Auteur : Ruth Margalit, The New York Times, le 4 février 2026
Traduction : ChatGpt revue par I. R.
https://www.nytimes.com/2026/02/04/magazine/yair-golan-israel-palestine-gaza-war.html
Légende de la photo : Pour beaucoup d’Israéliens, c’est un héros de guerre. Pour d’autres, c’est un traître coupable de « diffamation par le sang». Yair Golan peut-il changer la politique en Israël ?
Mis en ligne le 7 février 2026
Par une journée étouffante du mois d’août dernier, l’homme politique israélien Yair Golan est monté sur une scène de fortune installée sur une camionnette, devant le bâtiment de la Knesset à Jérusalem. Golan, 63 ans, est un homme mince, aux cheveux courts récemment devenus blancs, avec des yeux enfoncés qui balaient constamment la foule. Il marche droit, le dos raide, les bras tendus — l’allure caractéristique d’un ancien général, ce qu’il est. Autour de lui, des centaines de manifestants, le visage rougi par la chaleur, crient des slogans reflétant les revendications diverses de l’opposition israélienne : « Assez de morts ! », « Démocratie ! », « Les otages avant tout ! » Golan semble être le seul à ne pas transpirer.
Être de sang-froid lui a toujours été utile. À la tête d’une nouvelle alliance de partis de gauche appelée les Démocrates, Golan est le seul dirigeant d’un parti juif qui tente encore de maintenir vivante l’idée d’une solution à deux États. Son soutien à la création future d’un État palestinien est, dit-il, purement pragmatique — une « vérité cruelle » apprise au cours de quatre décennies de carrière militaire : « la paix est la sécurité ultime ».
Golan estime qu’après le 7 octobre 2023, lorsque des assaillants dirigés par le Hamas ont tué environ 1 200 Israéliens et pris quelque 250 otages à Gaza, Israël a été saisi par une « psychose nationale » de vengeance. La guerre lancée en réponse a depuis tué environ 70 000 Palestiniens, selon le ministère de la Santé de Gaza. Parmi les victimes identifiées, plus de la moitié sont des femmes, des enfants ou des personnes âgées. L’an dernier, lors d’une interview à la radio, Golan a déclaré qu’« un pays sain d’esprit ne combat pas les civils, ne tue pas des bébés comme un passe-temps » — une remarque qui a semblé unir contre lui une population israélienne pourtant profondément polarisée. Il a ensuite précisé que sa critique visait les politiques du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, et non les soldats. Mais les conséquences furent immédiates : des ministres l’ont accusé de « diffamation par le sang » et ont réclamé l’ouverture d’une enquête pénale contre lui.
Cet après-midi-là, le gouvernement israélien devait voter une mesure visant à destituer la procureure générale du pays. Netanyahu est jugé pour corruption depuis 2020 — des accusations qu’il nie — et ses détracteurs ont vu dans cette initiative une tentative de se débarrasser de son principal procureur « Cette réunion gouvernementale ne porte pas sur la libération des otages », a crié Golan aux manifestants. « Elle ne porte pas sur la fin de la guerre, ni sur la mise en place d’un régime alternatif à celui du Hamas à Gaza. La seule chose qui préoccupe le gouvernement, c’est lui-même ! »
Un chauffeur de taxi s’est arrêté derrière la barricade policière et a crié à Golan : « Ordure ! » Une jeune femme s’est approchée. « Traître ! » a-t-elle hurlé avant de jeter une bouteille d’eau sur les manifestants à côté d’elle. D’autres personnes sont arrivées de l’autre côté de la barricade et ont commencé à l’insulter à pleins poumons, furieuses. Golan, apparemment imperturbable, a simplement haussé la voix au micro : « La société israélienne est déchirée et épuisée », a-t-il lancé. « Israël est en train de devenir le pays lépreux du monde. » « On n’arrêtera pas cette guerre ! » a crié un homme coiffé d’une kippa.
Pour Golan, la guerre à Gaza aurait pu se terminer par un accord de libération des otages dès février 2024, « lorsque nous avons vaincu la force militaire du Hamas », m’a-t-il dit plus tard. Des milliers de vies palestiniennes et des centaines de soldats israéliens auraient pu être épargnés. Bien qu’un cessez-le-feu soit entré en vigueur en octobre dernier, plus de 500 Palestiniens ont été tués depuis, selon le ministère de la Santé de Gaza, qui ne distingue pas les civils des combattants. Gaza est aujourd’hui à peine reconnaissable pour ses propres habitants ; 80 % de ses bâtiments ont été endommagés ou détruits, selon les Nations unies.
Pendant ce temps, la politique israélienne a basculé vers la droite. Les jeunes Israéliens ont tendance à être plus bellicistes que leurs parents, au point que des députés ultra-orthodoxes ont récemment proposé une loi abaissant l’âge du droit de vote à 17 ans. En Cisjordanie, les colons juifs se sont enhardis et mènent des attaques régulières contre des villages palestiniens. Le soutien public à une solution à deux États diminue depuis des années, et après le 7 octobre, l’idée qu’un État palestinien serait reconnu sont devenus largement perçus comme une « récompense massive pour le terrorisme », selon les mots de Netanyahu. Même le chef actuel de l’opposition israélienne, Yair Lapid, interrogé sur son soutien à un État palestinien dans la prochaine décennie, a répondu : « Non, non, bien sûr que non. »
Aujourd’hui, un quart des Israéliens soutiennent une solution à deux États, selon un sondage Gallup de 2025. C’est moins de la moitié de ceux qui y étaient favorables en 2012, mais cela reste une fraction significative dans un pays divisé. Golan s’adresse à cet électorat, dont beaucoup se disent lassés des politiciens du centre gauche qui différencient à peine leur programme de celui de Netanyahu. Selon un rapport de 2025 de l’Institut israélien de la démocratie, les Israéliens qui disent vouloir voter pour les Démocrates de Golan ont tendance à manifester un « sionisme critique » : un fort soutien à l’État de droit et au commandement de l’armée israélienne, combiné à une critique profonde du gouvernement, à une préférence pour un règlement politique avec les Palestiniens plutôt que pour des « solutions militaires », et ont même des doutes « quant à leur propre avenir en Israël ».
Une élection israélienne — la première depuis le début de la guerre à Gaza — est prévue pour octobre. Elle aura lieu plus tôt si le gouvernement ne parvient pas à respecter une échéance budgétaire en mars. Même si le Likoud de Netanyahu obtient le plus grand nombre de voix, il lui sera difficile de reconstituer le gouvernement actuel, qui représente des intérêts étroits de l’extrême droite et des ultra-orthodoxes. Ces derniers mois, les sondages ont montré l’émergence des Démocrates de Golan comme troisième force politique — un exploit non négligeable pour une gauche apparemment en voie de disparition, qui ne détient aujourd’hui que quatre sièges sur 120 à la Knesset. Si Golan parvient à obtenir un nombre de sièges à deux chiffres et à participer à une coalition gouvernementale, la gauche israélienne redeviendra un acteur du débat politique.
Alors que les manifestants continuaient d’affluer, Golan poursuivit, tel un Jérémie des temps modernes admonestant le peuple de Juda : « Des ministres qui rêvent de coloniser Gaza au prix du sang de nos fils ; des ministres qui considèrent les otages comme un coût acceptable de la guerre ; des ministres qui traitent nos soldats comme l’âne du messie et cette période comme un temps de miracles. » « Vous êtes une ordure ! » cria la femme à la bouteille d’eau.
Golan conclut son discours et descendit de la camionnette. Je lui dis que la scène me rappelait les manifestations violentes qui avaient précédé l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin par un extrémiste juif en 1995. Rabin, comme Golan, était un ancien général belliqueux qui avertissait que seule une douloureuse concession territoriale garantirait la sécurité à long terme d’Israël. Tous deux ont suscité une haine sincère chez leurs adversaires. Rabin traitait autrefois ses critiques de « minorité incitée ». Golan, en témoignage du fanatisme croissant de la droite, les appelle une « majorité incitée ».
« Très juste », reconnaît Golan lorsque je lui propose cette comparaison. Mais lorsque je lui demande si cette colère l’effraye, il la balaye d’un haussement d’épaules. « J’ai passé toute ma vie adulte entouré de dangers », répond-il en faisant la moue. « C’est la bataille la plus décisive à laquelle j’aie pris part — pour l’avenir de l’État d’Israël. »
Golan a grandi dans une famille militaire à Rishon LeZion, une ville proche de Tel-Aviv. Sa mère était une sabra de quatrième génération — terme hébreu désignant une personne née sur le territoire de l’actuel Israël ; son père, Gershon Goldner, était un réfugié allemand arrivé en Palestine mandataire en 1935, si pauvre, selon Golan, qu’« il n’a commencé à grandir qu’après sa conscription, parce que pour la première fois il recevait des repas nourrissants ». Goldner, qui hébraïsa plus tard son nom, devint colonel dans le corps des technologies de communication.
À 18 ans, Golan fut admis au prestigieux cours de formation des pilotes de l’armée. Il choisit pourtant une voie moins prestigieuse et suivit son frère aîné chez les parachutistes en 1980. Même en gravissant les échelons, il était connu pour porter un chapeau à larges bords généralement associé aux nouvelles recrues, et non aux commandants de haut rang. Golan se vantait autrefois d’avoir « combattu dans toutes les villes palestiniennes sauf Jéricho ». Mais il était en privé opposé à l’occupation israélienne de la Cisjordanie. « J’ai travaillé à maintenir une politique avec laquelle je n’étais pas d’accord », a-t-il déclaré au magazine libéral israélien Liberal en 2020, après avoir quitté Tsahal.
De nombreux récits sur la carrière militaire de Golan évoquent son courage sans limites. Pris en embuscade par des snipers du Hezbollah dans le sud du Liban en 1997, il fut blessé au bras et à la jambe mais continua à commander ses troupes sous le feu. Ce courage s’accompagnait d’une tendance à agir seul. En 2013, Golan n’informa pas Benny Gantz, alors chef d’état-major de Tsahal, lorsqu’il décida d’accueillir des rebelles syriens blessés par la guerre civile et de leur fournir des soins médicaux en Israël. Il ne fut pas sanctionné, mais l’armée dut préciser que l’aide médicale aux Syriens ne constituait pas une politique officielle.
Il fut aussi l’un des premiers à adopter une politique controversée — et illégale — connue sous le nom de « procédure du voisin », qui contraignait des membres de la famille ou des voisins de Palestiniens recherchés à servir d’intermédiaires lors des arrestations menées par Tsahal. Il affirma par la suite qu’il n’avait utilisé cette méthode que pour éviter des effusions de sang. « Dans un cas », expliqua-t-il à Liberal, « l’homme recherché refusait de quitter un complexe dans la casbah de Naplouse. Nous aurions pu détruire le complexe, ce qui aurait entraîné de nombreuses morts, ou demander à la mère du recherché de lui parler au mégaphone. J’ai pensé que nous devions utiliser la mère. »
Golan se décrit comme un « officier agressif », ce qui pousse les gens à « supposer que je suis de droite — une idée tordue ». Nahum Barnea, l’un des chroniqueurs les plus lus d’Israël, m’a décrit Golan comme un « excellent combattant » doté d’« instincts de tueur », quelqu’un qui savourait l’adrénaline du combat. Barnea a un jour raconté : en 2012 , Benny Gantz allait ouvrir une réunion de l’état -major mais ne voyait pas Golan, alors responsable du commandement Nord. « Où est Yair ? » demanda Gantz, avant de lancer, pince-sans-rire : « Je vais faire un saut au nord pour vérifier qu’il n’a pas déclenché une guerre. »
Netanyahu appréciait la pugnacité de Golan. Il l’avait qualifié de « l’un de nos officiers les plus expérimentés et talentueux » et semblé un temps prêt à le nommer chef d’état-major de Tsahal (ce que Netanyahu a depuis nié, bien que plusieurs articles de l’époque confirment qu’il était son favori). La trajectoire de Golan changea en 2016, lorsqu’il fut invité à prononcer un discours dans un centre éducatif à l’occasion de la Journée du souvenir de la Shoah. Bien que théoriquement interdit de politique dans le cadre militaire, Golan compara alors certains événements récents en Israël à des « processus nauséabonds » de racisme débridé survenus dans l’Allemagne du Troisième Reich.
Plus tôt cette année-là, un Palestinien qui avait poignardé un soldat à Hébron gisait grièvement blessé au sol lorsqu’un infirmier israélien s’approcha et l’abattit à bout portant — une violation manifeste du droit international. Golan déclara que la société israélienne perdait ses scrupules moraux. Elle ne voyait plus son rôle de protection, selon les mots de la Bible, « de l’étranger, de l’orphelin et de la veuve ». Il exhorta les Israéliens à « arracher de notre sein les graines de l’intolérance, de la violence, de l’autodestruction sur le chemin du déclin moral ».
Ce discours provoqua une explosion de colère publique. « Nos soldats sont comparés aux nazis ! » fulmina un ministre. Les appels à son renvoi se multiplièrent. « À partir de ce moment-là, il n’y avait pas un foyer en Israël qui ne connût le nom de Yair Golan », observa un journaliste local. Golan affirme que le ministre de la Défense de l’époque, Avigdor Lieberman, lui confia en privé que Netanyahu ne le considérerait plus pour le poste de chef d’état-major. Golan était stupéfait. Pour lui, le discours n’était pas politique. « Je pensais simplement avertir de ce qui se passait », se souvient-il. Pour la première fois, il dut envisager un avenir hors de l’armée. Il quitta Tsahal en 2018 et passa plusieurs années à tenter, sans succès, de s’imposer en politique. Il siégea brièvement à la Knesset — notamment pour le parti de gauche Meretz — mais perdit ensuite la course à la présidence du parti. Lors des élections suivantes, Meretz n’obtint aucun siège.
La carrière militaire de Golan s’acheva au moment même où le rôle de Tsahal dans la société évoluait. L’affaire de Hébron divisa l’institution et le public. La hiérarchie militaire demanda des poursuites contre l’infirmier, tandis que des soldats de rang inférieur — encouragés par un gouvernement de droite fraîchement élu — en firent un héros national. L’ascension d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale d’extrême droite favorable à l’immunité automatique des soldats contre les poursuites pénales, illustre combien cette vision s’est imposée. « Soudain, l’armée a commencé à être perçue comme le gardien des portes », explique Yagil Levy, sociologue israélien spécialiste des relations entre la société et l’institution militaire. Une « distorsion totale » du rôle traditionnel de l’armée dans les démocraties, selon lui.
La fracture entre le gouvernement et le leadership militaire devint manifeste en janvier 2023, lorsque le ministre de la Justice de Netanyahu annonça un projet de réforme judiciaire visant notamment à accroître le contrôle du gouvernement sur la nomination des juges. Des experts juridiques avertirent que ces propositions mineraient la séparation des pouvoirs et transformeraient Israël en « démocratie vacante ».
Le projet déclencha un vaste mouvement de protestation nationale, mené en grande partie par des réservistes de haut rang, qui affirmaient que la réforme violait les principes de la Déclaration d’indépendance qu’ils avaient juré de défendre. Le noyau dur du mouvement appelait les réservistes, voire les soldats en service actif, à refuser de servir tant que l’offensive législative antidémocratique se poursuivrait.
Golan s’engagea pleinement dans le mouvement, appelant à la désobéissance civile et participant à certaines actions controversées. Il publia notamment avec jubilation une vidéo de lui-même lors d’un siège de plusieurs heures d’un salon de coiffure chic de Tel-Aviv où Sara Netanyahu, l’épouse du Premier ministre, se faisait coiffer.
L’entrée de Golan en politique créa des tensions avec son épouse, Ruthie, professeur de pleine conscience avec qui il a cinq fils. Elle était déçue qu’après tant d’années dans l’armée, il se soit aussitôt plongé dans une autre carrière tout aussi exigeante. « J’ai attendu 38 ans qu’il soit démobilisé et que nous puissions enfin être ensemble », déclara-t-elle à l’émission télévisée Anashim (« Gens ») en 2023. « Puis la politique est arrivée et a tout bouleversé. » À chaque manifestation, à chaque marche, Golan était là, dénonçant une dictature en gestation. En juillet 2023, il avertit sur X que les ennemis d’Israël observaient avec attention les fractures croissantes provoquées par la réforme judiciaire. « Les Iraniens se réjouissent », écrivit-il. « Le Hezbollah a débouché le champagne. Le Hamas prépare une fête nationale. Ils voient la fin de l’État d’Israël. »
Golan se trouvait chez lui avec Ruthie le matin du 7 octobre 2023, lorsque les sirènes ont retenti dans tout le pays. D’après les informations diffusées à la radio, il a compris que l’incursion des forces du Hamas depuis Gaza dans le sud d’Israël n’avait rien de comparable avec ce qu’il avait connu jusque-là. À 8 h 01, il a publié sur les réseaux sociaux que le pays se dirigeait vers la guerre. Il a ressorti son uniforme, enfilé ses chaussures de parachutiste et s’est rendu au quartier général du Commandement du front intérieur, près de la ville de Ramleh, où des images de surveillance en direct montraient des dizaines de points d’infiltration.
Il a rapidement conclu qu’il devait être sur le terrain, et non enfermé dans un bâtiment blindé, et a dit au commandant de l’unité : « Je serai vos yeux sur le terrain. » Il est parti vers le sud, en direction de la base militaire d’Urim, où on lui avait dit que de violents combats étaient encore en cours. Vers midi, il a reçu un appel de sa sœur. « Il y avait une fête, lui a-t-elle dit. Des jeunes ont réussi à s’échapper. Tu peux les faire sortir ? » Elle faisait référence au site du festival de musique Nova, où l’on apprendra plus tard que près de 400 personnes avaient été tuées ce jour-là.
À mesure que Golan approchait de la clairière forestière où le festival s’était tenu, il vit des centaines de voitures jonchant les bas-côtés, brûlées et criblées de balles. À l’intérieur des véhicules et dans le champ ouvert gisaient les corps des participants assassinés. Une image en particulier n’a jamais quitté Golan : le corps d’une jeune femme appuyé contre la portière d’une voiture. « Il y avait quelque chose de très doux dans sa posture, m’a-t-il dit. À ce moment-là, j’ai ressenti une rage pure. Une rage contre le Hamas, pour ce qu’ils nous avaient fait. » Mais aussi « une rage contre le gouvernement qui a provoqué cette catastrophe ».
Ce jour-là, Golan a sauvé six personnes, dont le fils d’un journaliste du quotidien libéral Haaretz, ( Nir Gontarz), qui, pendant des heures, avait publié sur les réseaux sociaux des messages de plus en plus paniqués expliquant que son fils se cachait sous des tirs nourris. Il a appelé Golan, qui lui a répondu : « Envoie-moi la localisation. »« Je veux vous parler d’un ange en uniforme », a écrit plus tard un homme nommé Roni Gaon dans un message publié sur un site d’actualités local, devenu viral. Gaon racontait que son fils, lui aussi, s’était caché pendant des heures dans un champ avec deux amis, lorsqu’ils avaient entendu une voix les appeler : « Salut ! Ici le général Yair Golan ! Sortez, venez vers moi. »
Assaf Sharon, professeur à l’université de Tel-Aviv et conseiller de Golan, se souvenait être assis avec lui dans un café de Tel-Aviv le week-end suivant l’attaque. « Nous ne pouvions pas échanger un mot, parce que les gens n’arrêtaient pas de venir vers lui, les larmes aux yeux, pour lui demander de l’embrasser. Une femme enceinte est venue lui dire qu’elle allait appeler son bébé Yair, en son honneur. » Golan, selon Sharon, était sincèrement perplexe d’être ainsi célébré pour son courage, alors que, comme il le lui disait, « je n’ai pas tiré un seul coup de feu ! »
Contrairement à Netanyahu, qui a rejeté la responsabilité de l’attaque sur l’appareil sécuritaire israélien en affirmant ne pas avoir été correctement averti, Golan était perçu comme quelqu’un qui « a pris son arme et a réussi là où l’État a échoué », selon Yagil Levy, sociologue israélien. Avec la mobilisation d’urgence nationale de quelque 300 000 réservistes, l’aura de Golan s’est renforcée au moment même où l’armée redevenait dominante dans la culture israélienne. Golan « incarnait une formule gagnante reliant le monde militaire à la gauche israélienne », a expliqué Levy.
La gauche israélienne perdait du terrain depuis des années. La représentation à la Knesset du Parti travailliste, de centre gauche, est tombée à quatre sièges en 2022, et le parti de gauche Meretz n’y est plus représenté. Deux mois après le 7 octobre, deux responsables travaillistes ont organisé une rencontre avec Golan et l’ont encouragé à se présenter à la tête du parti. Il a accepté, à condition que le parti s’allie avec Meretz. « Yair Golan était fait pour ce moment », m’a confié Naama Lazimi, l’une des responsables travaillistes (actuellement députée Démocrate) : « Cet homme courageux qui a foncé vers le sud sans craindre de mourir — il est tout aussi intrépide dans sa manière d’être. »
À mesure que la guerre s’éternisait, Golan s’exprimait non seulement en termes sécuritaires, mais aussi moraux. Il dénonçait le nombre de morts palestiniens et évoquait le devoir d’Israël de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire à la population de Gaza.
En 2024, cinq réservistes d’une unité chargée de la sécurité des prisons auraient battu un détenu palestinien capturé par Tsahal à Gaza et l’auraient sodomisé avec un objet pointu. Lorsque les réservistes furent placés en détention, des manifestants en colère — parmi lesquels des membres de la coalition de Netanyahu — envahirent la base militaire où l’agression présumée (note du traducteur : avérée selon les rapports médicaux)) avait eu lieu. La société israélienne se retrouva à nouveau déchirée : une partie du pays était horrifiée, tandis qu’une autre — et ses représentants au gouvernement — défendait les réservistes. « Une folie politique et publique totale », m’a dit Golan à propos de ces manifestations. « Comme si les sodomiseurs étaient des saints. »
Si la réforme judiciaire avait menacé la relation entre le gouvernement et le commandement militaire, la guerre à Gaza l’a brisée. Tout au long du conflit, Tsahal a régulièrement donné la priorité au retour des otages, alors que les ministres du gouvernement ne l’avaient pas inscrit parmi les principaux objectifs de guerre lors de l’extension de l’offensive terrestre. Lorsque le gouvernement a approuvé l’été dernier un plan visant à occuper le centre de la bande de Gaza, il l’a fait malgré les avertissements explicites du chef d’état-major et d’autres hauts responsables de la défense.
« De toute ma vie, je n’ai jamais vu une telle fracture », m’a confié Golan. Nous étions assis dans son bureau modeste, derrière un Pizza Hut, dans un quartier calme de Tel-Aviv, en septembre dernier. Au mur était accrochée une photo encadrée montrant Rabin serrant la main du roi Hussein de Jordanie. Je lui ai demandé si cette fracture pouvait être réparée. « Nous sommes comme un corps blessé. Nous allons vivre avec des cicatrices. Mais ça ira. » Il a remonté la manche de sa chemise et montré l’endroit où une balle d’un sniper du Hezbollah avait traversé son bras. « On peut vivre avec des cicatrices », a-t-il dit.
Les apparitions publiques de Golan ont récemment acquis un caractère d’urgence encore plus marqué. Tout au long de l’automne et de l’hiver, la Knesset a semblé proche de la dissolution, ce qui aurait déclenché des élections anticipées par rapport à celles prévues en octobre. Netanyahu était déjà en mode campagne : on le voyait dans la rue, mangeant des falafels, multipliant les gestes de proximité.
Golan m’a affirmé avec insistance que les trois principaux partis de centre gauche devaient fusionner et se présenter sous une bannière unique. Ensemble, selon un sondage récent, ils pourraient devenir la première force politique du pays, avec 29 sièges, contre 26 projetés pour le Likoud. Le principal rival de Netanyahu est probablement Naftali Bennett, ancien Premier ministre issu de la droite des colons, mais qui, une fois au pouvoir, avait gouverné de manière plus modérée que Netanyahu. Bennett n’a pas officiellement annoncé sa candidature, mais il a récemment enregistré un nouveau parti d’opposition, encore sans nom.
Bennett a été autrefois la cible des critiques acerbes de Golan. « Je ne m’identifierai jamais à quelqu’un dont la vision fondamentale consiste à penser que l’annexion de millions de Palestiniens est bénéfique pour l’État d’Israël », déclarait-il en 2023. Peut-être en réaction aux derniers sondages, qui indiquent que Bennett représente la seule menace crédible face à Netanyahu en cas d’affrontement direct, Golan a récemment estimé que Bennett cherchait à ramener Israël «vers un axe de modération».
Golan m’a confié qu’il serait prêt à « s’asseoir avec quiconque » au sein de l’opposition accepterait l’idée qu’Israël est la patrie du peuple juif. Il est le seul dirigeant politique à avoir affirmé qu’il accueillerait favorablement la formation d’un gouvernement de coalition avec un parti majoritairement arabe. Il a qualifié Mansour Abbas, dirigeant islamiste partisan de la coexistence pacifique entre citoyens juifs et palestiniens d’Israël, de « plus patriote qu’Itamar Ben-Gvir », le ministre d’extrême droite. Golan considère le bloc anti-Netanyahu comme le « camp sioniste », tandis qu’il décrit le gouvernement actuel comme « anti-sioniste », en raison de son opposition aux valeurs d’un Israël libéral et démocratique. De telles déclarations sont exceptionnellement rares dans le climat politique israélien contemporain.
À mesure que Golan s’impose comme une figure politique centrale, ses invitations sur les plateaux de télévision et dans les émissions d’actualité se font de plus en plus rares. Ayala Panievsky, chercheuse israélienne en sciences des médias et auteure de The New Censorship, estime que ce phénomène s’explique par la crainte qu’inspire Netanyahu aux médias israéliens, après une décennie durant laquelle il a accusé les journalistes de persécution politique. Netanyahu n’a d’ailleurs accordé aucune interview à un média israélien depuis des années, à l’exception d’une chaîne notoirement proche de lui. « Il existe désormais une forme de journalisme d’opposition performative, visant à démontrer que les journalistes ne sont pas ce que Netanyahu prétend qu’ils sont », explique Panievsky. De nombreuses chaînes ont commencé à présenter Golan comme le contrepoint de Ben-Gvir. « Peu importe que l’un soit un extrémiste et l’autre un héros de guerre », ajoute-t-elle. « Les journalistes établissent une fausse équivalence entre eux parce qu’ils se situent aux extrêmes opposés du spectre politique. »
Cette dynamique explique pourquoi nombre d’alliés potentiels de Golan le perçoivent comme un handicap électoral. Ils observent les sondages montrant que l’étiquette de “gauche” est devenue toxique et cherchent à souligner leurs références centristes. Certains envisagent même de former une alliance sans lui, selon une information diffusée par la chaîne Channel 12 en janvier. À leurs yeux, la rhétorique enflammée de Golan compromet leur capacité à rallier les électeurs indécis ayant autrefois soutenu Netanyahu. En mettant l’accent sur la question palestinienne, estiment-ils, Golan ferait perdre des soutiens à son camp, alors qu’il serait préférable de se concentrer sur des thèmes consensuels tels que le coût de la vie ou la fin de l’exemption du service militaire pour les ultra-orthodoxes.
Pour Golan et ses conseillers, cette stratégie a profondément affaibli le camp de la paix. « Pendant trop d’années, nous avons renoncé à nous-mêmes par désir de plaire et d’éviter la confrontation », affirme Golan. Assaf Sharon, son conseiller, développe cette idée : « Ceux qui ont délégitimé l’opposition sont les membres de l’opposition eux-mêmes. Ils ont fait de Golan un partenaire illégitime, et c’est une catastrophe. »
Néanmoins, Golan a récemment commencé à ajuster son discours à ce que l’opinion publique israélienne est disposée à accepter, cherchant à reformuler le langage du conflit. Le camp de la paix ne se désigne plus ainsi : il se présente désormais comme le camp démocratique, le camp libéral, ou encore le camp du “tout sauf Bibi”. Les Démocrates parlent aujourd’hui moins de la nécessité de renforcer l’Autorité palestinienne que de l’importance de construire un «dialogue Jérusalem–Ramallah». « Pourquoi n’utilisé-je pas le mot “occupation” ? Parce que je cherche à convaincre », expliquait Golan en 2023. Évoquant la solution à deux États, il a précisé préférer, pour l’instant, l’expression « séparation civile assortie d’une responsabilité sécuritaire ».
Ce n’est certes pas un slogan percutant, mais sur le plan stratégique, cette approche peut s’avérer pertinente. En Israël, parler de séparation est plus populaire que parler de deux États. Les Israéliens rechignent à l’idée d’un État voisin doté d’une armée postée juste derrière une clôture frontalière. Des décennies d’expansion des colonies juives en Cisjordanie ont rendu l’idée d’un État palestinien territorialement contigu presque irréaliste. Pourtant, Golan s’accroche à la perspective de deux États, estimant que l’extrême droite conduit Israël vers un État binational dans lequel une majorité juive dominerait une minorité palestinienne. « Il n’existe aucun exemple où des communautés entières, ayant mené une guerre brutale et sanglante les unes contre les autres, ont été réunies dans un seul pays », m’a-t-il déclaré. « Cela n’existe pas. » Lorsque j’ai évoqué le Liban, il a répondu : « Que Dieu nous en préserve, ce n’est certainement pas le modèle à adopter. »
Pourtant, en septembre, lorsque plusieurs pays — dont des alliés d’Israël comme la France et le Canada — ont officiellement reconnu un État palestinien, Golan s’est publiquement opposé à cette initiative, la qualifiant de « destructrice ». Selon lui, ces reconnaissances, essentiellement symboliques, ne font qu’« enraciner davantage les Israéliens dans leurs positions et les pousser vers Netanyahu ».
Je lui ai alors objecté qu’il se présentait comme un dirigeant porteur d’une vision incluant un État palestinien. Pourquoi, dans ce cas, rejeter cette reconnaissance ? Bien qu’il se dise attaché à ce principe, Golan estime qu’il doit s’agir d’un processus étalé sur plusieurs années. Un État palestinien, selon lui, ne peut être reconnu qu’à condition d’être démilitarisé. Israël doit également être assuré que le point de passage de Rafah soit strictement contrôlé et inspecté. « Il est inconcevable que la frontière de Gaza continue d’être gérée par l’Égypte d’une manière qui a permis, pendant des années, l’entrée de tout — missiles, roquettes lourdes », a-t-il affirmé. Israël doit conserver la capacité de neutraliser toute menace terroriste émanant de Gaza. « Je ne peux pas dire : “Écoutez, c’est leur secteur, c’est leur souveraineté, je n’y touche pas.” » S’agirait-il alors d’un État conditionnel ? lui ai-je demandé. « Un État en devenir », a-t-il proposé. « Voyez-vous », a-t-il ajouté après un silence, « même si je pensais que reconnaître l’État palestinien était la bonne chose à faire, je vis parmi mon peuple, et l’opinion n’y est tout simplement pas prête. »
Un vendredi matin de novembre, Golan est entré dans une salle de conférence située au cœur d’un vaste parc urbain de Tel-Aviv. Il venait s’adresser à de jeunes militants des Démocrates, appelés à devenir les agents de terrain de la prochaine campagne électorale. Des joggeurs s’arrêtaient pour lui taper sur l’épaule. Tel-Aviv est son bastion, un lieu où ses positions ne sont pas perçues comme radicales. À l’entrée de la salle, il s’est attardé devant les produits dérivés vendus par son parti : un T-shirt proclamant « Je suis le problème : la gauche », un sac arborant l’inscription « Opinion impopulaire : la paix ». Il en a essayé plusieurs contre sa silhouette élancée avant de les reposer. « Nous avons aussi des modèles non ironiques », l’a rassuré un bénévole.
La chanson Who Let the Dogs Out? a retenti dans les haut-parleurs, et Golan a bondi sur scène sous les acclamations de centaines de jeunes militants. « Quelle joie d’être la personne la plus âgée de la salle ! » a-t-il lancé, en référence ironique au fait qu’environ la moitié de l’électorat des Démocrates a plus de 55 ans. Son ton est toutefois rapidement devenu grave. « Nous avons abandonné l’arène à des nationalistes corrompus et extrémistes », a-t-il déclaré. « Nous pensions que ce combat était celui de la démocratie, mais le 7 octobre est arrivé, et nous avons compris qu’il était existentiel. Si ce groupe continue de diriger Israël, nous allons droit à la destruction. »
En l’écoutant, je me suis interrogée sur sa perception de la vague de boycotts internationaux et de violences visant des Israéliens et des Juifs à l’étranger. Était-elle liée à la conduite de la guerre, ou relevait-elle de causes plus profondes ? Plus tard, lorsque je lui ai posé la question, il a évoqué un livre de comptines de Mother Goose qu’il lisait à ses enfants lors d’un congé sabbatique à Boston. « L’un des poèmes décrit le Juif comme un voleur et un menteur », a-t-il rappelé. L’antisémitisme n’était donc pas nouveau. « Mais la question est de savoir si Israël donne des raisons à ses détracteurs », a-t-il ajouté. « Ce que fait actuellement ce gouvernement, c’est offrir une large tribune aux antisémites du monde entier. »
La deuxième phase du cessez-le-feu à Gaza — qui impliquerait le désarmement du Hamas et un retrait israélien supplémentaire — n’avait pas encore commencé, chaque camp accusant l’autre d’en retarder l’application. Netanyahu s’est récemment plaint que le “Conseil de la paix”, nommé sous l’administration Trump pour superviser le cessez-le-feu, inclut la Turquie et le Qatar, deux soutiens du Hamas.
Pour Golan, le recours à Ankara et Doha est le résultat direct de l’incapacité du gouvernement israélien à proposer une alternative crédible pour l’avenir de Gaza. Israël contrôle toujours 53 % du territoire. Le Hamas, bien qu’affaibli, s’est transformé en force de guérilla, exécutant ses rivaux présumés en pleine rue. Les affrontements récurrents et les frappes aériennes israéliennes punitives font planer le risque d’un retour à une guerre totale. Des informations font déjà état de la réticence de plusieurs pays à envoyer des troupes à Gaza dans le cadre d’une force de maintien de la paix, par crainte d’une confrontation directe avec un Hamas encore armé.
La guerre n’a pas freiné les tentatives du gouvernement de neutraliser les institutions démocratiques du pays. En novembre, une série de projets de loi visant notamment à affaiblir drastiquement la presse et le pouvoir judiciaire a franchi une première étape à la Knesset. Puis, le 27 novembre, Netanyahu a demandé au président israélien, Isaac Herzog, de lui accorder une grâce dans le cadre de son procès pour corruption en cours. Il n’a reconnu aucune culpabilité ni proposé de se retirer de la vie publique — des conditions que de nombreux juristes estiment indispensables pour qu’une grâce puisse être envisagée. Dans une lettre adressée à Herzog, les avocats de Netanyahu ont écrit que le calendrier de ses témoignages l’empêchait de traiter « d’autres questions, telles que le système judiciaire et les médias ».
Ses détracteurs y ont vu une menace à peine voilée : si la grâce était refusée, l’offensive contre le système judiciaire se poursuivrait. « Netanyahu dit, de sa propre voix : “Je détruirai tout si vous ne me graciez pas” », a déclaré dans un podcast Michael Hauser-Tov, journaliste politique à Haaretz. « Seule une personne coupable demande une grâce », a affirmé Golan le jour de la publication de la lettre.
Dans la salle de Tel-Aviv, Golan a appelé à un autre type de gouvernement : un gouvernement « qui place au centre le citoyen — et non le leader suprême. Un pays où les gens peuvent imaginer construire leur avenir ». Il a averti les jeunes militants que Netanyahu et ses ministres accepteraient difficilement une défaite électorale. « La bataille qui nous attend sera difficile », a-t-il déclaré.
Une séance de questions-réponses éclair s’est alors ouverte.
« Rabin ou Peres ? » a demandé un militant, en référence à Shimon Peres. « Rabin », a répondu Golan.
« Votre avis sur l’Autorité palestinienne ? » « La meilleure option dont nous disposions », a-t-il dit, « mais pas une option enthousiasmante ».
« Comment réagissez-vous quand on vous traite de traître ? » Golan n’a pas répondu. Il s’est contenté de sourire et d’épousseter son épaule.

