Sur la notion de victoire


Deux articles diffuses par Bitterlemons le 19 avril 2004
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Bitterlemons, dirige de facon collegiale par Yossi Alpher et Ghassan Khatib,
diffuse des opinions israeliennes et palestiniennes systematiquement mises
en regard.


1/ Victoire tactique et victoire strategique
par Yossi Alpher[[Yossi Alpher, co-editeur de Bitterlemons, est ancien directeur du Centre
d’etudes strategiques Jaffee, et ancien conseiller d’Ehoud Barak.]]

Israel enregistre une serie impressionnante de victoires tactiques sur le
terrorisme palestinien. Dans un contexte de 30 a 70 alertes quotidiennes a
l’attentat suicide, l’armee et le renseignement reussissent a prevenir plus
de 95% des attentats. Des systemes en temps reel de coordination entre
renseignements aeriens, electroniques et humains ont ete developpes,
systemes qui sont etudies par les services du monde entier. L’incapacite du
Hamas a monter une serie d’attentats suicides “punitifs” contre Israel apres
l’assassinat de Sheilh Ahmed Yassine atteste de cette reussite.

Comme l’a dit debut mars le general Gadi Shamni, alors qu’il quittait ses
fonctions de commandant en chef des forces a Gaza : “Nous gagnons dans ce
conflit. Tous les jours, nous gagnons sur le plan militaire, et plusieurs
fois”.

Mais la se situe precisement le probleme : s’il faut gagner plusieurs fois
par jour, alors ces victoires repetees sont tactiques et non strategiques,
et n’ont que peu ou pas du tout d’effet cumulatif. L’un des hauts officiers
de Shamni avait percu le probleme quelques semaines plus tot, quand il avait
note que Tsahal avait “defait toutes les bandes terroristes a Gaza, sauf une
: la population tout entiere”.

En d’autres termes, il n’y a pas de solution militaire, pas de “victoire”
militaire strategique sur une insurrection populaire provoquee par une une
occupation prolongee. On ne peut pas “gagner” cette guerre, a moins de
gagner en meme temps la paix.

Dan Haloutz, commandant en chef sortant de l’armee de l’air, a defini
recemment la victoire comme le fait de “provoquer une situation ou le niveau
politique est libre de prendre des decisions sans les contraintes induites
par le terrorisme”. Mission accomplie. Les seules contraintes auxquelles est
soumis Ariel Sharon semblent etre politiques et judiciaires, et non induites
par le terrorisme.

C’est la raison pour laquelle il modifie les regles du jeu. Ce que cherche a
faire le plan de desengagement de la Bande de Gaza, c’est declarer la
victoire, et se retirer.

Mais ce sera une victoire creuse. Si le plan de desengagement est une
maniere d’ameliorer la situation sur le plan de la securite, de desamorcer
le conflit et de preserver Israel en tant qu’Etat juif et democratique, il
ne peut pas remplacer une solution politique pacifique. De plus, Sharon
semble considerer le retrait de Gaza et d’une petite partie de la
Cisjordanie comme un moyen de renforcer le controle d’Israel sur la plus
grande partie de la Cisjordanie ou, de fait, il va declarer la victoire, et
rester. Cela ne contribuera pas a y reduire le conflit.

On peut voir aussi le plan de desengagement d’Israle comme une victoire
tactique des Palestiniens, mais pas comme un triomphe strategique. Les
Palestiniens peuvent conclure du plan de retrait, avec raison, qu’Israel ne
respecte que la force (il est raisonnable de penser que si Gaza avait ete
tranquille ces trois dernieres annees, Sharon n’aurait pas entrepris de se
retirer), et qu’ils ont aussi gagne “la bataille de la chambre a coucher”,
c’est-a-dire la guerre demographique. Mais Israel renonce a un “bien” dont,
de toute facon, la plupart des Israeliens ne voulaient pas. Le retrait
n’implique en aucune maniere qu’une force poussera les Israeliens hors
d’Ashkelon ou d’Ashdod (villes cotieres du sud d’Israel, ndt). Et le taux de
natalite de la population palestinienne, le plus eleve au monde, appauvrit
un peuple deja desespere et fait du bien-etre social, economique et
politique des Palestiniens un reve tres eloigne. C’est la un lourd prix a
payer pour une “victoire”.

A moins de totalement changer de systeme de valeurs et de decider que le
martyre en gros, c’est-a-dire la mort, constitue une victoire, alors, pour
les Palestiniens aussi, la seule maniere raisonnable de remporter une
victoire est de gagner une paix equitable. Cela implique une situation
“gagnant-gagnant” (win-win). Et pour que cela se produise, nous avons besoin
de dirigeants capables d’avoir des strategies realistes pour gagner la paix,
plutot que des tactiques pour remporter des batailles tactiques.

Pour cela, ni Sharon ni Arafat ne sont qualifies.

Pour l’instant, nous devrons donc nous contenter de victoires tactiques. Le
desengagement, s’il est effectue sans se fermer toute option politique, est
ce qu’il y a de mieux, a l’interieur d’un champ etroit.

2/ une solution “gagnant-gagnant”?
par Ghassan Khatib[[Ghassan Khatib est co-editeur de Bitterlemons, analyste politique et
ministre du travail dans le gouvernement de l’Autorite palestinienne.]]

Aujourd’hui, en Israel et en Palestine, nous observons les repercussions de
perceptions divergentes de la notion de victoire, qu’elles soient politiques
ou ideologiques.

Chez les Palestiniens, bien qu’il existe plus d’une definition de la
victoire, la fin de l’occupation israelienne, y compris le controle
israelien de Jerusalem Est, l’independance et l’auto-determination, et une
solution au probleme des refugies dans le cadre d’un accord qui tienne
compte du droit au retour, tous ces objectifs constituent un denominateur
commun a la victoire, pour une majorite de Palestiniens.

Il existe, bien entendu, des expressions plus immediates d’une victoire
palestinienne.

L’actuel gouvernement israelien, compose des memes partis qui s’etaient
opposes au processus de paix, mene une guerre contre les Palestiniens. Son
approche est la force et non la negociation. Ses objectifs comprennent le
maintien du controle israelien sur le maximum de terres possible tout en y
laissant le moins de Palestiniens possible. Cela etant en contradiction avec
la position du leadership palestinien, se debarrasser de cette direction et
de tout ce qu’il represente fait egalement partie des objectifs du
gouvernement israelien.

Il s’ensuit que, pour les Palestiniens, la victoire au sens le plus immediat
signifie reussir a resister resolument et a empecher Ariel Sharon
d’atteindre ces objectifs. Cela veut simplement dire que les Pelstiniens
doivent garder les trois millions et demi de Palestiniens qui vivent
actuellement dans leur patrie, s’en tenir aux memes positions politiques et
assurer la survie du meme leadership qui continue a defendre une position
politique fondee sur les resolutions du Conseil de securite des Nations
unies.

Sur ces criteres, il n’y a pas de sentiment de defaite chez les
Palestiniens, a l’exception de quelques intellectuels qui pensent que ces
objectifs representent le plus petit denominateur commun de la planification
strategique, ou que meme ces objectifs ne sont pas atteints.

D’autre part, autre aspect de la question, la victoire remportee par Sharon
lors de sa derniere visite a Washington a provoque un profond sentiment de
desespoir chez les Palestiniens. Sharon a reussi a faire en sorte que le
president des Etats Unis ne tienne plus compte de la loi interntionale,
prejuge du resultat des questions relatives au statut definitif, et
encourage et legitime la politique de colonisation d’Israel, aidant en cela
Sharon a atteindre ses objectifs politiques et ideologiques.

Mais les Palestiniens ont le sentiment que le temps est de leur cote. Si
Israel accepte une solution fondee sur la legitimite internationale, cela
constituera certainement une victoire. Mais si Israel persiste a refuser la
creation d’un Etat palestinien sur les frontieres de 1967, il aura a
affronter un avenir bien plus problematique, dont une situation d’apartheid
croissante, et ce qu’il appelle la “menace” demographique croissante de la
population palestinienne.

En termes pragamatiques, la seule victoire possible pour les Palestiniens
est ce qui est aussi une victoire pour Israel, et reciproquement. Il n’est
pas non plus impossible d’accorder les objectifs declares de chacune des
parties. Mettre fin a l’occupation, faire advenir l’independance et resoudre
le probleme des refugies, tout cela n’est pas incompatible avec une paix
durable et totale, avec la securite pour tous, et avec l’integration
regionale et la prosperite economique. En fait, ces deux ensembles
d’objectifs sont complementaires. Il s’agit maintenant de se mettre au
travail.