Le dilemme du médecin


Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


Depuis huit ans qu’il dirige les urgences de l’Hopital Haemek d’Afoula, aucun patient juif ne s’est permis un commentaire narquois, ne s’est montre
degoute, ni ne s’est jamais plaint en decouvrant qu’il etait arabe. Pendant
toutes ces annees, il a soigne des soldats blesses, des victimes d’attentats, des gens blesses par balle, des victimes d’accidents. Meme au cours des periodes les plus tendues, et il y en a eu un certain nombre ces dernieres annees, il s’est comporte comme un medecin dont le devoir supreme est de soulager la souffrance. Il a mis la politique de cote. Son seul souci etait de sauver des vies.

Puis vinrent d’autres temps. Le medecin israelo-palestinien, responsable des
urgences a l’hopital d’Afoula, a souffert comme il n’avait jamais souffert
auparavant. Du moment ou l’Operation Rempart a commence, le Dr Abdel Aziz
Darawshe a senti que le fait d’etre arabae affectait sa pratique medicale.
Au fur et a mesure que les combats se poursuivaient, il lui etait de plus en plus difficile de se concentrer. A chaque moment de libre, il se precipitait dans sa chambre pour ecouter les nouvelles de la radio israelienne. Puis il passait a celles d’Al-Jazzira. Apres, il passait a la television, pour suivre les developpements a Jenine, Naplouse et Ramallah. Il telephonait a des amis palestiniens pour entendre des temoignages de premiere main sur ce qui se passait dans les zones de guerre. Chaque helicoptere militaire atterrissant sur l’hopital lui faisait battre le coeur. Chaque eclair, chaque nuage de fumee sur Jenine le plongeait dans le desespoir. Il deambulait dans les couloirs de l’hopital, comme quelqu’un dont le mondre s’etait ecroule. Ici et la, ses collegues lui posaient des questions sur la situation dans les camps de refugies, situes a quelques minutes seulement de la salle des urgences.

En temps normal, personne ne s’interessait a ses opinions politiques. Son
nom complet, et son titre figuraient en toutes lettres sur son badge. Les patients se montraient courtois, et ne rataient aucune occasion de le remercier pour son devouement. Du jour ou l’armee a lance son operation sur les camps de refugies, tout a change. L’atmosphere a l’hopital, et meme dans la salle des urgences du Dr Darawshe, n’etait plus la meme.

“Cela fait 12 ans que je travaille dans cet hopital, mais je ne me rappelle rien d’aussi mauvais”, dit Darawshe. Les mots se bousculent, sans meme une pause, comme s’il etait presse de faire sortir les choses de sa poitrine. “Un tel flot de blesses sur une periode de quatre semaines, je n’avais jamais vu ca. Emotionnellement, ca m’a detruit. Depuis 20 ans que je suis medecin, rien de tel ne m’etait arrive. La tension etait insupportable. Quand vous entendiez une explosion, vous saviez qu’il s’agissait d’une explosion due a la guerre. On fonce vers la radio, dans l’espoir d’entendre que l’armee se retire, que les choses se calment. On continue d’esperer. Vous voyez, je ne suis pas seulement medecin, je suis un medecin arabe, qui fait ce travail particulier dans une periode particuliere. C’est fou”.

Les blesses – israeliens et palestiniens – arrivaient dans sa salle des urgences directement depuis le champ de bataille. Les Palestiniens eprouvaient une sorte de soulagement en voyant qu’il etait arabe. Les juifs l’etudiaient au microscope. “Immediatement, je me suis demande : comment allais-je gerer ca. Que devais-je faire? Comment agir?”

Quand il n’etait pas de garde, il achetait des medicaments, de sa poche ou avec l’aide de dons d’amis, les envoyer a des familles de Jenine dans le besoin. Son Etat etait en guerre avec son peuple. C’etait un piege terrible.

Le mois le plus dur

Un jour, un groupe de medecins, qui organisaient un envoi de cadeaux pour les soldats, lui demanda de poser avec eux pour une photo. Darawshe eut envie de dire : allez vous faire voir, les gars! vous bombardez mon peuple, et vous voulez une photo de moi a cote de paquets pour des soldats israeliens? Je suis contre l’Operation Rempart! Je suis contre cette guerre!

“Je me suis senti schizophrene, comme quelqu’un qui vit dans deux mondes
differents”, dit Darawshe. “Je travaillais dans un hopital dont l’equipe medicale envoyait des cadeaux aux soldats, et moi, j’envoyais des medicaments aux Palestiniens. Rien qu’a y penser, il y avait de quoi devenir dingue”.

Les combats sanglants faisaient rage a Jenine, et Darawshe sentait son
estomac se nouer. Apres le travail, il rentrait chez lui, avec la tete qui eclatait. Il aurait tant voulu jeter un coup d’oeil sur ce qui se passait a Jenine, devenu le camp de refugies le plus celebre au monde, mais a l’epoque, personne n’en avait l’autorisation, pas meme le Dr Darawshe. “Ce mois de guerre a ete terrible”, dit-il, “le mois le plus dur de ma vie”.

Couche ans l’une des chambres du departement chirurgie se trouvait Dori
Sheour, un soldat reserviste gravement blesse au combat. A quelques chambres
de la se trouvaient trois Palestiniens recherches, blesses eux aussi, et arrives en sang a l’hopital. De par sa situation, l’hopital Haemek est devenu un endroit assez surrealiste, point de rencontre de gens qui, quelques heures auparavant, cherchaient a se tuer, et qui maintenant, reposaient cote a cote.

Durant les combats, le Dr Doron Koppelman, chef du departement chirurgie,
s’est trouve dans plusieurs situations exigeant un certain examen de conscience. Un jour, un Palestinien, grievement blesse, est arrive aux urgences. Son bras etait tellement mutile que les medecins ont pense qu’il devait etre ampute. On leur a dit que ce Palestinien avait pris part aux combats qui avaient tue et blesse des soldats de Tsahal. Le Dr Koppelman passa plusieurs heures en salle d’operation, et finit par sauver le bras. Pendant qu’il travaillait, il lui a traverse l’esprit que ce bras, qu’il etait en train de sauver, avait tue et mutile des soldats israeliens, et
qu’apres guerison, il pourrait recommencer.

“Quand la realite est si complexe, des pensees comme celle-la s’insinuent
dans votre esprit”, dit le Dr Koppelman. “Meme si, en tant que medecins, nous devons nous detacher des circonstances de la blessure. Quelques heures apres que 13 de nos soldats ont ete tues, voila qu’on amene ce terroriste, le bras fracasse, et on sait que si on racommode les vaisseaux sanguins, il peut utiliser ce bras pour causer d’autres tragedies. Mais rien de tout cela n’a de consequence sur le traitement, evidemment. Apres l’operation, le patient rouvre les yeux et vous regarde – c’est incroyable, la facon dont ces choses se passent – et il sait parfaitement que nous avons une ethique et que nous ne penserons jamais a lui donner moins que le meilleur traitement possible”.

Trois soldats de Tsahal montent la garde devant la chambre occupee par les trois Palestiniens. Deux d’entre eux appartiennent a la branche armee du Hamas, le troiseme a participe a des attentats contre des soldats. Tous trois sont de Jenine. Leurs familles ne peuvent pas leur rendre visite, tant qu’ils sont en etat d’arrestation. Leministere des Affaires etrangeres s’est empare de l’affaire, comme s’il avait decouvert un tresor, offrant l’histoire aux medias etrangers. Les resultats furent decevants. Pour les journalistes, il valait mieux couvrir les degats causes par les soldats israeliens dans les camps de refugies que les soins devoues donnes aux terroristes palestiniens dans un hopital israelien.

Les soldats ont accroche un drapeau israelien au plafond, au-dessus des lits
des Palestiniens. Ou qu’ils tournent leur tete, ils ne peuvent rater le symbole qu’ils ont combattu si durement pendant tant d’annees. L’un des soldats explique le drapeau a ete mis la “pour leur donner une lecon”.

Dans ses pires cauchemars, Dori Sheour ne s’etait pas imagine devoir etre couche dans un lit d’hopital a Afoula, juste apres avoir recu son ordre de
mobilisation, le soir du Seder. Pour les medecins, Sheour a de la chance d’etre en vie.

Dans un tiroir, pres de son lit, se trouve la balle qui a transperce son abdomen, provoquant un saignement massif. Blesse a Jenine, il devait etre transporte par helicoptere a l’hopital Rambam de Haifa, a 15 minutes de la. Un medecin, l’ayant examine, ordonna qu’il soit transporte a Afoula, situe a seulement trois minutes. “Ces quelques minutes gagnees l’ont sauve”, dit Koppelman, qui l’a opere.

Sans sa blessure, Sheour se serait certainement joint aux milliers d’iIsraeliens qui ont manifeste samedi soir sur la place Rabin. Comme eux, il aurait porte une pancarte pour la paix. Depuis sa blessure, il en est venu a penser que l’Operation Rempart etait a la fois essentielle et inevitable. “Depuis le debut, j’ai espere qu’elle menerait a une reduction du terrorisme, et qu’ainsi nous pourrions revenir a la table des negociations”, dit Sheour, la voix encore faible. A cote de son lit se tiennent sa femme Hadar, et son pere Eli. “J’espere que mes amis et moi avons pave le chemin pour un accord politique avec les Palestiniens. J’ai toujours cru que la guerre n’est pas une solution, et que seuls des moyens pacifiques peuvent
amener la paix”.

Dans le lit d’a cote se trouve un Palestinien de Jenine, grievement blesse dans la bataille. Dans le couloir, on entend un melange d’arabe et d’hebreu. Familles juives et arabes marchent cote a cote, se jetant des regards soupconneux. Le Dr Eran Halperin, directeur de l’hopital, est convaincu que son institution a passe un test. Apres la guerre, dont les bruits parvenaient jusqu’aux couloirs de l’hopital, Halperin a adresse une lettre a son equipe, la remerciant pour son sens de la mesure, et pour ses efforts afin de preserver une cooperation judeo-arabe.

Avant que les accords d’Oslo ne soient devenus un gros mot, Halperin voyait
son hopital comme un havre de paix, un lieu que Juifs et Arabes pouvaient
considerer comme leur. La realite a fracasse le reve, mais l’espoir demeure.
“Malgre la tension, je suis heureux de pouvoir dire que nous n’avons pas eu
de conflits entre Juifs et Arabes”, dit-il.

Meme au moment ou ses emotions, en tant que Juif, etaient au plus haut, Halperin raconte que voir des familles arabes rendre visite a leurs etres chers, sans etre derangees, portant leurs tenues traditionnelles et parlant arabe librement, le remplissait de fierte. Il y a encore une chance que nous puissions vivre ensemble, s’est-il surpris a penser.