Israël élève des barrières…


Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


Ramallah, rive occidentale du Jourdain, le 9 avril – Plaidant lundi la poursuite de son offensive en Cisjordanie, le premier ministre Ariel Sharon a declare que l’etape suivante consisterait a separer les Palestiniens des Israeliens par des zones tampon, ainsi qu’il les appelle.

Cela fait des mois, en fait, que la tentative israelienne d’edifier des barrieres de protection se poursuit. Le projet est partout visible sur la rive occidentale du Jourdain et dans la bande de Gaza. A l’entree sud de Ramallah, a seize kilometres a peine de Jerusalem, de nouvelles palissades s’elevent le long de la route, marquant ce qui ressemble a un poste frontiere permanent pret a remplacer un barrage de fortune.

Jericho, situee sous le niveau de la mer a une trentaine de kilometres a l’est de Jerusalem, est pratiquement cernee de levees qui rendent tout contournement des barrages israeliens difficile. Dans les environs de Bethleem, la plus grande ville commercante immediatement au sud de Jerusalem, une cloture de dix metres de haut separe le village palestinien de Husan d’une colonie juive et de la route qui la dessert.

Des clotures entourent de longue date la bande de Gaza. Ces derniers 18 mois, l’armee israelienne a rase des vergers et des quartiers d’habitation pour degager de vastes terrains le long de la frontiere entre Israel et Gaza. De fait, des zones coupe-feu ont ete creees pour empecher les infiltrations ; pareille ceinture s’etend sur la quasi totalite de la frontiere, depuis Beit Hanoun a l’extreme nord de la
bande de Gaza jusqu’a Rafah aux confins de l’Egypte, une cinquantaine de
kilometres plus au sud.

Le plus frappant est peut-etre le patchwork de palissades et de murs qui se dressent sur des pans entiers de la zone frontaliere autour des villes du centre d’Israel limitrophes de la Cisjordanie, de la ville palestinienne de Qalqilyah a celle de Tulkarem, plus au nord. Certaines de ces barrieres sont electrifiees, couronnees de barbeles et sous video-surveillance. Il y a peu, Sharon et des responsables militaires de haut niveau ont fait dans la region une tournee d’inspection des sites destines a etre clotures.

Ce qui a commence dans l’improvisation s’est vite mué en politique. Dans
son discours, Sharon a declare qu’une fois achevee la tache des troupes
engagees dans l’offensive en cours, actuellement dans son douzieme jour, celles-ci se replieraient sur des “zones de securite definies” qui “feraient tampon entre les territoires palestiniens et les notres”.

La menace d’une attaque palestinienne venue de Cisjordanie et de la bande de Gaza motive ce que les Israeliens entendent par “separation”. Les attentats terroristes a repetition ont pousse l’opinion publique a reclamer le verrouillage de la frontiere entre Israel et les Palestiniens.

Mais les frontieres du pays ne sont pas les seuls points de contact entre les deux populations. Israel entretient 140 colonies en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ou habitent plus de 200 000 Juifs. L’intrication des routes et le voisinage entre colonies israeliennes et villes ou villages palestiniens compliquent grandement la creation de zones tampon.

La construction et l’expansion des colonies continuent. Le mois dernier, un rapport de Shalom Akhshav [La Paix maintenant], organisation israelienne opposee a la colonisation, a constate que durant sa premiere annee au pouvoir Sharon avait mis en chantier au moins trente nouvelles colonies.

De source gouvernementale on affirme que cette expansion n’est que la
consequence de la “croissance naturelle”, selon leurs termes, des colonies
existantes et non la creation de nouvelles agglomerations. Shalom Akhshav a fait remarquer que certains des nouveaux points etaient a trois kilometres de la colonie la plus proche.

Des gouvernements israeliens ont, les uns apres les autres, encourage les implantations depuis la prise de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967 – y compris pendant la derniere decennie ou les pourparlers de paix se poursuivaient cahin-caha. Les Palestiniens les ont frequement stigmatisees comme une preuve de mauvaise foi. Ils voient dans la construction de colonies, de routes et d’autres services publics a l’intention des habitants juifs, un signe du refus israelien, en dernier ressort, de se retirer des territoires qu’ils occupent.

Aux environs des nouvelles zones tampon, certains plans exigent d’inclure des douzaines de hameaux palestiniens au sein des parties sous controle israelien. Ces agglomerations seraient annexees de fait. Quelque 400 000 Palestiniens tomberaient de facon permanente sous juridiction israelienne, selon les contempteurs de ce projet.

Particulierement vulnerable est la ville de Baka el-Gharbiya, sur la frontiere entre Israel et la Cisjordanie, et ses habitants envisagent la separation d’un air sombre. Avant meme l’offensive en cours, les rues y etaient le plus souvent desertes. Baka est coupee non seulement d’Israel, mais aussi du reste de la Cisjordanie, par des levees de terre et des barrages militaires.

Israel a concu des visas d’entree specifiques a l’usage des Palestiniens venant la depuis le reste de la Rive occidentale. Seuls les colons juifs, qui voyagent sous escorte militaire, traversent librement la ville.

“Et ils ne s’arretent pas pour faire leurs emplettes”, dit le prof de maths Fahed Assad, qui passe ses nuits a vendre des jouets. ” Je m’asseois parfois sur mon balcon et je regarde du cote israelien de la frontiere. J’y vois de la circulation, des gens qui vont faire leurs courses. J’ecoute les bruits. Et je me demande combien de temps je vais vivre dans un cimetiere.”

Il y a encore des voies clandestines d’acces a Baka, a travers des oliveraies, par des chemin de terre. C’est une perte de temps et d’energie. “Il me faut trois heures pour arriver a mon travail”, dit Adnan Abu Shawarb, employe dans une epicerie. “Cela ne devrait prendre qu’une demi-heure. Mais pour le moment, ils ne m’ont pas donne de visa.”

Certains commentateurs israeliens soulignent que la separation unilaterale serait une folie. “C’est du delire”, dit le politologue Avishai Margalit. Il rappelle qu’avec tous les tours et detours necessaires pour desservir les colonies, la longueur totale de la frontiere multiplierait par dix les 320 kilometres des limites
anterieures de la Cisjordanie. “Comme si une barriere allait vraiment nous mettre a l’abri !” ajoute-t-il.

Pour Tom Savia, ex-commandant dans les forces basees en Cisjordanie, “la
situation des colonies rend tout cela impossible. Toutes ces histoires de double barriere, ou de mur, ou de fosses pleins d’alligators affames sont absurdes”, comme il l’a declare dans une interview radiodiffusee.

Et pourtant, les Israeliens vivant au contact des Palestiniens ont accueilli la proposition avec enthousiasme.

Bat Hefer est une cite-dortoir de 6 000 habitants, a l’interieur d’Israel mais voisine de Tulkarem, de l’autre cote de la ligne. La ville est pionniere en matiere de separation. Bat Hefer a d’abord erige un mur, en 1995, pour tenir les Palestiniens a distance. Recemment, elle l’a sureleve et prolonge, le dotant de barbeles electrifies et de cameras video. Il en a coute pres de deux millions de dollars. Les
habitants soutiennent que le mur les a preserves durant le conflit. “Les balles passaient au-dessus du mur, pas dans les maisons basses”, racontent-ils.

“Sans le mur, les Palestiniens s’ebroueraient ici en liberte et y feraient ce que nous voyons a la tele – tirer, jeter des pierres et des bombes”, affirme Sharon Ezer, professeur d’aerobic.

Nahum Itkovitz, le president du Conseil regional, se vante d’etre le maitre d’oeuvre du mur. “Je suis convaincu que la separation est le meilleur moyen d’assurer la tranquillite des Israeliens du centre du pays. C’est trop facile pour les Palestiniens de venir ici. Mais nous n’avons pas besoin d’un mur dans les champs. Tout ce qu’il nous faut, ce sont des barrieres electroniques et des alarmes”.

Le programme d’encerclement des Palestiniens a une longue histoire. Peu apres la conquete de 1967, l’administration israelienne avait dresse des plans pour installer des Juifs en bordure de la Cisjordanie, formant tampon entre la rive occidentale et la Jordanie, a l’est, la Cisjordanie et Israel, a l’ouest.

Par la suite, les gouvernements israeliens se sont egalement mis a peupler de colonies le centre de la Cisjordanie et des secteurs de la bande de Gaza. Avec le Likoud au pouvoir, parti auquel appartient Sharon, les colonies devinrent l’accomplissement de la promesse biblique faite aux Juifs de leur donner la Terre d’Israel. Sharon a occupe tout un eventail de portefeuilles au cours de sa longue carriere et s’est toujours assigne pour mission de fonder des colonies, construire des routes et devellopper l’infrastructure dans les territoires occupes.

Bien que certains responsables militaires souhaitent faciliter la separation en evacuant les colonies eparpillees au plus profond de la Cisjordanie, Sharon a clairement pose ceci comme inacceptable. Dans son allocution de lundi, il a affirme que les Palestiniens essayent d’expulser les Israeliens de leurs maisons. Cela comprenait Elon Moreh, une colonie situee pres de Naplouse, au coeur de la rive occidentale.