Alors que des milliers d’Iraniens se réjouissent de la mort du « dictateur sanguinaire qui a opprimé son peuple, avili les femmes, les jeunes, les minorités », nous ne pouvons que nous « satisfaire » de la mort de Ali Khamenei sur laquelle nous ne verserons pas de larmes. Depuis presque quatre décennies, il incarnait un système de pouvoir fondé sur la répression, la censure, l’emprisonnement des opposants et la violence contre son propre peuple. Pour de nombreux Iraniens, notamment celles et ceux qui ont payé le prix des soulèvements, des manifestations et des revendications pour plus de libertés – sa disparition est vécue comme une libération symbolique. Elle met fin à l’ère d’un homme associé à un régime tortionnaire et ouvre, au moins en théorie, la possibilité d’un autre avenir.

Nos larmes, nous les gardons pour les victimes civiles, Israéliens, Iraniens, Bahreïniens, Koweïtiens, Émiratis… Nous espérons que les populations de la région pourront bénéficier d’une sécurité maximale, compte tenu des conditions, à l’abri des missiles, en particulier la population iranienne laissée totalement à découvert par son gouvernement qui ne s’est préoccupé que de la protection de ses affidés.

Mais mettre au crédit du gouvernement israélien le rôle qui a été le sien dans l’élimination de ce personnage et dans l’affaiblissement – il est prématuré de parler d’éradication- de la menace nucléaire pesant depuis des décennies sur le pays, ne signifie nullement que nous devons fermer les yeux sur la globalité de ce à quoi nous sommes confrontés ni oublier ce qui s’est passé depuis le 7 octobre 2023 et ce qui l’a précédé. Comme Gilad Kariv, député du parti les Démocrates, l’a écrit : « le rôle d’une opposition en temps de guerre est très complexe, et nous sommes déterminés à l’assumer ».

Il convient de soutenir les politiques en place lorsque les décisions sont prises avec responsabilité et sur la base de considérations purement nationales et sécuritaires. Mais, pour autant, il ne peut être question de se défausser de ce qui incombe à une opposition éprise de paix face à un gouvernement dont on sait qu’il n’œuvre nullement en ce sens. Poser les questions qui doivent l’être, alerter quand c’est nécessaire, ne rien accepter comme allant de soi, refuser de signer un chèque en blanc : telle est notre responsabilité! « Cela est toujours vrai en démocratie. Cela l’est d’autant plus dans la réalité politique actuelle, à la lumière de la profonde crise de confiance d’une grande partie du public envers le gouvernement. »

Il importe notamment d’insister sur la nécessité de ne pas se laisser entraîner dans une action militaire débouchant sur une guerre prolongée se basant sur la croyance que la force, aussi essentielle qu’elle puisse l’être dans certaines circonstances, se suffit à elle-même. Ce qui s’est passé à Gaza démontre l’inanité de cette croyance et la nécessité de tout faire pour que le gouvernement ne récidive pas. Cela implique donc en particulier de préserver avec rigueur les canaux de communication et de coordination avec les États arabes modérés, en premier lieu l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Émirats. Ces préconisations sont inconciliables avec les fanfaronnades et autres propos politiques irresponsables de la part de hauts responsables, tels ceux entendus au cours des deux dernières années et demie et après la précédente confrontation avec l’Iran en juin 2025.

Par ailleurs, et même dans le contexte actuel, il est impossible de fermer les yeux sur les exactions qui se poursuivent en Cisjordanie à l’encontre des villageois palestiniens au moment même où rugissent sans discontinuer les sirènes d’alerte. Les autorités doivent mettre un terme à la tolérance coupable qui favorise la multiplication de ces agressions qui risquent de provoquer un embrasement généralisé. La disparition de la menace existentielle iranienne, pour indispensable qu’elle soit, ne doit pas faire oublier que les voisins immédiats des Israéliens demeurent les Palestiniens et les États arabes de la région. Avec ces derniers, la situation nouvelle que l’axe américano-israélien a créée pourrait contribuer à relancer et à élargir les accords d’Abraham et à apaiser durablement la région, ce qui ne pourra se faire sans solution politique satisfaisante pour tous de la question palestinienne. À supposer de surcroît que les puissances régionales y renoncent, il reste irrationnel de croire que les Palestiniens pourraient s’en satisfaire et renoncer eux à leurs aspirations nationales, certes contraintes par le droit inaliénable d’Israël à l’existence dans la sécurité.

Ainsi donc, aucune raison de renoncer à exercer un examen critique et de donner un blanc-seing à Netanyahu et à son gouvernement malgré l’opération en cours. Ce ne serait pas la première fois qu’un acquis sécuritaire se traduirait par un « ratage politique ». « Un pas en avant » ne se traduira pas par « deux pas en arrière » que si la mobilisation de la société civile se poursuit. Nous étions hier à ses côtés, nous le serons demain plus encore !

Ilan Rozenkier

Illustrations de Michel Kichka et de Shoshke Engelmayer ( Téhéran/Tel Aviv ) la peur quelle que soit la langue)