Un voyage à Gaza avec Ariel Sharon

Thème : Sharon : quelles intentions, quelle politique ?

Ha’aretz
mis en ligne le 6 janvier 2006
par Guidon Lévy

parmi les innombrables articles consacrés à Ariel Sharon (toujours entre la vie et la mort), nous avons choisi de traduire celui-ci, parce que l’auteur en est Gideon Levy, journaliste bien connu pour ses positions à la gauche de la gauche. L’image qu’il en restitue, avec toute la complexité de l’homme, nous semblait intéressante

sur le site d’Ha’aretz

Ha’aretz, 6 décembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Lily [1] n’arrêtait pas d’appeler depuis le ranch : "tu es arrivé à le convaincre ?". Nous étions tous les deux dans une Volvo, plus un chauffeur et un unique garde du corps. A l’époque, Ariel Sharon était ministre de l’Industrie et du Commerce. Ce vendredi-là, à son initiative, une visite privée avait été organisée pour tenter de me convaincre que nous ne devions pas quitter Gaza. "Tu peux écrire dans un bureau. Là, observe, regarde et enregistre", grognait-il à mon intention encore et encore, ému par ce qu’il voyait dès qu’il passait le long d’une colonie.

Ce fut un voyage qui ressemblait à Sharon : des cartes, des paysages et des Juifs. Quand je me souviens aujourd’hui de ce voyage de novembre 89, il me paraît un peu surréaliste. Et ce n’est pas tant ce voyage en voiture avec Ariel Sharon entre Jabalya et Nusseirat, sans pratiquement aucune sécurité, mais surtout ce qu’il disait à l’époque, dans cette voiture officielle blanche qui fonçait sur les routes de Gaza.

En 1989, Sharon était un homme politique ostracisé et presque oublié, mais ce qu’il disait reflétait ce que nous allions découvrir des années plus tard : les variations extrêmes dans son idéologie et dans son imaginaire, avec malgré tout des points d’ancrage qui, eux, n’ont jamais varié. "Si nous quittions Gaza, les agriculteurs juifs de la région ne pourraient plus cultiver leurs champs. Je parle de terrorisme par artillerie, d’une simple Katioucha qui peut être transportée à dos d’âne et utilisée pour bombarder les kibboutz et les moshavs, tous les jours, toutes les semaines. Que ferions-nous alors ? Des bombardements aériens sur les camps de réfugiés ? Cela serait plus mal perçu de par le monde que des soldats avec des matraques. Ce serait impossible."

En novembre 1989, il était heureux de s’accrocher à ses souvenirs personnels de Gaza : comment, avec ses camarades, il se vengeait des "infiltrés" du temps des raids de représailles. Comment, un jour, ils se sont emparés d’une jeep égyptienne, l’ont repeinte aux couleurs de Tsahal puis annexée à leur unité après un échange intensif de correspondance avec l’état-major. Comment il a été blessé à la cuisse, un peu plus loin sur cette route. Comment il a clôturé 6.000 hectares à Gaza. Et comment, pendant sept mois en 1971, il a fait régner l’ordre par la force : 120 morts, 800 arrestations, et quelques dizaines de déportations. C’étaient ses souvenirs formateurs. Représailles, blessures, clôtures, morts et déportations. Mais s’il considérait qu’un retrait de Gaza constituerait une menace, ce n’était pas seulement à cause des Katiouchas sur des ânes (les Qassams n’avaient pas encore été inventées), mais à cause de cette maladie qui s’étendrait de Gaza vers Israël si jamais nous devions nous retirer. "Cela pourrait provoquer la destruction d’Israël ", dit-il sincèrement. De même qu’aujourd’hui, il ne croyait pas hier en la possibilité d’une paix avec les Arabes, car il était convaincu que leur seul objectif est de nous détruire. "Les Arabes font toujours ce qu’ils annoncent, même s’ils ne respectent pas forcément leur calendrier d’origine", dit-il, en ne faisant allusion qu’à ce qu’ils disaient de notre destruction, sans rappeler ce qu’ils disaient de la paix.

En cette paix, il ne croyait pas. A l’époque, il suggérait un retour des Palestiniens. Un retour de petite échelle, mais un retour tout de même. Alors que nous roulions le long des quartiers paupérisés du camp de réfugiés de Bureij, je lui ai demandé ce qui arriverait à ses habitants, et il répondit qu’il avait un plan depuis 1971 : installation de 70.000 nouveaux réfugiés dans des quartiers neufs de Gaza, transfert vers la Cisjordanie de 100.000 réfugiés, et transfert de 30.000 réfugiés, écoutez bien : "qui n’ont aucun lien avec le terrorisme" vers l’Etat d’Israël. "A Nazareth, à Akko, à Lod [2]", dit-il. "On ne peut pas laisser une plaie ouverte", dit l’homme qui en même temps expliquait la différence entre une colonie et une base militaire : une colonie, cela ne s’évacue pas.

Ce fut un voyage étrange, entre différentes contradictions. Entre son charme personnel bien connu, qui atteignait des sommets quand on était en tête-à-tête avec lui, et des positions extrémistes ; entre son absence absolue de confiance dans les Arabes et dans la paix, et sa compréhension du fait que le problème des réfugiés devait être résolu ; entre une attitude violente à l’égard des Arabes (par la force seule, toujours) et une absolue absence de haine envers eux.

Contrairement à d’autres, Sharon ne haïssait pas les Arabes, il ne les croyait pas, voilà tout. Qui aurait cru que le même qui disait pendant notre voyage à Gaza, ému comme un enfant, alors que nous grimpions sur un bâtiment en construction dans la colonie de Rafiah’ Yam : "regarde-les, regarde leurs femmes et leurs enfants. Ca ne te fait pas quelque chose ?" deviendrait le premier homme d’Etat à prendre son courage à deux mains et, 16 ans plus tard, à leur faire "quelque chose" ?