COMPTE RENDU DE LA REUNION DU 3 JULLET A PARIS – 06 juillet 2001


A l’appel des Amis de Shalom Akhshav (La Paix maintenant), quelque 500
personnes se pressaient dans le salon d’honneur de la Mairie du XXe, mardi 3
juillet, pour ecouter Colette Avital (deputee du Parti travailliste à la
Knesset) et Zeev Sternhell (historien, professeur à l’universite hebraique
de Jerusalem). Accueillis par l’adjoint au maire Jean-Michel Rosenfeld, qui
se rejouissait de ce que l’on ait pu eviter en France des affrontements
artificiels resultant de l’importation de conflits exterieurs, les orateurs
allaient repondre à l’acuite des interrogations dont cette affluence
temoigne. Deux axes intimement lies se degageaient : le premier portait sur
les entraves a un reglement pacifique -la question des colonies de
peuplement israeliennes dans les Territoires et celle du droit au retour des
refugies palestiniens dans les frontieres de l’Etat d’Israel ; le second sur
la participation de la gauche a l’actuel gouvernement d’union nationale.

David Chemla (président des Amis de Shalom Akhshav en France) rappelait en
introduction le role du mouvement La Paix Maintenant dans la prise de
conscience au sein de la societe israelienne de necessaires compromis, puis
dans la reconnaissance de l’OLP comme interlocuteur legitime ; il evoquait
ensuite la vigilance minutieuse et resolue du Mouvement face a la
colonisation rampante qui sape la confiance des Palestiniens dans le
processus de paix. Perplexe quant aux intentions des Palestiniens depuis
l’accueil reserve par Arafat aux dernieres propositions Barak, il insiste
sur la necessite de se mettre a la place de l’autre pour mieux comprendre sa
position. Le principal ennemi est le temps qui passe, dit-il, exprimant
l’urgence de reconstruire des passerelles entre deux peuples qui se
dechirent.

Pour Colette Avital, la solution est politique et non militaire. L’objectif
est de maintenir le contact avec les Palestiniens afin de travailler aux
conditions d’un accord politique. De part et d’autre, la confiance ne pourra
renaitre qu’une fois celles-ci tracees. Une confiance dont la perte mutuelle
est ce qui la preoccupe le plus.
En Israel, l’opinion publique se partage entre :

— ceux pour qui la paix n’est pas possible maintenant ;

 ceux qui estiment que « nous n’étions pas murs » ;

 ceux qui regrettent de n’avoir pas respecte a la lettre les accords de
Camp David et d’avoir mal compris les autres ;

 ceux qui pensent Arafat incapable d’arriver a un compromis, son insistance
sur le droit au retour des Palestiniens rendant la paix impossible.
Au bout du compte, 70% des Israeliens ne croient plus en la paix contre 70%
qui y croyaient il y a un an. Pourtant, une majorite doit absolument se
degager de nouveau si l’on veut parvenir a un accord. Le desarroi regne au
sein de la gauche israelienne avec la multiplication des questions
concernant les choix strategiques d’Arafat, le doute quant aux
interlocuteurs possibles et la montee en puissance des extremistes. On a
ainsi pu entendre reclamer a grands cris la traduction en justice des «
traitres », entendez les artisans israeliens des accords d’Oslo.
C’est dans le cadre de la recherche d’un reglement politique, seul
susceptible de restaurer une confiance essentielle, que se justifie la
participation de la gauche au gouvernement d’union nationale, auquel elle
etait personnellement opposee. A l’expérience, elle note l’influence
moderatrice des travaillistes, Shimon Peres luttant par exemple contre le
discredit jete sur Arafat, qui reste celui avec qui nous aurons à traiter.
Ce reglement suppose a la fois de redonner confiance aux Israeliens, en
premier lieu en restaurant la securite, et de proposer aux Palestiniens un
plan politique, ce que l’actuel gouvernement ne saurait faire. Celui-ci,
pourtant, serait le mieux apte a demanteler les colonies, le moment venu.
Un accord final est possible, mais exigera beaucoup de temps et d’efforts.
Certes, le plan Mitchell suit une logique de sortie de la crise et a conduit
a un renouveau des negociations, mais le cessez-le-feu reste tres fragile,
virtuel. Le soutien de nos amis à l’etranger nous est nécessaire pour
faciliter les contacts avec les Palestiniens et encourager l’option
pacifique. En cas d’echec, aucun espoir proche ne se dessinerait.

Depuis vingt-cinq ans, rappelle Zeev Sternhell, La Paix Maintenant est sur
la breche et repete les memes choses, qu’il importe, en ce creux de la
vague, de proclamer plus que jamais. Pour cet historien des ideologies, la
manifestation d’une opposition est essentielle pour faire avancer les choses
dans une societe democratique telle qu’Israel. Mais on ne saurait etre a la
fois dans l’opposition et au gouvernement. Cette incapacite a afficher ses
couleurs est un element de faiblesse pour la gauche, un mauvais exemple de
democratie a donner a la jeunesse et une entrave a la constitution d’une
necessaire alternative.

Moins pragmatique, son propos se veut un retour aux principes defendus par
ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche israelienne » et qui, plutot que
par les considerations sociales qui prevalent en Europe, se definit par la
volonte de parvenir a une issue raisonnable et juste avec le monde arabe.

• La guerre d’Independance s’est achevee en 1949 et, avec elle, ce qui etait
juste parce que necessaire. Les territoires tombes entre les mains d’Israel
a la suite d’une guerre faite a son corps defendant ne jouissent pas de la
legitimite de ceux acquis avant 1949 et qui constituent l’interieur de la
ligne verte tracee sur les cartes lors de l’armistice ; ils sont une monnaie
d’echange pour la paix et c’est ainsi que les voyait le gouvernement
israelien au lendemain de la guerre des Six Jours. Non seulement la
colonisation n’a pas de raison d’etre, mais elle constitue un danger
existentiel pour la societe israelienne, nous placant dans un rapport
d’occupants à occupes dont nous ne voulons pas. Nous sommes otages d’une
colonisation qui fait de Tel-Aviv un reservoir humain et une puissance
economique a son service. Pourtant, nous n’avons pas eu, pour la majorité
d’entre nous, le courage de nous opposer clairement a ce boulet que nous
trainons depuis trente-cinq ans.

• La reconnaissance de l’irreversibilite de la ligne verte qui s’ancre dans
le respect de cette double legitimite a son corollaire pour les Palestiniens
:
le droit au retour ne peut se materialiser au sein des frontieres de l’Etat
d’Israel, definies par cette ligne. L’exercice de ce droit pour chacun des
refugies a l’endroit precis d’ou il vient est un mythe dont nous constatons
a regret qu’aucun leader arabe n’a eu le courage d’aller dire dans les camps
qu’il faudrait y renoncer, que jamais ils ne reviendraient s’installer à
Haifa ou Tiberiade mais bien a Naplouse ou a Djenine, ou ils se referont,
avec notre aide en tant que pays riche et puissant, une vie digne dans un
Etat independant. La Cisjordanie sera evacuee, et si nous montrons un peu
d’intelligence et de generosite, nous ne ferons pas sauter en partant les
maisons comme autrefois a Yamit.

La situation a Jérusalem, cependant, est tres differente de celle qui
prevalait dans le Sinai ou les Egyptiens ont obtenu la restitution du
dernier grain de sable, donnant aux interlocuteurs suivants une sorte de
modele à suivre de forte portee symbolique. Nous avons les moyens de
demanteler des colonies comme Beith El, Ofra ou même Ariel, mais pas Gilo et
ses 25 000 habitants. Les Palestiniens devront se faire à l’idee que
certains quartiers limitrophes, voire imbriques dans Jerusalem comme Ramat
Eshkol et la Guiva haTsarfatit, ne seront pas evacues. Il faudra, apres la
reconnaissance mutuelle de la ligne verte, operer quelques modifications
limitees par echange de territoires.

Mais le sionisme est fondé sur le droit imprescriptible des peuples, non sur
une promesse faite a Abraham, et entraine pour les Palestiniens une
legitimite reciproque. Comme le proclamait en septembre dernier la
manifestation de masse de La Paix Maintenant, Jerusalem sera « une ville
pour deux capitales ». Cette double souverainete ne remet pas en cause la
securite d’Israel et ne suppose d’elever aucun mur. Les relations entre
Juifs et Arabes seront certainement plus ouvertes et plus chaleureuses
qu’aujourd’hui ou, de fait, les Israeliens ne vont plus en Vieille Ville.

Le gouvernement Barak y etait d’autant mieux prepare que de multiples
projets en ce sens ont ete etudies de longue date par plusieurs instituts
universitaires israeliens. En laissant les colonies s’agrandir, il a fait
une erreur grave, comme bien des gouvernements israeliens avant lui. La
racine du mal réside dans les accords d’Oslo qui, faute de courage face aux
colons, n’envisageaient pas leur depart immediat de Gaza et d’Hebron. Barak,
un peu plus tard, n’a pas su gerer ce desastreux heritage.

Apportant son soutien au plan Mitchell, qui restaure les conditions
minimales permettant d’aller vers une issue politique, il note que le
gouvernement Sharon, ayant obtenu l’arret de la violence, ne fait jamais que
laisser trainer en longueur les negociations sans rien lacher. Les pressions
internationales ne meneront a aucune solution. Celle-ci doit venir de
l’intéeieur de la societe et il faut, pour cela, que l’opposition soit unie
et sache redonner confiance a nos troupes, qu’elle represente une
alternative au gouvernement Sharon.

Faute de quoi, cela finira par une explosion de violence, que les
Palestiniens peuvent declencher sans meme l’espoir d’une victoire militaire.
Il leur suffira, comme Anouar El-Sadate en 1973, d’en retirer les benefices
politiques. Briser le statu quo, comme il est previsible, obligerait la
communaute internationale a intervenir. Le contraire de la paix, c’est la
guerre, et nul n’en sortira vainqueur. Si nous voulons rester une societe
libre et ouverte, il nous faut la paix, pour nous-memes et pour les Arabes.

Le debat s’engage ensuite entre les deux orateurs et le public, pour une
part centre sur l’evacuation des colonies.
Si Colette Avital s’affirme d’accord sur les principes enonces, elle estime
qu’il y manque un pan : savoir ce que l’autre veut. L’alternative gagnerait
alors en credibilite.
Elle redoute egalement les consequences d’une evacuation forcee avec un
gouvernement de gauche au pouvoir. Rappelant l’atmosphere en Israel apres
Oslo et ce que les colons ont fait a Rabin, elle evoque les risques de
guerre civile. La droite sera mieux en mesure de mettre en oeuvre retrait et
demantelement, que l’opinion publique envisage plus aisement dans le cadre
d’un gouvernement d’union nationale. Un test s’annonce dans les jours à
venir, portant sur la soixantaine de postes avances installes par les colons
avec deux ou trois caravanes au sommet d’une colline. Les travaillistes font
actuellement pression a la Knesset et nous saurons tres bientot quelle est
la determination reelle du gouvernement.
La Paix Maintenant a eu un fort impact sur les Israeliens, qui ont integre
ses principes de base dans leur mode de pensee. Il importe de continuer a
faire pression sur l’opinion publique alors que le principe de la double
capitale – Jerusalem partagee et non divisee – commence d’etre accepte par
une majorite.

Pour Zeev Sternhell, le demantelement peut conduire au bord de la guerre
civile. Aucun gouvernement n’a eu le courage de cesser de verser des
subsides aux colonies et nous nous trouvons face a un ensemble imposant. Il
importe cependant de faire le tri : en tres grande majorite, les colons sont
venus attires par les conditions qui leur étaient offertes. Ils
choisissaient la superbe villa dans une ville a un jet de voiture de
Tel-Aviv plutot que le deux pieces dans une banlieue poussiéreuse. 80% des
colons sont prets à rentrer, mais aucun parti n’a propose le moindre plan de
reintégration. C’est une lachete, aujourd’hui, que de ne pas le faire. Seuls
15 à 20% des colons se sont installes par motivation ideologique et
opposeront, pour certains, une resistance qui devra etre brisee par les
moyens dont use toute societe democratique.

Le probleme est de savoir si nous devons nous y risquer sans etre assures
des reactions du cote palestinien, dit-il, reagissant a une question sur
l’attitude palestinienne et une eventuelle alternative a Arafat. Nul front
de la paix intercommunautaire ne s’est manifest face a celui du refus et
l’attitude d’Arafat nous deconcerte. Bien que le souci de sa dimension
historique le rende réticent à echanger son role de « chef de resistants »
pour celui de chef d’un Etat economiquement et geographiquement faible, il
reste a mon sens incontournable. Nous avons, de notre cote, commis une
erreur psychologique en oubliant toute genérosite, toute chaleur humaine,
nous aurions pu construire un hopital a Gaza et apporter une aide economique
generale alors que nous sommes comportes en seigneurs.

Le refus du droit du retour pour les Palestiniens, alors qu’il existe pour
les Juifs, ayant ete souleve dans une question, Colette Avital conclut le
debat en rappelant que le droit des Juifs au retour est reconnu en Israel et
celui des Palestiniens en Cisjordanie et a Gaza, dans ce qui sera leur Etat.