À quoi sert l’aide économique de l’UE à l’Autorité palestinienne ?

Il est courant de mettre en avant des phénomènes de corruption pour dire que l’aide économique de l’UE à l’AP ne sert, sinon à rien, du moins pas à grand-chose. L’article* dont il est rendu compte ci-après, qui comporte de nombreuses données chiffrées non reprises dans notre  recension,  présente un autre point de vue en mettant l’accent sur les obstacles posés par les autorités israéliennes et sur les arrières-pensées qui les animeraient…

Sylvain Cypel, ancien membre de la rédaction en chef du Monde, a fait partie, avec d’autres journalistes, d’une visite organisée par la délégation de l’UE en Palestine  pour constater les divers aspects du soutien qu’elle apporte à l’AP.  Il décrit comment fonctionne la zone franche de Jéricho (Jericho Agro Industrial Park, JAIP) dans la vallée du Jourdain, dont le but est de  «  favoriser, par des incitations fiscales et des infrastructures modernes, les investissements locaux en internationaux en Palestine et les exportations palestiniennes ». Deux autres zones à Bethléem et à Jénine sont détenues par la Palestinian Industrial Estate and Free Zone Authority ; et trois autres sont en projet près de Naplouse, Hébron et Rawabi, ville nouvelle lancée par un riche palestino-américain. La zone franche de Jéricho, initialement impulsée par des financements nippons, bénéficie aujourd’hui d’un soutien européen.

l’auteur constate le scepticisme des responsables palestiniens et de la délégation européenne les accompagnant sur le fait que les Israéliens laissent cette zone se développer. Et un manager palestinien se plaint des difficultés posées par les contrôles aux frontières aux exportations : « On dépend totalement de la volonté d’Israël. Nos produits pourrissent dans leur port d’Ashdod parce que les Israéliens ne délivrent pas les autorisations d’exportations. »

Après un rappel de la définition des trois zones (A, B et C) qui depuis les accords d’Oslo divisent la Cisjordanie et les difficultés à passer d’une zone à l’autre, S. Cypel rapporte les propos d’un  membre de la délégation de l’UE  au cours de la visite : « Les Israéliens ne veulent pas de négociation sur une solution politique de la question palestinienne. Mais Nétanyahou a souvent évoqué une “paix économique”. Or même ça, ils font tout pour l’empêcher, multipliant les blocages bureaucratiques. Alors que veulent-ils exactement ? »  Poursuivant sa visite avec la délégation de l’UE, Sylvain Cypel relate des propos similaires tenus par des membres de la délégation.

 

L’UE dépense 310 millions d’euros par an en soutien de la Palestine et verse 110 millions de dollars annuels à l’UNRWA (United Nations relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East). « Au total, avec les contributions individuelles des divers pays européens […], la contribution de l’UE avoisine le milliard d’euros annuels. Par comparaison, la manne américaine à la Palestine dépasse de peu 600 millions de dollars annuels, dont la moitié va au soutien sécuritaire. »

La visite s’est poursuivie dans le village de Khirbet Abdallah Younis que l’UE et l’ONU-Habitat aident à construire et qui est continuellement menacé de destructions en raisons de difficultés d’obtention de permis de construire en zone C,  contrôlée par les Israéliens. En 23 ans, sur les 112 plans de développement de communautés villageoises présentés en zone C, l’armée israélienne en a validé 6  ! « Et encore, avec des restrictions », a indiqué un porte-parole local.

À Khirbet Tana, communauté bédouine sédentarisée qu’aident également l’UE et l’ONG Echo, les visiteurs ont pu constater les expropriations, les refus de permis de construire, les coupures d’accès aux services publics (eau, sanitaires, etc..) et les incessants raids de colons. « Sans l’UE, les bergers serait déjà tous partis » a déclaré un membre de l’organisme européen ; Et un membre de Echo a dit avoir le sentiment de « se battre contre un bulldozer qui agit sans discontinuer ».

 

Les visiteurs ont constaté à Jérusalem-Est la “judaïsation” de la ville ; à Hébron comme à Bethléem la violence des colons. « Avec, chaque fois, les interrogations des coopérants européens, mais aussi de nombreux diplomates, exprimées en aparté, toujours sous anonymat, sur la finalité de leur action. Un questionnement aggravé par l’impression que les rapports sur la situation réelle en Palestine envoyés à leur pays ou à la Commission européenne sont tous jetés au fond d’un placard. »

Un diplomate européen en poste en Cisjordanie s’est confié : « Nous, Européens, continuons à nous battre pour préserver les accords d’Oslo. Cependant aujourd’hui les Israéliens disent qu’en zone C Oslo leur permet de faire comme bon leur semble. Et ils refusent tout débat à ce sujet. Dès lors, je me demande si je contribue à l’établissement d’un futur État palestinien qu’ils rendent chaque jour plus impossible ou au maintien de l’occupation. […] Si un État palestinien voit le jour, nous y aurons contribué. Si c’est l’inverse, nous aurons facilité la croyance en une fiction et financé l’occupation. » Car, rappelle ce diplomate, « le soutien financier européen aux Palestiniens permet à Israël de se dispenser de ses devoirs d’occupant ».

Et pour conclure Sylvain Cypel cite de nouveau un diplomate européen : « En réalité, les Israéliens ne cherchent à rien solutionner, au-delà de leur propre sécurité. Au contraire, ils espèrent que le pourrissement amènera de plus en plus de Palestiniens à lâcher prise, pour étendre progressivement leur emprise sur la Cisjordanie. Jusqu’ici, cette politique leur a réussi. »  Comme tous les autres, ce diplomate a parlé sous couvert d’anonymat. Qu’adviendrait-il s’il disait publiquement ce qu’il pense ? « Je serais viré dans l’instant. »

 

* Sylvain Cypel, Orient XXI, « Le blues des diplomates européens en Palestine », 27 avril 2017.

http://orientxxi.info/magazine/le-blues-des-diplomates-europeens-en-palestine,1819

Crée en 2013, Orient XXI est un site d’information sur le monde arabe, le monde musulman et le Moyen-Orient. Son équipe est constituée de journalistes, d’universitaires, d’anciens diplomates et de militants associatifs.

 

 

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