Arreter le Hamas par le vote


New York Times, 26 mars 2004

par Khalil Shikaki[[Khalil Shikaki est directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research]]


Les tensions continuant a monter au Moyen-Orient apres l’assassinat cette
semaine de Sheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas, il est encore plus
important aujourd’hui pour Israel de reussir son retrait militaire des
territoires occupes. Apres tout, le desir de Sharon de prendre des risques a
court terme en vue d’obtenir des avantages a long terme pour son pays ne
nuit pas forcement aux Palestiniens.

Une sortie d’Israel de Gaza et de portions de Cisjordanie pourrait reduire
la violence et induire de meilleures relations entre Palestiniens et
Israeliens. Mais si le plan de M. Sharon est applique de maniere
inconsideree, il pourrait en revanche constituer une menace serieuse pour
les interets nationaux palestiniens.

Si le retrait (que ce soit une volonte d’Israel ou un effet involontaire)
conduit a l’emergence d’une entite ou d’une faction palestinienne dans la
Bande de Gaza separee de l’Autorite palestinienne, le peuple palestinien
perdrait l’unite d’expression dont il a besoin sur la scene internationale.
Un tel schisme est possible, compte tenu de l’affaiblissement de l’Autorite
palestinienne. Touchee par les mesures de represailles israeliennes depuis
trois ans, ainsi que par la corruption, l’inefficacite et les divisions
internes, l’Autorite perd rapidement de sa legitimite, a l’interieur comme a
l’etranger. Comme nous le constatons deja, ce phenomene provoque la montee
en puissance de seigneurs de la guerre nationalistes et d’organisations
islamistes comme le Hamas et le Jihad islamique, qui cherchent a combler le
vide ainsi cree.

Si l’armee israelienne limite son retrait a Gaza et en exclut la
Cisjordanie, comme M. Sharon en a indique l’eventualite, cela pourrait
menacer encore davantage l’integrite territoriale des deux entites,
deconnectees sur le plan geographique. Cela ne ferait qu’augmenter les
divisions entre Palestiniens et beneficier aux groupes radicaux.

Que peut-on faire pour empecher cela? Il est essentiel que l’administration
Bush propose des solutions pour attenuer les consequences negatives
potentielles de la mesure prise par Israel. L’une des plus efficaces
pourrait etre l’organisation d’elections palestiniennes avant le retrait
israelien, peut-etre des septembre. La feuille de route prevoit deja ces
elections parlementaires. Lier le retrait a la feuille de route, et au
soutien international qui en decoule, ne ferait que renforcer la position
d’Israel et, plus generalement, servir l’objectif du processus de paix.

Plus important, des elections fourniraient une nouvelle legitimite a
l’Autorite palestinienne, lui donnant la volonte politique d’exercer un
veritable leadership au moment ou son existence meme est en jeu. Avec la
legitimite, vient la capacite de diriger et de prendre des risques. Par
exemple, l’Autorite ne se serait pas attaquee aux radicaux islamistes en
mars 1996 si, deux mois plus tot, elle n’avait pas acquis sa legitimite au
moyen des premieres elections palestiniennes.

En outre, des elections donneraient au Hamas et aux seigneurs de la guerre
nationalistes l’occasion de traduire leur popularite en sieges.
L’integration de ces forces au sein du systeme politique permettrait a un
nouveau gouvernement de faire respecter les lois contre la violence des
milices et de collecter les armes illegales. Enfin, des elections
fourniraient aux Palestiniens les moyens de trouver le chemin de retour vers
la democratie et la bonne gouvernance. Personne, quel que soit son degre
d’autoritarisme, ne pourrait plus concentrer entre ses mains autant de
pouvoir.

Les elections devraient etre fondees sur les amendements a la constitution
ratifies par le Conseil legislatif palestinien en mars 2003, amendements
dont l’objectif etait de faire passer certaines attributions du president
aux mains du gouvernement et du premier ministre. Les nouvelles elections
depouilleraient tres certainement la vieille garde de la plus grande partie
de ses pouvoirs, au profit des nationalistes de la jeune garde, condition
pour raffermir l’Autorite palestinienne et pour affaiblir l’opposition
islamiste.

Les etudes d’opinion menees depuis les elections de 1996 montrent que le
nouveau parlement serait partage entre trois forces : le courant centriste
des nationalistes du Fatah pourraient gagner environ 40% des sieges (contre
75% actuellement), les nationalistes independants et les islamistes moderes
environ 25% des sieges, et le Hamas et le Jihad islamique le reste.

Le courant nationaliste centriste pourrait etre capable de former le
gouvernement et de nommer un premier ministre issu de ses rangs. Il est tres
probable que Yasser Arafat se presenterait aux elections presidentielles et
serait elu, mais sa reelection prendrait place dans un contexte ou son
autorite serait reduite. Le nouveau premier ministre aurait alors davantage
a se soucier de sa coalition que des foudres du president. Le systeme
politique palestinien acquerrait la notion de responsabilite qui lui a tant
fait defaut durant les 10 dernieres annees de pouvoir autoritaire exerce par
Yasser Arafat.

Pour que les elections soient honnetes et a l’abri de la violence, les
Palestiniens auraient a rechercher entre eux un accord sur un cessez-le-feu
pendant les mois de campagne electorale, et au-dela, jusqu’un mois apres les
elections, afin de permettre au parlement nouvellement elu de se reunir et
de voter la confiance au nouveau gouvernement. Il est egalement necessaire
de s’engager a organiser des elections ouvertes a tous les groupes, y
compris au Hamas et au Jihad islamique. Un soutien regional et international
et, si necessaire, des pressions, seraient cruciales pour assurer des
elections sans violence.

Israel, lui aussi, aurait un role a jouer. Les elections requerraient des
Israeliens de respecter le cessez-le-feu palestinien en en observant un de
leur cote et en s’abstenant d’effectuer des incursions en territoire
palestinien. Durant cette periode electorale, ils devraient aussi, entre
autres, declarer un moratoire sur la construction de leur mur de separation,
et se retirer des villes palestiniennes qu’ils occupent. Si Israel encourage
sincerement une democratie palestinienne et cherche sincerement un
partenaire credible pour faire la paix, il devrait accueillir avec
bienveillance des elections qui pourraient lui apporter les deux.

Les elections palestiniennes offrent a l’administration Bush l’occasion de
donner une expression concrete a sa determination declaree de promouvoir a
la fois une democratie regionale et une paix entre Palestiniens et
Israeliens. En consequence, cette administration doit prendre une initiative
pour aider a fixer une date pour les elections palestiniennes. Concernant le
peuple palestinien lui-meme, non seulement des elections lui donneraient un
systeme politique plus responsable, mais les aideraient aussi a maintenir
leur unite, a un moment ou l’enjeu est des plus importants, et ou les
chances de reprendre le controle de leur terre plus grandes que jamais.