité meilleure et plus sûre.

Même si, de manière réaliste, Israël doit désormais « gérer le conflit », tout dirigeant admettrait que cette gestion doit s’inscrire dans une perspective à long terme. Mais, dans le discours politique israélien, l’avenir du conflit est ignoré, de même que les mesures à prendre. Ou, en d’autres termes, il doit y avoir une stratégie à partir de laquelle les étapes tactiques sont décidées.

Ceux qui croient en la vision d’un État juif, démocratique, et sûr, en Israël, comprennent que pour y parvenir, nous devons maintenir une majorité juive. Et pour cela, nous devons nous désengager des Palestiniens.

Nos partenaires de l’autre côté, bien qu’ils soient essentiels à tout accord, ne doivent pas pervertir notre vision. Nous serons condamnés si nous permettons à la faiblesse palestinienne ou au refus du compromis de le faire.

Malheureusement, il semble que ce soit exactement ce qui se passe. Le comportement des Palestiniens suscite le désespoir du centre-gauche, tandis que la droite nationaliste et religieuse utilise leurs positions pour justifier un programme d’annexion, ce qui ne peut qu’éloigner davantage tout espoir d’un futur accord. Tout espoir qu’un Premier ministre nouvellement élu voie ce que certains de ses prédécesseurs avaient vu, et applique des politiques bénéfiques pour l’avenir du pays, est irréaliste. L’effort pour éviter les disputes au sein des camps politiques et la nécessité d’une large coalition d’unité afin de soutenir un gouvernement, est utilisé pour promouvoir le contraire.

Ceux qui, à droite, poussent au nationalisme, à la supériorité juive et à la haine, gagnent en force, tandis que les attaques contre les institutions de droit israéliennes se multiplient et garantissent un nouvel affaiblissement de la démocratie.

Même la langue a été usurpée pour servir cette fin. Les colonies sont maintenant des communautés, les avant-postes illégaux sont des communautés de jeunes familles, et ceux qui les critiquent, sont opposés à la nation dans son ensemble.

Les lois sont déjà en train d’être modifiées et la réalité historique effacée, comme l’a montré le refus du ministère de l’éducation d’autoriser l’utilisation de cartes montrant la ligne verte – les frontières de la veille de la guerre des six jours de 1967. En effaçant la ligne et en présentant l’illusion d’un seul bloc territorial, Israël nie l’histoire et la réalité juridique entre le Jourdain et la mer.

Ce n’est pas seulement une question d’ignorance des jeunes Israéliens, les diplômés de l’école grandiront en pensant que tout cela leur appartient et qui pourra alors s’y opposer ?

C’est ainsi qu’on impose un récit, et cela conduira certainement à notre disparition en tant qu’État juif démocratique. Au lieu de cela, Israël est confronté à un avenir non démocratique, et sans majorité juive, ce qui mettra fin à la vision des fondateurs, telle qu’elle a été exprimée dans la Déclaration d’indépendance.

Ce processus doit s’arrêter maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. Commençons au moins à discuter honnêtement de l’avenir.