Des centaines de personnes ont participé le 23 janvier 2023 à la conférence « Fidèles de gauche » (smol emuni) à Jérusalem ; c’était le premier événement de ce genre et il traitait de questions comme la lutte contre l’occupation, le féminisme, la religion et l’État et la justice distributive. De nombreux orateurs ont exprimé leur colère face à l’appropriation du judaïsme et de la Torah par des politiciens de droite dans le but de promouvoir le racisme et la violence.


Auteur : Yuval Abraham, 24 janvier 2023 pour  +972 Magazine, (INDEPENDENT JOURNALISM FROM ISRAEL-PALESTINE)

Traduction : Marina Ville pour LPM

https://www.972mag.com/religious-jewish-left-israel/

Photo : Participants à la Conférence « smol emuni », Jérusalem, 23 janvier 2023. © Gilad Kavalerchik

Mis en ligne le 3 mars 2023


Des centaines de personnes se pressaient dans le hall d’entrée de la conférence « Fidèles de gauche » à Jérusalem, et il était difficile de bouger en raison du grand nombre. J’ai demandé à un jeune homme qui se tenait à côté de moi, une kippa sur la tête, si tout le monde ici était bien venu pour la conférence. « C’est fou, » il regarda autour de lui, puis sourit, « qui aurait cru qu’il y avait tant de religieux de gauche dans cette ville? »

600 personnes de milieux divers – ultra-orthodoxes, sionistes religieux, traditionalistes, et même quelques laïcs – remplissaient la salle où se déroulait l’événement, qui traitait de questions telles que la lutte contre l’occupation, le féminisme, les relations entre la religion et l’État, l’éradication de la pauvreté et la justice distributive.
En début de soirée, l’animatrice de l’événement était Brit Jacobi (de Shatil, une organisation israélienne pour la justice sociale) s’est adressée au public en disant que, même si du temps avait passé depuis ses années de monitrice au Bnei Akiva, elle allait quand même proposer une activité : « Levez la main, ceux ou celles ici qui ont étudié dans une yeshiva ou un séminaire ? » Environ un tiers des assistants a levé la main. « Et qui ici sent qu’il y a un décalage entre la maison où il a grandi et ses opinions aujourd’hui ? » Des rires ont éclaté dans le public et environ la moitié des assistants a levé la main. Lorsqu’elle a demandé qui pensait que le gouvernement actuel parlait pour lui, mais ne le représentait pas, presque toutes les mains se sont agitées en l’air. Cela a créé un sentiment de communauté.

La conférence était organisée par un groupe indépendant d’activistes, et l’un de ses objectifs était de former une large communauté religieuse de gauche et de susciter un dialogue qui mènerait en fin de compte à l’action. « Les gens ont un sentiment de détresse« , a déclaré Michael Manekin, l’un des organisateurs de la conférence, militant depuis des années sur la question du conflit. « Je ressens cela chez beaucoup de gens, une sorte de solitude ou de manque d’identification. D’un côté, si vous êtes religieux, ultra-orthodoxe, ou traditionaliste, les responsables politiques qui vous représentent à la Knesset sont devenus ultra-extrémistes. D’un autre côté, je pense qu’il y a maintenant aussi une sorte d’identité tribale laïque qui ne permet pas de s’y rattacher. Donc, quiconque se trouve entre les deux est en quête de quelque chose.  » Manekin a déclaré que l’identification qui prévaut en Israël entre la religion et la droite est inhabituelle par rapport à d’autres endroits dans le monde. « Si vous regardez les églises noires aux États-Unis, ou les théologies de la libération en Afrique du Sud et en Amérique du Sud, il y a une identification très profonde entre l’aspiration à l’égalité et la religiosité. Cela existe également dans des mouvements musulmans, chrétiens, bouddhistes, et il existe également de nombreuses théologies juives qui rejettent la force et l’agressivité. Pour toutes sortes de raisons, en Israël, cela s’est développé différemment. »

Michal Tchernovitski, qui mène des combats dans le domaine de l’éducation mamlachti dati (les écoles et lycées publics et religieux), a raconté que ce qui l’a motivée à organiser cette conférence était la pensée de ses enfants, qui étudient dans des établissements d’enseignement religieux. « Dans nos communautés, nous sommes malheureusement une minorité. Même une minorité vraiment petite. Surtout ceux qui s’expriment à voix haute« , a-t-elle dit, « et c’est difficile. En particulier dans les institutions éducatives des enfants. La façon dont ils vont grandir et ce qu’ils vont croire me dérange. Une conception du monde est apparue selon laquelle si vous êtes religieux – alors vous êtes de droite, et si vous êtes encore plus religieux, alors vous voterez probablement pour Ben Gvir.  » Selon elle, « Ces derniers temps, il y a une sorte de sentiment, dans l’État d’Israël en général, qu’il n’y a que le yetser hara (le mauvais penchant), et qu’il n’y a plus de yetser hatov (bon penchant). Que l’occupation continuera pour toujours, qu’il faut opprimer les Palestiniens de plus en plus, et que tout ce que nous faisons est correct. Quand on essaie de fissurer un peu cela, on tombe sur un mur. Et je pense aux jeunes. Qu’entendent-ils? Ils n’ont pas de choix« .

Lors de l’événement, des rabbins et des activistes de la société civile ont pris la parole, qui ont traité diverses questions du point de vue de la « fidèles de gauche » – une nouvelle expression, qui a pris place rapidement et facilement dans les discours des personnes présentes. La rabbanit (un terme qui désigne l’épouse d’un rabbin ou plus généralement une femme respectée dans le monde orthodoxe) Adina Bar-Shalom, la fille aînée du rabbin Ovadia Yosef, a rappelé dans son discours la décision de son père, dans laquelle il a établi qu’il est permis, selon la loi juive, de renoncer à des parties de la Terre d’Israël en échange de la paix. « Contrairement à ce qui a été affirmé, mon père n’a jamais changé de position », a-t-elle souligné. « Je me souviens des attaques féroces, des manifestations violentes devant sa maison. » « La société ultra-orthodoxe à laquelle j’appartiens change de visage« , a déclaré Bar-Shalom. « Les propos extrémistes, le soutien aux politiques discriminatoires et au racisme, ont levé la tête et sont devenus monnaie courante. Un observateur extérieur pourrait penser que c’est la voie du monde. Les longues années de conflit entre nous et les Palestiniens, les terribles attentats qui ne cessent jamais et sapent notre sérénité, ainsi que le désespoir de progresser dans la résolution du conflit – ont amené la communauté vers l’extrémisme de droite. Ceci fait prospérer les politiciens populistes qui se nourrissent de la haine et de dissension. Et je maintiens que ce n’est pas la voie de la Torah et que ce n’est pas la voie du monde ultra-orthodoxe. Ce n’est pas comme cela que nous avons été éduqués. Le monde ultra-orthodoxe n’a jamais préconisé des conceptions nationalistes comme celles qui sont tellement répandues à l’extrême-droite. »

Un point a été répété par la quasi-totalité des intervenants de la conférence : la colère face à l’appropriation par les politiciens de droite du judaïsme et de la Torah dans le but de promouvoir le racisme et la violence d’une manière qui, selon eux, est contraire aux valeurs de la religion juive elle-même. L’avocate Nitzan Caspi Shiloni a vivement critiqué le projet du gouvernement d’affaiblir la Cour suprême et a expliqué comment ces mesures nuiront aux femmes religieuses auxquelles le mari refuse l’acte de divorce et qu’elle représente devant les tribunaux rabbiniques. Elle a raconté au public que le matin même, elle avait comparu devant la Cour Suprême, et que c’était seulement grâce à l’intervention des juges qu’une femme, dont le tribunal rabbinique avait retardé le divorce pendant trois ans, avait finalement obtenu le divorce. « Selon le projet de Yariv Levin, le système judiciaire, qui protège les femmes depuis des années, ne nous viendra plus en aide« , a-t-elle déclaré. Vers qui une telle femme pourra-t-elle se tourner ? D’après elle, même le projet du gouvernement de renforcer les tribunaux rabbiniques sera destructeur pour les femmes et il faut séparer la religion et l’Etat au lieu de renforcer leurs liens. « Depuis sa fondation, l’État d’Israël a enchaîné la Torah, l’esprit juif, à l’establishment religieux », a-t-elle déclaré. « Ma fille peut lire la Torah à une Bat Mitzvah dans une synagogue de quartier, mais pas au Mur Occidental. Il faut libérer les femmes par un droit bienveillant de paix et de justice, mais, et ce n’est pas moins important, il faut libérer la Torah du joug de l’État. »

La rabbanit Léah Shakdiel, qui a 71 ans, est venue à la conférence de chez elle à Yerouham. Au début de son discours, elle a rappelé l’affaire Dreyfus, et comment celle-ci a divisé en deux la société française de l’époque, et a servi d’épreuve de vérité morale. D’après elle, c’est un exemple de la façon dont, au cours de l’histoire, « il y a des moments de noir et blanc. Il n’y a pas de centre. Soit nous faisons partie du problème, soit nous faisons partie de la solution.  » « Je prétends que notre épreuve de vérité aujourd’hui, celle de l’État juif, est l’attitude envers les Arabes palestiniens. Et il n’y a pas de centre. C’est en noir et blanc« , a-t-elle dit, sous les applaudissements du public. « Israël est-elle notre patrie ? Certainement. Mais nous ne sommes pas seuls ici. Il y a un autre peuple ici. La moitié des habitants entre le Jourdain et la mer sont des Palestiniens, pas des Juifs. Jérusalem est la ville sainte ? Certainement. Mais seulement « Sion sera sauvée par la justice » (Isaïe 1, 27, traduction de la Bible du Rabbinat) une justice juste pour toutes les nations. La sécurité pour les Juifs ? Certainement. Mais cette sécurité ne sera pas atteinte en piétinant le peuple palestinien par la force des armes, mais plutôt par une coexistence de paix entre voisins. » « Le grand mérite qui nous est advenu, de vivre dans un État juif, signifie également la responsabilité d’une souveraineté de droits de l’homme – pour tous ceux qui sont sous notre domination« , a déclaré Shakdiel. « Et cela inclut ceux dans le peuple palestinien qui sont citoyens d’Israël ; et cela inclut également les Palestiniens, qui gémissent depuis des décennies sous le régime de l’apartheid que nous renforçons activement, tout en tournant systématiquement le dos aux opportunités d’un règlement de paix. »

Avi-Ram Tzoref, un habitant de Yerouham et l’un des participants à la conférence, a présenté une position différente. Pour lui, la potentialité de la gauche des fidèles n’est pas dans la transformation de l’Etat du peuple juif en plus juste ou en non occupant – ce qui était la position de la plupart des intervenants à la conférence – mais dans la possibilité d’offrir un cadre politique différent, fondamentalement différent. « Je pense que la Torah et les mitsvot (commandements divins) sont une potentialité pour penser la bi-nationalité« , a déclaré Tzoref. Selon lui, une existence juive en Terre d’Israël peut être ancrée par la religion, et non par l’État, d’une manière qui donnerait aux Juifs une protection, en tant que collectivité, sans que cela se fasse au détriment des Palestiniens et de leurs droits nationaux entre le Jourdain et la mer Méditerranée. « Dans les empires multinationaux modernes, par exemple, la Torah et les mitsvot étaient le cadre politique juif – et elles existaient à l’intérieur d’autres cadres politiques« , a-t-il dit. « La question n’est pas de savoir comment revenir à cela, mais comment cela nous donne aujourd’hui la possibilité de formuler une existence politique juive, dans un cadre binational. »

À la fin de l’événement, des cercles de discussion étaient organisés, sur des sujets tels que le judaïsme et la communauté LGBT, le rôle des médias et les limites de la liberté d’expression, l’éradication de la pauvreté dans la société, et même un cercle de parole pour adolescents. Environ 60 personnes ont participé au cercle où je me trouvais, qui traitait de la lutte pour la paix et de la fin de l’occupation et elles ont été divisées en petits groupes. Dans l’un d’eux, les personnes présentes ont parlé de l’avantage de la gauche des fidèles car elle peut « comprendre les récits des deux côtés », et quelqu’un a dit que, tout comme le Gush Emounim (Bloc des fidèles) a dirigé le projet des implantations, nous avons besoin aujourd’hui d’un contre-mouvement qui présente un point de vue différent.

Dans un autre groupe, on a parlé de la difficulté de s’identifier comme de gauche dans des cadres religieux, et quelqu’un a admis qu’il n’avait pas dit aux parents de sa femme qu’il était à gauche parce qu’il avait peur. Un autre participant l’a rassuré : « Je vis depuis 50 ans dans une communauté religieuse, et j’y suis le représentant de la gauche« , a-t-il déclaré. « J’ai réalisé que plus vous rendrez cela clair et net, plus vous serez respecté. Ils comprendront que c’est votre vérité. Je crois qu’il y a beaucoup de gens de gauche religieux qui leur font peur. Je vous le dis, les gars – sortez du placard. »  L’un des points d’interrogation qui a surgi dans la discussion concernait le lien même entre la gauche et la foi, ou entre la politique et la religion. Est-ce que ces deux choses devraient aller de pair ? « Peut-être peut-on dire que nous sommes des gens qui croient en la démocratie et en la morale, et d’un autre côté des juifs, sans lien contraignant entre les deux ? » a demandé l’un des participants.

Une réponse possible à la question a été fournie par un participant d’un groupe d’activistes appelé « Fils d’Avraham », une nouvelle organisation de militants de gauche religieux, qui vont à Hébron une fois toutes les deux semaines et travaillent avec des Palestiniens qui organisent des protestations non violente dans le quartier H2 de la ville où se trouve la colonie juive. Lors d’une de leurs dernières visites, ils ont travaillé dur avec les habitants pour réparer des terrasses agricoles que les colons avaient détruites. Peu de temps après leur départ, les terrasses ont de nouveau été détruites. Cet événement frustrant a suscité dans le groupe – dont les membres, en plus de l’activisme, consacrent aussi beaucoup de temps à la réflexion spirituelle et à l’étude de la Torah – une définition possible de l’action religieuse, ou peut-être de l’action avec foi. « C’est quand vous faites quelque chose encore et encore, encore une fois et encore une fois la même chose, avec la conviction profonde que cette chose créera un monde meilleur à la fin du compte, sans lien avec le résultat immédiat lui-même.«