interview de David Chemla dans Télérama

“Israël doit prendre rapidement des initiatives fortes”

Télérama, 16 août 2006

Entretien avec David Chemla, président en France de La Paix Maintenant

Israël est tombé dans un piège. L’issue ? Négocier au plus vite avec les Palestiniens.

“Israël doit prendre rapidement des initiatives fortes”

II y a deux ans, David Chemla publiait Bâtisseurs de paix, un Iivre d’entretiens avec des Palestiniens et des Israéliens décidés à dépasser leur propre vision du conflit pour y intégrer celle de l’autre. Un titre qui, aujourd’hui, peut sembler vain face aux images de violence qui nous parviennent du Liban et d’Israël. Pas pour David Chemla : le représentant en France de l’association La Paix maintenant, qui a fait la guerre du Kippour il y a trente-trois ans avec l’armée israélienne, revient sur les racines du conflit et sur les erreurs commises de part et d’autre. II appelle à une réouverture, le plus tôt possible, des négociations pour la création d’un Etat palestinien.

Télérama : Depuis des années, vous oeuvrez avec La Paix maintenant au dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Aujourd’hui, ce sont les bombes qui parlent. Que ressentez-vous ?

David Chemla : Une grande lassitude. Ce conflit dure depuis cinquante-huit ans, on en a fait le tour. Tout le monde sait que les peuples israélien et palestinien sont désormais prêts à s’accorder, à quelques kilomètres près, sur le trace de la ligne verte (1). Mais on sait aussi que lorsqu’il y a une trêve au Moyen—Orient, si les dirigeants ne prennent pas immédiatement une initiative politique, les extrémistes des deux bords reprennent la main.

Télérama : C’est ce qui s’est passé ?

David Chemla : Pour comprendre la situation, il faut remonter au désengagement de Gaza il y a un an. Sharon avait compris que Ia majorité des Israéliens était prête à se séparer des Palestiniens, mais il n’a pas voulu entrer dans un processus de négociations qui l’aurait obligé à faire des concessions. Il a choisi le retrait unilatéral, et on en paie les conséquences, car beaucoup de Palestiniens ont perçu ce retrait comme une victoire militaire plutôt que comme le résultat d’un accord politique. Quant au nouveau Premier ministre israélien, Ehud Olmert il avait bien fait campagne sur la reprise des négociations avec les Palestiniens ; mais, une fois élu, au lieu de se rendre à Ramallah pour relancer le processus avec le président Mahmoud Abbas, il n’a rien fait. Lorsque le Hamas, qui ne re-connaît pas les accords entre Israël et l’Autorité palestinienne, a repris les bombardements sur les villes israéliennes et kidnappé un soldat, on est rentré dans le processus de provocations et de représailles réciproques.

Télérama : Des échanges de prisonniers ont eu lieu dans Ie passé, sans passer par des bombardements massifs...

David Chemla : Le Hezbollah a lancé sa fameuse attaque (au cours de laquelle huit soldats israéliens ont été tués et deux autres enlevés) alors que les Egyptiens, qui étaient intervenus pour permettre un échange de prisonniers entre Israéliens et Palestiniens, semblaient sur le point d’aboutir... et surtout à quelques jours d’une réunion du G8 qui devait traiter du nucléaire iranien. N’oubliez pas que le Hezbollah est le bras armé de I’Iran dans la région. Je suis convaincu que c’était une stratégie bien préparée, et même un piège dans lequel les Israéliens sont tombés. Mais pouvaient-ils I’éviter ?

Télérama : Ils avaient le choix entre différentes ripostes. Dans la forme et dans leur ampleur, les bombardements aériens étaient assurés de faire des centaines de victimes civiles...

David Chemla : L’usage des frappes aériennes pour neutraliser Ies tireurs de missiles du Hezbollah tient à deux raisons : d’une part, le chef d’état-major israélien, Dan Halutz, est un ancien de l’armée de l’air. II a imposé ses vues au Premier ministre et au ministre de la Défense, issus de la société civile. D’autre part, les frappes aériennes permettaient d’éviter une nouvelle occupation du Sud-Liban, à laquelle conduisait mécaniquement l’utilisation de forces terrestres. Quelle que soit la raison, c’est de toutes Ies façons une erreur aux conséquences tragiques. Elle a fait beaucoup de victimes civiles et, alors que le Hezbollah était très contesté au Liban depuis l’assassinat de Rafic Hariri, le voila désormais assuré de l’adhésion d’une grande partie de la population.

Télérama : On a l’impression que la gau-che israélienne est très discrète depuis Ie début du conflit ?

David Chemla : En Israël, il y a ceux qui pensent que Ie conflit est insoluble - selon eux Israël est condamné, tous les dix ou quinze ans, à faire une guerre contre un de ses voisins pour gagner quelques années de tranquillité... - et ceux qui pensent qu’il existe une solution, qu’un compromis est possible. Les " bâtisseurs de paix ", ces Israéliens et Palestiniens qui tentent, depuis des années, de convaincre leurs camps respectifs de la légitimité de l’autre, appartiennent au second groupe. Dans leur grande majorité, ils comprennent, et acceptent, la guerre contre le Hezbollah comme une guerre de défense, pour protéger la population israélienne. En revanche, une partie d’entre eux conteste la façon dont cette guerre est menée, notamment les bombardements aériens et la destruction des infrastructures libanaises.

Télérama : Pourquoi, en effet, s’acharner contre ces infrastructures ?

David Chemla : Je pense que le gouvernement israélien a voulu faire passer deux mes-sages. D’abord avertir ses voisins : voilà ce qui vous attend si demain, depuis votre territoire, d’autres milices viennent nous bombarder. Le second message était destiné à la population libanaise : faites pression sur le Hezbollah pour qu’iI arrête ses bombardements. Encore une erreur d’appréciation : les Libanais ont fait front - qu’ils soient chrétiens, maronites ou chiites - avec Nasrallah, le leader du Hezbollah, et I’ensemble des populations du monde arabe a progressivement pris fait et cause pour lui. Alors même qu’il y a quelques semaines, fait suffisamment rare pour être souligné, l’Arabie saoudite et l’Egypte condamnaient les tirs du Hezbollah !

Télérama : Récemment, un collectif de cinéastes israéliens a condamné les raids aériens. Vous Ie rejoignez ?

David Chemla : Non, car si tragiques que soient ces bombardements, je ne peux pas nier Ie droit d’Israël à se défendre. II faut rappeler que c’est la première fois, depuis 1948, qu’Israël est attaqué et touché sur son sol (si l’on excepte les quelques missiles reçus pendant la guerre du Golfe). Et ajouter que le Hezbollah vise intentionnellement les populations civiles en Israël - des Juifs, des Druzes et des Arabes israéliens, nombreux à vivre en Galilée. En droit international, on appelle cela un crime de guerre. Les dirigeants israéliens ne pouvaient pas rester les bras croisés.

Télérama : Vous savez bien qu’on va comparer Ie nombre de morts de chaque côté...

David Chemla : C’est vrai, et les pertes civiles sont une tragédie. Mais le Hezbollah savait que Ia réaction israélienne provoquerait beaucoup de victimes civiles - il le savait d’autant plus que les lanceurs de missiles se cachent parmi elles. Si les Libanais ne sont pas en guerre contre Israël et si ces populations ne sont pas responsables, évidemment, des tirs du Hezbollah, les militants du Parti de Dieu ne sont pas des Martiens pour autant. Ils ont un passeport libanais ! Le fait que le gouvernement de Beyrouth ne parvienne pas à contrôler cette milice est peut-être un problème intra-libanais, mais, en attendant, les populations du nord d’Israël vivent dans la terreur.

Télérama : " Eradiquer le Hezbollah ", comme le promettait il y a quelques semaines l’état-major israélien, c’est la solution ?

David Chemla : Dans une guerre asymétrique comme celle-ci, ce n’est jamais le plus fort qui gagne. Le Hezbollah sait bien qu’il ne rayera pas Israël de la carte, et les Israéliens auront beaucoup de mal à détruire le Hezbollah. Parler d’ " éradiquer " une milice qui représente un parti soutenu par 40 % de la population libanaise, c’est irresponsable. D’ailleurs I’état-major ne parle plus de l’éradiquer, mais de l’affaiblir.

Télérama : Avant l’arrivée d’une force d’interposition ?

David Chemla : Je ne vois pas d’autre solution. L’Etat libanais est trop faible pour désarmer le Hezbollah, et les Israéliens ne quitteront pas le territoire tant que le Hezbollah restera menaçant. Ca ne veut pas dire que l’on est revenu vingt ans en arrière, comme l’affirment certains. En 1982, Ariel Sharon avait voulu changer le pouvoir à Beyrouth et installer Gemayel, chrétien et pro-occidental. L’intention d’Olmert n’est pas de renverser le gouvernement libanais, mais bien d’affaiblir suffisamment le Hezbollah. Dès que les combats se seront calmés et que la force d’interposition sera installée, le Premier ministre israélien devra prendre des initiatives fortes et négocier avec les Palestiniens modérés pour qu’ils puissent se dissocier des extrémistes. Mais II faudra aller vite, beaucoup plus vite qu’on ne l‘a fait jusqu’ici.

Télérama : Pourquoi cette lenteur ?

David Chemla : Les dirigeants israéliens ne comprennent pas que le temps ne joue pas en leur faveur. Ils ne sentent pas toujours l’urgence, ils fonctionnent en suivant leur horloge interne - c’est aussi la lenteur du processus démocratique. Et puis il existe un certain paternalisme à l’égard des Arabes, et des Palestiniens en particulier : l’idée qu’on peut leur imposer ce qu’on veut, parce qu’on est les plus forts. Une partie du personnel politique israélien ne cache pas son mépris à l’égard de la classe politique arabe et palestinienne. Le processus de décolonisation des mentalités n’a pas encore abouti. Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard

(1) La frontière de 1967, avant la guerre des Six-Jours, entre la Cisjordanie et le territoire israélien.

Télérama n° 2953-16 août 2006

A Lire
Bâtisseurs de paix,
de David Chemla, éd. Liana Levi, 250 p., 15 euros.