A Ramallah, nous avons fondé la Palestine


Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


Si Ariel Sharon, Premier ministre d’Israel, avait voulu offrir aux Palestiniens le cadeau qu’ils desiraient tant, et s’il avait essaye de les aider a inventer une epopee nationale a travers la lutte pour l’independance sur le champ de bataille, il ne s’y serait pas pris autrement. Dans les rues de Ramallah et de Qalqilya, des legendes courent aujourd’hui, sur lesquelles grandiront des generations remplies de haine pour Israel. Des dizaines de milliers d’enfants revent du jour ou ils pourront prendre les armes. Grace a l’invasion dont il est le maitre d’oeuvre, on se souviendra de Sharon comme du veritable fondateur de l’Etat palestinien. Et ainsi, il sera rejete par l’Histoire, car son veritable but n’est pas seulement d’eradiquer la
terreur, mais de briser le mouvement national palestinien.

Il y a deja 10 ans, le haut commandement de Tsahal avait averti le gouvernement qu’il n’existait pas de solution militaire contre le soulevement dans les territoires. Quelques annees seulement separent la mentalite de ces officiers de l’ultrasimplification effrayante qui regne aujourd’hui au gouvernement et a l’Etat major. Toutes le methodes primitives d’usage de la force contre une population qui se souleve ont deja ete testees par des armees d’occupation, depuis un siecle. Le resultat a toujours ete le meme : les guerrilleros qui beneficient d’un soutien populaire peuvent facilement entrainer une armee reguliere, lourde et
insensible, dans des actions provoquant encore plus de haine. Les actes
d’oppression n’ont jamais fait que favoriser la resistance.

Au bout du compte, la guerrilla remporte une victoire politique, parce que
les gens qui se battent pour leur liberte parviennent toujours a tteindre
leur but. Les peuples humilies renaissent de leurs cendres : seul un esprit
malade peut esperer que l’occupation de territoires entraine la fin de la
guerrilla et de la terreur. D’un cote, il est raisonnable de supposer que la
terreur ne fera qu’augmenter et devenir plus sophistiquee et plus
devastatrice, et de l’autre, une guerre d’embuscades conte Tsahal, a cause
de son deploiement massif, prendra la forme d’une lutte populaire generale,
et gagnera une legitimite internationale en tant que guerre de liberation.

De plus, les dimensions de l’action commencent a eveiller de serieux
doutes, non seulement en termes de morale et de relations publiques, mais
aussi quant a leur sagesse intrinseque. Le general en chef du Commandement
de la region Centre est devenu commandant d’un front. Pas moins de quatre
generaux chefs de divisions ont participe a une reunion d’evaluation de la
situation, avant la reconquete de la Cisjordanie des mains de milices armees
de fusils et de jeunes lancant des pierres et des cocktails Molotov.
Rappelons que quatre divisions, c’etait la force qui a combattu au Canal de
Suez pendant la Guerre de Kippour, et qu’en juin 1967, trois divisions, dont
deux composees de reservistes, avaient suffi pour conquerir tout le Sinai.

Et cependant, cela n’est pas le probleme principal, qui reside plutot dans
le fait qu’au moment ou une demi-douzaine de generaux vont a la guerre a la
tete de forces extraordinairement puissantes, trois kamikazes ont seme la
mort sans difficulte dans les trois principales villes d’Israel. Quiconque
pense aujourd’hui non seulement eradiquer la terreur, mais aussi balayer les
aspirations a l’independance de tout un peuple en usant de sa force
militaire, fera finalement de Tel-Aviv et de Haifa des champs de bataille.
Quant a la securite a Jerusalem, nous y avons renonce depuis longtemps.

Ici, nous devons rappeler quelques faits qui ont ete oublies. Si, il y a 20
ans, il y a un seul facteur qui ait empeche l’invasion de Beyrouth Ouest, un
plan fou formule alors aussi par Ariel Sharon, ce fut le Colonel Eli Geva,
commandant d’une brigade blindee qui renonca a son commandement pour ne pas
avoir a ecraser une population civile. Eli Geva etait un eexcellent
officier, a qui on predisait un avenir glorieux. L’exemple de Geva produisit
un effet dissuasif sur les plus hautes autorites politiques de l’Etat, ainsi
que dans l’armee. Ce fut alors que le Premier Ministre Menahem Begin comprit
reellement les implications de la campagne que menait alors son ministre de
la defense (Ariel Sharon, ndt).

L’acte de Geva n’etait pas un acte politique, mais le resultat d’une
reflexion morale. C’est vrai de ceux qui aujourd’hui refusent de servir dans
les territoires. Ces officiers et ces soldats ne se battent pas pour un
changement de politique, et ils seront les premiers a s’enroler pour la
defense d’Israel. Tout simplement, ils ne supportent pas de voir un bebe
mourir dans un taxi pour ne pas avoir pu arriver a temps a l’hopital, ou un
tank ecraser une ambulance. Ils ne craignent pas pour leur vie, parce
qu’aujourd’hui, il est plus dangereux d’entrer dans un restaurant que de
commander un regiment de blindes. Ils ne sont tout simplement pas prets a
participer a l’oppression d’une population occupee.

En consequence, ces hommes meritent un soutien moral et materiel, y compris
de la part de ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, n’appellent pas a
refuser de servir, au moins pour l’instant. Ils meritent un soutien parce
que, meme en ces heures sombres, ils s’en tiennent aux valeurs humaines
fondamentales. S’il y avait une once de sagesse dans ce gouvernement, et un
tout petit peu plus de confiance en soi a l’interieur de l’armee, les
objecteurs devraient etre appeles a effectuer leur periode de reserve dans
la police, ou dans les forces chargees d’apporter la securite dans les rues
de nos villes. De cette facon, ce gouvernement pathetique aurait au moins pu
etre credite d’un acte sensé.