Tribune d’Alexandre Journo, publiée initialement dans Actualité Juive daté du 11 décembre 2025, reproduite avec leur aimable autorisation.
Le monde juif français a un rapport paradoxal à Israël. Il aime l’idée d’Israël, mais le connaît mal. Ses institutions portent des discours incohérents. Le soutien inconditionnel à Israël masque une évacuation de la question. À quelques exceptions près, lors de la réforme judiciaire ou bien quand Netanyahou a pris la parole sur l’antisémitisme en France, le soutien se manifeste comme… une réserve. « Je ne critique jamais Israël , c’est le prix à payer pour avoir choisi de ne pas y vivre ». Avec la démonisation d’Israël dans le débat public, prendre la parole est en effet ardu.
Mais être incapable de critique est un pari dangereux. C’est la jeunesse juive qui paie le prix de cet embarras. Le monde juif institutionnel ne lui offre pas la possibilité d’aimer lucidement Israël. Combien de responsables communautaires se trouvent dépassés par leurs enfants ?
La jeunesse n’a connu qu’un Israël qui « manage » le conflit, d’opérations en opérations, jusqu’au massacre du 7 octobre et ces deux années de guerre. Elle n’a pas connu l’Israël porteur d’espoir de paix des générations précédentes, qui permettait de faire coïncider l’Israël idéel et réel. Cette coïncidence n’existe plus. Elle se voit offrir deux choix : revoir l’idée d’Israël, et adhérer au sionisme le plus vigoureux aujourd’hui, le sionisme ultra-nationaliste ; ou bien critiquer maladivement Israël, pour une minorité bruyante.
Beaucoup choisissent une troisième voie : un désintérêt complet. L’amour d’Israël de leurs parents leur semble creux, il ne peut se rapporter à la réalité actuelle d’Israël, cet amour n’est plus reçu. Reste une indifférence. Or, Israël est le cœur de l’identité juive, l’indifférence à Israël est une indifférence à la judéité.
Pour permettre à la jeunesse d’aimer Israël, il faut montrer que le sionisme n’est pas un mot creux, qu’une parole sioniste peut être critique d’Israël. Il faut refuser l’accaparement du sionisme par l’extrême-droite. Il nous faut être fervents sionistes parce que le mot « sionisme » désinhibe, permet aux antisémites de l’être avec bonne conscience. Mais justement parce que nous aimons Israël, nous ne devons pas avoir de pudeur à parler franchement et concrètement de tout ce qui entrave l’avenir d’Israël : la dérive illibérale indissociable des projets actuels d’annexion de la Judée-Samarie, la fuite en avant messianique, l’impasse du processus de paix.
Dire tout cela, ce n’est pas céder à une passion anti-israélienne, c’est soutenir la société israélienne, son l’establishment sécuritaire, soutenir l’idéal sioniste.

