Auteur : Shaul Arieli, Haaretz, 8 janvier 2026
Traduction : Dori Groupe WhatsApp « Je suis Israël », revue par Y. M.
Photo : © Peace Now : Achèvement de 765 unités d’habitation en Cisjordanie – en un temps record.
Mis en ligne le 14 janvier 2026
L’Israël du début de l’année 2026 est un pays fort qui a choisi une voie qui l’affaiblit politiquement. Ce contexte est essentiel à toute discussion sérieuse de son statut international. Ni l’ONU, ni l’Europe, ni les « médias hostiles », ni le « monde hypocrite » n’en sont responsables. La responsabilité incombe au gouvernement de Jérusalem, qui, depuis plus de deux ans, mène une guerre de grande ampleur sans visée politique et conduit une politique étrangère comme si la force militaire suffisait à garantir sa légitimité internationale. Il ne s’agit pas d’une erreur ponctuelle, mais d’une perception.
Depuis octobre 2023, Israël est plongé dans la guerre la plus longue et la plus sanglante de son histoire. Ce choix était justifié, à la suite d’une attaque terroriste sans précédent. Mais avec le temps, la question centrale sur la scène internationale n’est plus « pourquoi Israël combat-il ? » mais « où va Israël ? » dans le contexte du conflit israélo-palestinien et de sa place dans la région. Le gouvernement refuse de répondre à cette question, et son silence contribue à l’érosion du statut politique d’Israël.
Dans le monde actuel, les guerres ne sont plus seulement analysées en termes de succès militaires, mais selon trois critères : objectif, limite et fin. Israël ne remplit aucun de ces critères. À Gaza, il n’existe aucun objectif politique clair, aucune limite définie à l’action militaire et aucun but réaliste présenté comme finalité. En l’absence de ces trois éléments, même les pays qui soutiennent le droit d’Israël à se défendre éprouvent des difficultés à maintenir leur soutien politique.
L’ampleur des destructions à Gaza, le nombre élevé de morts et les déplacements massifs de population civile ne sont pas les seuls points soulevés par les critiques internationales. Ils alimentent une question plus profonde : la guerre menée par Israël vise-t-elle à changer la réalité ou à la perpétuer ? Le gouvernement se refusant à dire qui contrôlera Gaza au lendemain et quel est le lien entre la fin de la guerre et un règlement régional plus large, la communauté internationale en vient à la conclusion qu’Israël ne cherche pas un règlement, mais plutôt à gérer un conflit persistant par la force.
Pendant des années, Israël a bénéficié d’un postulat simpliste, accepté internationalement : l’occupation est temporaire, le conflit est soluble et l’impasse résulte de l’absence d’un partenaire du côté palestinien. Ce postulat de base s’est progressivement érodé depuis 1993 et s’est complètement effondré depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel. La communauté internationale ne croit plus qu’Israël « attend le bon moment ». Elle constate une stratégie manifeste de report systématique des décisions, parallèlement à un renforcement concret de son contrôle.
Ceci transparaît dans le nouveau discours international à l’égard d’Israël : il ne s’agit plus d’un « appel à la retenue » ou d’une « préoccupation concernant la situation humanitaire », mais d’un débat sur la légitimité du maintien de ce contrôle et ses implications juridiques. Israël est de moins en moins perçu comme un pays luttant contre le terrorisme en pleine guerre, et de plus en plus comme un pays ayant intérêt à recourir à la guerre pour établir une réalité politique. Son isolement lors des votes à l’ONU – sur la reconnaissance d’un État palestinien et le droit du peuple palestinien à l’autodétermination – témoigne de l’ampleur de ce changement. Cet isolement n’est pas le fruit d’une campagne. Il résulte du fossé grandissant entre les déclarations générales d’Israël sur le caractère « temporaire » de son contrôle sur les territoires occupés et la réalité de l’expansion de ce contrôle.
Il est important de souligner que les critiques internationales ne nient pas le droit d’Israël à combattre et ne font pas abstraction de la réalité sécuritaire et de la menace que représentent le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran. Elles découlent de l’absence de réponse à la question de savoir comment Israël entend résoudre la situation. Dans un monde où même les guerres « justes » doivent offrir une perspective d’avenir, l’absence de perspective est perçue comme un choix. Cela devient un problème stratégique pour les pays qui soutiennent Israël.
La puissance militaire d’Israël est impressionnante et son pouvoir de dissuasion demeure. Mais la politique étrangère ne se mesure pas uniquement à la capacité d’utiliser la force, mais aussi à la capacité de savoir quand et comment y mettre fin. Voici l’erreur : Israël agit comme si la puissance militaire suffisait, il ignore l’obligation de responsabilité qui lui incombe. Dès lors, ses alliés commencent eux aussi à changer de discours. Non par hostilité, mais par perte de confiance dans la capacité d’Israël à se définir un objectif politique. Et lorsque cette confiance s’érode, un processus difficile à enrayer se met en place : le passage d’un soutien inconditionnel à un soutien conditionnel, puis à des pressions.
Au cœur de l’érosion politique d’Israël se trouve un concept que le gouvernement refuse d’envisager, mais que la communauté internationale utilise de plus en plus : l’annexion rampante. Non pas comme une déclaration idéologique ou une loi votée à la Knesset, mais comme une réalité quotidienne, mesurable et qui s’accumule. Une réalité que le monde reconnaît à travers les actions d’Israël, et aucun déni ne saurait y remédier.
Quelque 520 000 colons vivent actuellement en Cisjordanie, sans compter Jérusalem-Est, aux côtés de quelque trois millions de Palestiniens apatrides. Israël ne déclare pas l’annexion, mais agit comme si elle était déjà effective. Expansion des colonies, établissement d’avant-postes illégaux, transfert de pouvoirs et de fonctions civiles de l’Administration civile vers des bureaux gouvernementaux, développement d’infrastructures distinctes, aménagement du territoire réservé aux Israéliens et application sélective de la loi : autant de mesures qui ne relèvent pas de la sécurité temporaire, mais de la volonté d’affirmer sa souveraineté.
L’affirmation israélienne qu’« il n’y a pas d’annexion car il n’existe pas de loi sur l’annexion » est perçue par la communauté internationale comme naïve. Le droit international ne se contente pas d’examiner les déclarations, mais prend en compte le contrôle effectif, sa durée et l’absence de volonté de mettre fin à la situation. Lorsqu’un État contrôle une population privée de droits civiques depuis des décennies et renforce son emprise tout en lui refusant toute perspective politique, la conclusion juridique est sans appel.
C’est là que se produit la plus profonde rupture de confiance, Israël tentant de jouer sur les deux tableaux. D’une part, il refuse d’annexer officiellement les territoires par crainte des conséquences internationales et démographiques ; d’autre part, il refuse de s’en séparer par crainte des répercussions politiques internes. Il en résulte une situation transitoire permanente qui dure depuis deux générations et qui est perçue internationalement comme une supercherie.
Dans ce contexte, l’immunité politique d’Israël s’érode aux États-Unis, en Europe et dans les pays de la région. Depuis 2023, Israël part du principe que le soutien américain lui permettra de reporter ses décisions et de gérer le conflit par la force. En pratique, ce soutien, bien que toujours fondé sur des considérations sécuritaires, a cessé d’être politico-stratégique. Les États-Unis fournissent une assistance militaire et une liberté d’action, mais ne fixent aucun objectif politique et ne mobilisent aucun capital politique pour défendre une politique sans perspective. Ce vide permet à l’Europe d’exercer une pression normative et économique croissante, qui se traduit par des déclarations, des mesures commerciales, des restrictions sur les armements et des menaces de sanctions, tandis que le nombre de pays soutenant Israël diminue.
Parallèlement, les partenaires régionaux posent également des limites : l’Égypte conditionne la stabilité au maintien du cessez-le-feu, la Turquie profite de l’absence d’objectif israélien pour consolider son emprise sur la région et l’Arabie saoudite lie la normalisation des relations à une perspective politique palestinienne. Le monde observe un schéma récurrent : Israël exploite chaque crise sécuritaire pour renforcer son emprise et étendre ses colonies, et rejette toute initiative politique sous prétexte d’« inopportunité ». Ce schéma conduit à une conclusion : Israël aspire à instaurer un État unique, ce qui est inacceptable pour la communauté internationale.
Israël est perçu moins comme un pays luttant contre le terrorisme en pleine guerre que comme un pays ayant intérêt à recourir à la guerre pour asseoir son pouvoir politique. Ici aussi, la comparaison avec l’apartheid en Afrique du Sud, qu’Israël s’efforce tant de combattre, se fait plus frappante. Dans les deux cas, il s’agit de la domination d’un groupe sur un autre, sans égalité politique ni perspective d’avenir. Plus le temps passe, plus les différences s’estompent aux yeux de l’observateur extérieur, et plus la similitude se renforce.
La réponse israélienne à ces critiques – le déni, la colère et l’accusation d’antisémitisme à l’encontre des critiques – est peu convaincante, voire nuisible. Cela bloque tout débat de fond, aliène les partenaires et renforce l’idée qu’Israël n’est pas prêt à assumer les conséquences de ses actes. Un État ne se juge pas uniquement à sa force, mais aussi à sa capacité à prendre des décisions responsables et à en assumer les conséquences. Le gouvernement actuel, non seulement n’offre aucune solution politique, mais s’emploie systématiquement à empêcher toute solution future. Il affaiblit l’Autorité palestinienne, nuit à sa légitimité internationale, refuse d’intégrer les mécanismes internationaux à la reconstruction de Gaza et accentue l’annexion rampante de la Cisjordanie. Tout cela de manière délibérée.
L’ironie est que, du point de vue de la sécurité, Israël dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre plus large qu’auparavant. Le Hamas est durement touché, le Hezbollah est contenu et l’Iran se montre plus prudent. Le moment est venu de traduire la puissance militaire en une initiative politique : définir les modalités de la reconstruction de Gaza sans le Hamas, établir un mécanisme civil palestinien sous supervision régionale et internationale et s’engager sur la voie de la séparation en Cisjordanie. Au lieu de cela, Israël a choisi de tergiverser, d’attendre et d’entretenir le flou.
La politique étrangère ne se mesure pas à la capacité de mobiliser les États-Unis pour opposer leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, mais à celle d’obtenir le soutien d’autres pays. Aujourd’hui, de plus en plus de pays prennent leurs distances avec Israël et s’opposent à sa politique. Il ne s’agit pas d’une campagne hostile, mais d’une réponse rationnelle à une politique perçue comme vaine et destructrice.
Il faut le dire clairement : la poursuite de l’occupation n’est pas une stratégie. C’est repousser l’échéance à un coût toujours plus élevé. L’Israël de 2026 peut encore choisir la voie de la séparation, restaurer son statut international et préserver son caractère d’État juif et démocratique. Mais cette opportunité ne restera pas ouverte indéfiniment. Quiconque pense que le temps joue en notre faveur se trompe, et lorsque le gouvernement agit ainsi, il s’enorgueillit de son pouvoir et fait preuve d’irresponsabilité envers l’avenir du pays.

