A questions difficiles, réponses sans concessions


Entretien avec Yossi Alpher, expert israelien en securite.
(l’entretien a ete realise par APN, Americans for Peace Now, le 7 novembre
2002).

Yossei Alpher est un ancien haut officier du Mossad, et l’ancien directeur
du Centre d’Etudes Strategiques Yaffee, a l’universite de Tel-Aviv. Il a
aussi ete conseiller d’Ehoud Barak au sommet de Camp David. Avec Hassan
Khtaib, ministre du Travail de l’Autorite palestinienne, Yossi Alpher a cree
un site de dialogue israelo-palestinien : Bitterlemons

APN : Maintenant que les elections ont ete fixees a fin janvier, debut
fevrier 2003 (au 28 janvier, ndt), comment evaluez-vous les 20 mois du
gouvernement d’union nationale conduit par Sharon, du point de vue des
interets strategiques d’Israel, et plus particulierement en ce qui concerne
le probleme palestinien?

ALPHER : Sharon a ete un succes tactique et un desastre straegique. Et il a
eu de la chance. Sharon est entre en fonction 5 mois apres le debut de
l’actuel conflit israelo-palestinien, et dans ce qui a suivi un apparent
effondrement du processus d’Oslo. Il a promis aux electeurs “la paix et la
securite”. Durant son mandat, la securite s’est deterioree, et les chances
de paix ont recule. On a aussi assiste a une deterioration extremement grave
de la situation economique.

Echec total? Du point de vue de Sharon, non. On ne peut douter qu’il se soit
attele a demanteler les accords d’Oslo, a discrediter Arafat et l’OLP en
tant que partenaires pour une negociation, a retablir le controle d’Israel
sur la Cisjordanie (et sur la Bande de Gaza, ce qu’il n’a encore eu ni le
temps ni l’occasion de faire), et a renforcer le mouvement de colonisation.
Dans une large mesure, il a atteint ces objectifs, tout en gardant le
soutien du Parti travailliste et de l’administration Bush, et meme en
evitant une grave deterioration des relations d’Israel avec l’Egypte et la
Jordanie. Cela a exige une sophistication tactique considerable.

Mais au niveau strategique, il s’agit de “reussites” douteuses. Elles ne
representent aucune alternative realiste a la paix, et repprochent de plus
en plus Israel vers une pente glissante qui la menerait a une situation
“sud-africaine”, alors qu’une solution a deux Etats devient de plus en plus
difficile a realiser, et que l’identite meme d’Israel en tant qu’Etat juif
et democratique est menacee par l’occupation, le developpement des colonies
et la demographie. Sharon, comme d’autres a droite, pense qu’il pourra “se
debrouiller” d’une maniere ou d’une autre avec ces contradictions, et
sous-estime les reactions nationales, internationales et religieuses. Mais
Sharon a toujours echoue au niveau strategique, souvenons-nous de la guerre
du Liban en 1982.

Il faut pourtant saluer le succes de Sharon a eviter le conflit ouvert avec
les voisins arabes d’Israel, malgre le conflit qui se prolonge, comme ses
bonnes relations avec l’administration Bush, et sa capacite a maintenir
l'”unite nationale” et a beneficier d’excellents sondages pendant pres de
deux ans. En tant que politicien, ses qualites tactiques sont remarquables.
Sharon s’est montre un maitre es manipulation, en manipulant pratiquement
tout ceux qui l’entouraient, a commencer par les travaillistes Ben Eliezer
et Peres. En Israel, on n’avait pas vu de telles qualites politiques depuis
des annees, au niveau du Premier ministre.

L’un des secrets de sa reussite a ete la chance. Sharon a beneficie de
l’incapacite scandaleuse d’Ehoud Barak a diriger un gouvernement, comme de
celle de Netanyahou qui l’a precede. Dans le camp palestinien, Yasser Arafat
semble avoir commis toutes les erreurs possible et a ainsi permis a Sharon
de mettre en oeuvre son programme vis-a-vis des Palestiniens, et de
justifier les actions militaires israeliennes. Et pour finir, George W. Bush
s’est montre un allie arrangeant, en particulier apres le 11 septembre 2001.
Imaginez que Sharon ait eu affaire a Clinton!

Une autre maniere d’apprehender les resultats de Sharon est de se demander
si un autre homme politique aurait pu faire mieux. La reponse est oui, mais
de facon limitee. Il y a eu au cours de ces 20 mois de nombreuses ouvertures
pour essayer de mettre en place un cessez-le-feu, en evitant les assassinats
cibles, et en motivant les Palestiniens par un plan de paix realiste.
Sharon a fait le contraire, manquant ainsi l’occasion de commencer, pour le
moins, a stabiliser la situation. Mais, etant donnes l’apparente incapacite
d’Arafat a accepter une veritable coexistence avec Israel, et le manque
d’interet de Bush a diriger un processus de paix, on peut douter qu’un tel
processeus, ou meme un cessez-le-feu total, eut pu emerger de ce genre
d’initiative.

Compte tenu de cet etat de choses, la vraie chance que Sharon a manquee (et
qu’un autre homme politique a sa place aurait pu exploiter) est l’option que
Barak a recommandee en quittant son poste : un redeploiement unilateral et
le demantelement de colonies, afin d’assurer l’avenir d’Isral en tant
qu’Etat juif et democratique, meme si la paix avec les Palestiniens doit
prendre quelque temps. Non seulement Sharon a rejete cette option, mais il a
aggrave les degats en encourageant discretement ses allies colons a
installer autant d'”avant-postes” (en realite des proto-colonies) que
possible.

Dans les annales des efforts faits par les patriotes israeliens et des Juifs
concernes pour eviter qu’Israel ne glisse vers une situation d’apartheid,
cette action de Sharon, soutenue par la presence des travaillistes au
gouvernement, et commodement ignoree par Bush, restera comme son heritage le
plus negatif.

APN : dans les sondages, le Likoud mene devant le Parti travailliste, dans
une proportion proche de deux (deputes) pour un. Compte tenu de la
complicite des travaillistes dans l’echec du gouvernement sortant, et de la
proximite des elections, a-t-il la moindre chance de representer une menace
pour le Likoud?

ALPHER : si Ben Eliezer reste le leader du Parti travailliste, les chances
sont minces, d’abord a cause de cette complicite, et aussi parce que
l’election de Ben Eliezer aux primaires travaillistes du 19 novembre
entrainerait presque certainement une scission au sein du parti. Yossi
Beilin a menace d’entrainer avec lui une aile colombe, qui tenterait de
fusionner avec le Meretz, Roman Bronfman (Choix Democratique) et peut-etre
des Arabes israeliens moderes, et de constituer une coalition a gauche qui
mordrait sur l’electorat travailliste.

Mais tous les recents sondages indiquent que Ben Eliezer sera battu aux
primaires par le maire de Haifa, Amram Mitzna. Le troisieme concurrent, Haim
Ramon, abandonnera probablement la course et declarera son soutien a Mitzna.
En supposant que Mitzna l’emporte aux primaires, et s’il veut conduire les
travaillistes a la victoire, il devra exploiter un certain nombre
d’avantages, et surmonter quelques obstacles.

Le premier avantage de Mitzna est qu’il est un nouveau visage dans le
paysage poitique israelien, avec tres peu de cadavres dans son placard. En
tant que maire de Haifa, il a plutot reussi, et en partie grace a lui, la
communaute arabe de la ville, assez importante, est restee calme pendant les
evenements violents d’octobre 2000. C’est probablement le seul leader
travailliste d’importance acceptable au moins au yeux des plus moderes parmi
les citoyens palestiniens d’Israel. Et son programme est different de celui
de Ben Eliezer.

Ce programme est prometteur, mais pose un certain nombre de problemes.
Mitzna veut demanteler toutes les colonies de la Bande de Gaza des son
entree en fonction, et offrir a l’OLP de reprendre les negociations sans
conditions prealables. Si ces negociations echouent, il opterait pour un
retrait unilateral, et pour un demantelement des colonies isolees de
Cisjordanie. Il semble que ces deux idees soient populaires : les sondages
montrent de facon reguliere qu’une grande majorite d’Israeliens soutient a
la fois une solution negociee, et un retrait unilateral ainsi qu’une
“separation”, et les colonies sont de plus en plus contestees.

L’idee de reprendre des negociations precisement avec Arafat a peu de chance
d’etre populaire, celui-ci ayant perdu toute credibilite aux yeux de
l’opinion israelienne. Neanmoins, le programme de Mitzna offre un certain
nombre de potentialites sur le plan electoral, surtout s’il concentre ses
attaques sur les colonies et leurs implications pour l’avenir d’Israel. La
difficulte sera de transformer une attitude moderee de l’opinion en votes
concrets, en la persuadant que l’attitude belliqueuse de Sharon envers les
Palestiniens (que soutiennent 70% de l’opinion au niveau immediatement
tactique) est contraire a une solution a deux Etats, un retrait et un
demantelement des colonies, toutes mesures que l’opinion soutient a un
niveau plus strategique et general.

La capacite de Mitzna a reussir dans cette tache reste la grande inconnue.
En ce sens, son manque d’experience au niveau national est un probleme, il
va affronter Netanyahou ou Sharon, qui tous deux ont ete premiers ministres,
qui tous deux savent fort bien manipuler l’opinion publique, et qui tous
deux sont beaucoup plus connus du public.

Cela nous amene a la question du candidat du Likoud. Le Likoud va tenir ses
primaires fin novembre, et pour l’instant, les sondages donnent a Netanyahou
une bonne chance de detroner Sharon (les derniers sondages, realises apres
cet entretien, donnent plutot un avantage a Sharon, ndt). Si c’est le cas,
la tache du candidat travailliste en sera facilitee, car si Netanyahou est
legerement plus populaire que Sharon au sein du Likoud, au niveau national,
Sharon l’est beaucoup plus. A cet egard, s’il perd les primaires, la
reaction de Sharon et son soutien eventuel a Netanyahou, qu’il deteste,
jouera aussi un role.

Le plus grand avantage de Mitzna ou de Ramon, et meme, dans une certaine
mesure, de Ben Eliezer, malgre ses etats de service dans la coalition
sortante, reside peut-etre dans la responsabilite directe de Sharon dans les
graves problemes economiques d’Israel. Avec un Israelien sur cinq vivant
en-dessous du seuil de pauvrete, le Parti travailliste devrait pouvoir
exploiter la situation a son avantage. En quittant la coalition, Ben Eliezer
a deja commence a exiger une nouvelle echelle des priorites : les problemes
socio-economiques plutot que les colonies. C’est la formule qui a aide Rabin
a battre Shamir en 1992.

Enfin, dans l’evaluation des chances des travaillistes dans les elections a
venir, un autre facteur intervient : l’eventualite d’une guerre dans le
Golfe. Une campagne americaine dans le Golfe peut precipiter une escalade de
violences sur le theatre israelo-arabe, en impliquant l’Irak, le Hezbollah
et/ou les Palestiniens. Au minimum, il y aura une montee des tensions. Il
est raisonnable de penser qu’une telle situation augmentera les chances de
Sharon, car l’opinion, instinctivement, souhaitera eviter de “changer de
cheval” a un moment critique pour la securite d’Israel, et Sharon pourra se
presenter comme le solide navigateur qui tient fermement la barre, par gros
temps.
Il est tout a fait possible que Sharon ait eu cette eventualite a l’esprit
quand, le 5 novembre, il a brusquenement rompu les negociations en vue de
constituer une nouvelle coalition, et choisi des elections anticipees
auxquelles il s’etait violemment oppose, ne serait-ce que la veille.