Samedi soir, 3 janvier 2026, lors du rassemblement hebdomadaire de protestation place Habima à Tel Aviv, un discours filmé d’Aharon Barak a été diffusé :« Je m’adresse à vous ce soir parce que l’œuvre de notre vie est en danger – la démocratie libérale s’affaiblit, s’effondre. »
L’ancien Président de la Cour Suprême a averti qu’Israël a instauré un gouvernement à la solde d’un seul homme – Benjamin Netanyahu – dont il ne croit plus à l’engagement à défendre les valeurs de la démocratie libérale.
« La justice à elle seule ne pourra pas empêcher le coup d’État », a-t-il averti. « Seul le peuple – qui est au cœur de la démocratie libérale – pourra enrayer cette dégradation. »
Le 4 janvier 2023 – il y a trois ans –, le ministre de la Justice, Yariv Levin, annonçait la révolution du régime. La première étape prévoyait, entre autres, la modification de la composition du « Comité de sélection des juges », la réduction du pouvoir des tribunaux d’invalider les lois, la suppression du critère de raisonnabilité et la modification du statut du procureur général et des conseillers juridiques des ministères.
Plus tard, nous avons appris l’existence d’étapes supplémentaires.
Le peuple est descendu dans la rue. Des dizaines de milliers de personnes ont rejoint le mouvement de protestation pour la démocratie et la protection du système judiciaire. Un vif débat public s’est engagé sur des questions telles que le Comité de sélection des juges et le critère de raisonnabilité. Le public israélien s’est rallié à la cause et a réussi à bloquer nombre des propositions du ministre Levin.
Les actions visant à changer le régime en Israël ont été temporairement suspendues à la suite des événements du 7 octobre et du début de la guerre des Épées de fer. Cette pause fut de courte durée.
Le 2 août 2024, le ministre de la Justice a annoncé la reprise de la révolution. « Rien ne me détournera de mon chemin », a-t-il déclaré.
Depuis lors, la révolution du régime s’est poursuivie de plus belle. Plus d’une centaine de projets de loi relatifs à la prétendue « réforme » ont été déposés à la Knesset et le régime a pris des mesures sévères, comme le refus de reconnaître la nomination d’Yitzhak Amit à la présidence de la Cour suprême et le limogeage de la conseillère juridique du gouvernement.
À certains moments, le conflit entre le ministre de la Justice et le gouvernement a pris une tournure personnelle. Le débat est devenu hostile. Ces derniers jours, le ministre Smotrich a menacé le président Amit, mettant ainsi en péril l’ensemble du système judiciaire.
Président Amit et conseillère juridique Bahar Meyara – « Nous vous soutenons. Tenez bon et persévérez. Je suis convaincu que rien ne vous arrêtera.»
Le gouvernement souhaite créer une commission d’enquête spéciale contrôlée par les politiciens. Les systèmes qui doivent faire l’objet d’une enquête détermineront qui seront les enquêteurs.
Pourquoi le gouvernement s’en prend-il ainsi au système judiciaire ? Ma réponse est :
Parce que le rôle du système judiciaire est d’empêcher le gouvernement d’agir d’une manière qui contredit nos valeurs, nos lois et nos principes fondamentaux.
Parce que le rôle du système judiciaire est de protéger l’État de droit.
Parce que le rôle du système judiciaire est de protéger les droits humains, l’individu et les minorités contre la tyrannie de la majorité.
De par sa nature même, le système judiciaire est toujours en tension avec les autres autorités.
C’est le cas dans tous les pays démocratiques. Cela a toujours été le cas chez nous, mais aujourd’hui, la tension a atteint un point de rupture.
Un gouvernement qui veut agir sans être critiqué s’attaque aux tribunaux, aux instances de contrôle et au système judiciaire.
Les ministres parlent souvent de leurs pouvoirs. Ils prétendent que les tribunaux empiètent sur leur autorité et les empêchent de gouverner.
Cependant, dans un État démocratique, l’autorité gouvernementale n’est jamais absolue. L’autorité est limitée. Elle est encadrée par des valeurs et des règles telles que le devoir d’agir avec égalité, équité, raison, bonne foi et proportionnalité.
Le rôle des tribunaux est de garantir que l’autorité s’exerce légalement. Un gouvernement qui souhaite une autorité illimitée s’attaque au système judiciaire.
Nous nous posons tous deux questions. Premièrement, vivons-nous encore dans une démocratie libérale ? Deuxièmement, que devons-nous faire pour que la démocratie reste libérale ? Voici ma réponse.
Sommes-nous encore une démocratie libérale ? Ma réponse : plus maintenant ! Ce n’est pas un événement ponctuel et spectaculaire. C’est un processus où les fondements mêmes de la démocratie sont gravement menacés et où la démocratie elle-même s’affaiblit. La protection des droits humains, la séparation des pouvoirs, l’État de droit et l’indépendance de la justice sont affaiblis.
Notre régime est désormais un régime où le pouvoir politique est concentré entre les mains d’une seule personne, celle-là même qui contrôle le gouvernement et la Knesset : le Premier ministre. Pour que ce contrôle soit total, le seul organe capable de critiquer le gouvernement – la justice – doit lui aussi être pris en main. Il n’est donc pas surprenant que la première étape de la révolution du régime se soit concentrée sur la nomination des juges et leur pouvoir d’invalider les lois et les actes gouvernementaux. Lorsque les tribunaux seront « à nous », le droit disparaîtra de l’Etat. A sa place s’installera le pouvoir du pouvoir sur la loi !
Les relations entre le pouvoir politique et l’armée, la police, le Mossad et le Shin Bet se sont complètement détériorées. Le Premier ministre s’arroge le droit de dicter à l’exécutif sa conduite dans tous les domaines. Les manifestants sont traités comme des criminels. La police exerce son pouvoir de manière inégale et sans retenue.
La révolution du régime a engendré une profonde fracture au sein de la société israélienne. Cette rupture découle du fait que le contrat social, fondement de l’État, a été bafoué de façon violente. Selon ce contrat social, le pouvoir est le garant du bien public. Or, il agit dans l’intérêt de particuliers et non dans celui de la collectivité et de l’individu. Sous la loyauté envers le pouvoir vient la loyauté au pouvoir.
La révolution politique a gravement porté atteinte aux valeurs de la Déclaration d’indépendance. Celle-ci exprime la vision et les principes de l’État. Rappelons que la Déclaration d’indépendance affirmait que notre État « garantira l’égalité complète des droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de religion, de race ou de sexe ». Le gouvernement israélien actuel ne garantit pas l’égalité des droits sociaux et politiques à tous ses citoyens. L’inégalité dans le recrutement des ultra-orthodoxes dans l’armée, pour lesquels « l’étude de la Thora n’est pas leur métier » et qui est débattue actuellement à la Knesset, ainsi que la discrimination et les violences perpétrées contre la communauté arabe, ne sont que deux exemples parmi tant d’autres de violations quotidiennes de nos droits de citoyens.
Conformément au principe d’État qui caractérise Israël depuis sa fondation, le gouvernement agit dans l’intérêt public. Dans la réalité actuelle, les intérêts sectoriels, les intérêts personnels et la loyauté envers le gouvernement priment sur l’intérêt public. Nous sommes passés du statut de citoyens à celui de sujets.
Quant à la seconde question que vous vous posez tous – que puis-je faire pour préserver la démocratie libérale, mes droits, la Déclaration d’indépendance et l’État qui nous caractérise ? – voici ma réponse.
Le seul facteur capable d’enrayer la dégradation de notre démocratie, c’est le peuple. La justice, à elle seule, ne pourra pas la freiner durablement. Seul le peuple – qui est au cœur de la démocratie libérale – peut y mettre un terme et même nous permettre de retrouver ce que nous étions et ce que nous espérions continuer d’être.
Notre démocratie a toujours été une démocratie sur la défensive. Nous avons le pouvoir d’empêcher son effondrement. Nous pouvons y parvenir grâce à un débat public actif, à l’organisation citoyenne et à des manifestations – comme celle que vous organisez ce soir. Il est essentiel que le peuple protège la justice et ses gardiens. Il est essentiel que les partis en lice s’engagent à empêcher le coup d’État et à œuvrer pour l’abrogation des lois et règlements qui nuisent à la démocratie. Ils doivent s’engager à protéger la justice, le système judiciaire et ses gardiens.
J’ai consacré toute ma vie au service public. Je ne suis pas du genre à m’exprimer sur les places publiques. Si je m’adresse à vous ce soir, c’est parce que l’œuvre de notre vie est en danger : la démocratie libérale s’affaiblit, elle s’effondre.
Chacun de nous doit brandir fièrement l’étendard de l’État, et exprimer par ce geste notre loyauté envers l’État et non envers ses dirigeants, envers l’État de droit et non envers le pouvoir en place.
Chacun de nous œuvrera dans sa sphère d’influence pour rétablir notre contrat social et notre souveraineté.
Chacun de nous doit marcher à la lumière de notre « étoile polaire » : la Déclaration d’indépendance, qui exprime la vision et les convictions du peuple.
Nous participerons tous à des élections générales, égales et secrètes pour façonner notre avenir.
Ensemble, forts de notre conviction que chacun d’entre nous peut agir, nous réussirons.

