Jérusalem n’a pas besoin de discours, de serments ni  de cérémonies. Elle a besoin de stratégie, de vision et de leadership qui lui font cruellement défaut. Parler de réunification reste creux en l’absence d’une volonté politique, assortie de moyens de mettre la ville au service et au profit de tous ceux qui y résident, à l’Ouest comme à l’Est.


Traduction : Ilan Rozenkier

Point de vue de Tehila Friedman pour Davar, 8 mai 2021

Illustration : Face à la “Marche des drapeaux” agressive à l’égard des Palestiniens, Ir Amim a organisé une “Parade des fleurs” à leur intention.

https://www.davar1.co.il/303231/


J’adore Jérusalem, et y vivre est essentiel à de mon identité. À tel point que lorsqu’on me demande si je suis une hiérosolymitaine, j’ai coutume de répondre que, bien que je ne sois pas née dans la ville, je me suis converti au “hiérosolymitainisme”. J’ai commencé mon activité publique dans la ville, et les processus qu’elle traverse me perturbent . J’adore Jérusalem et je travaille pour elle depuis  de nombreuses années, mais je n’aime pas du tout le “Jour de Jérusalem”.

Le fossé est devenu insupportable entre les déclarations solennelles d’éternité et réunification et la manière non sérieuse et en fait inexistante dont l’État officiel d’Israël fait face à ce cadeau et au défi qu’il représente depuis 54 ans maintenant. Voir en Jérusalem un symbole seulement, ignorant la ville concrète, génère en moi un sentiment de contrefaçon.

La violence à nouveau

Au cours du mois écoulé, nous avons à nouveau reçu une piqure de rappel. La ville a commencé à brûler, ou du  moins à s’échauffer: incidents violents de la part de jeunes Palestiniens battant et humiliant des personnes identifiables comme orthodoxes, incidents que l’on a surnommés “TikTok Intifada”(1), des actes de violence et des défilés de l’organisation Lehavah(2), et la semaine dernière, des violences à Sheikh Jarrah et autour du mont du Temple.

On ne sait pas ce qui a enflammé la ville et, comme on le sait, il ne faut pas grand-chose. S’agit-il des barrières mises en place à la porte de Naplouse pendant la période du Ramadan, d’une protestation contre le rapprochement politique entre les Frères musulmans et le gouvernement israélien, d’une autre raison peut-être? Après plusieurs jours de tempête, la police a supprimé les barrières à la porte de Naplouse, ce qui a entraîné des célébrations de joie et de victoire du côté arabe et a suscité des critiques d’une partie du coté juif. Moi j’en ai perdu des cheveux, de tristesse et déception…

J’ignore si les points de contrôle auraient dû être installés, mais il est clair qu’il n’y a aucune logique ni utilité de positionner des barrières au cœur de la ville orientale en plein Ramadan, de mentir et de prétendre que cela a toujours été le cas, d’être pris en flagrant délit de mensonge, de se tenir à l’écart alors qu’on assiste à un phénomène d’attaque et de lynchage de juifs identifiés comme religieux, sans aucun plan d’action pour y faire face, de quitter les rues de la ville alors que s’y déroulent des affrontements entre citoyens et, après tout cela, de supprimer les points de contrôle. Tout le monde y est perdant .

Si les barrières sont essentielles à la sécurité, il faut se préparer à l’avance aux conséquences et à y faire face. Et s’il ne s’agit pas d’un besoin de sécurité critique, il est interdit de jeter une allumette dans un baril d’explosifs. Non seulement l’explosif habituel qui règne à Jérusalem, mais aussi les effets de l’année Corona qui vient de s’écouler, sans oublier les nombreux  jeunes juifs et arabes livrés à eux-mêmes, sans cadre ni contexte, qui se joignent facilement à l’émeute.

Un sujet lointain et ésotérique

Jérusalem est un défi fou, et la conduite des deux dernières semaines a une fois de plus démontré à quel point elle est négligée. Quand j’étais à la Knesset, j’ai essayé de promouvoir, avec le ministre des Affaires de Jérusalem, Rafi Peretz, des changements de politique à l’Est de la ville (police “bleue” au lieu de la police des  frontières(4), problèmes des transports en commun, réglementation et vision globale de la naturalisation et de la citoyenneté). Des réunions de travail ont eu lieu avec des citoyens et des institutions civiles, des  instituts de recherche, deux rencontres avec le ministre…et tout s’est effondré! Avec le ministre en charge du numérique et des entreprises gouvernementales, David Amsalem, j’ai essayé de promouvoir un projet de loi concernant le transfert des entreprises gouvernementales à Jérusalem. Dans les deux cas, le sentiment était comme si j’essayais de traiter un problème lointain et ésotérique, plutôt que des problèmes critiques pour la capitale d’Israël et le peuple juif.

Un défi pour tous

Pendant des milliers d’années, les Juifs ont prié pour Jérusalem, y ont chanté, ont prophétisé à son sujet, et tout à coup, oups, tout s’est réalisé. Mon quotidien le plus simple en tant qu’habitante de Jérusalem est l’accomplissement des prophéties les plus solennelles de la Bible. Mais comme c’est souvent le cas, l’accomplissement des rêves est extraordinairement compliqué. Cette complexité nécessité une approche profonde et réfléchie, une planification et une politique, la compréhension de la multi-dimensionnalité des aspects sociaux, religieux, sécuritaires et économiques. Chaque action entraîne des conséquences, tout est lié et rien n’est simple.

Les relations Est-Ouest de la ville ont également  connu de beaux moments. La page Facebook 0202 qui traduit régulièrement les médias de Jérusalem-Est en hébreu, a publié des articles exprimant la joie éprouvée par certains après la catastrophe de Méron . Suite à cela, un certain nombre d’habitants de l’Est de la ville, affirmant qu’il s’agissait d’un groupe restreint et non représentatif des réaction de l’ensemble du réseau, se sont focalisés sur des réactions exprimant sympathie et solidarité avec les victimes. Comme toujours, il y a les deux.

Même lors d’un certain nombre d’événements politiques dramatiques ces dernières années, comme l’annonce du transfert de l’ambassade des États-Unis, les rues sont restées calmes et des appels à des manifestations non violentes ont circulé sur les réseaux sociaux. Pendant la crise du Corona également, le niveau de coopération des quartiers Est de la ville avec la municipalité était étonnamment élevé.

Y a-t-il quelqu’un qui cherche des moyens d’encourager les tendances positives et de combattre le négatif? L’unification de Jérusalem est tout à la fois un énorme cadeau et un énorme défi. Ce n’est pas un défi au niveau de la police, de la municipalité ou du gouvernement, mais de tout le monde ensemble.

Et ce défi à l’heure actuelle est tout simplement négligé. Jérusalem n’a pas besoin de discours, de serments ni  de cérémonies. Elle a besoin de stratégie, de vision et de leadership.

 

Notes de la rédaction :

1) TikTok intifada : les premières agressions à Jerusalem de Juifs orthodoxes par des Palestiniens sont été diffusées sur le réseau social TikTok. Elles se sont multipliées par la suite.

2) Lehava (Flamme) : mouvement juif d’extrême-droite ouvertement hostile aux Palestiniens

3) Sheikh Jarrah : quartier à majorité palestinienne de Jérusalem-Est où règne une forte en ce moment du fait de la volonté de colons d’y étendre leur présence en faisant expulser des résidents palestiniens dépourvus de titre de propriété.

4) Police bleue : police nationale israélienne dont les uniformes sont bleu foncé, par opposition à la police des frontières, Michmar haGvoul qui relève de l’armée, réputée agressive.