Un profond mépris

Thème : Occupation

Ha’aretz , mis en ligne le 15 avril 2002
par Amira Hass

Yasser Arafat, retenu prisonnier, est néanmoins tenu responsable de tout, à commencer par les attentats. Cette attitude d’Israël dénote un profond mépris à l’égard des Palestiniens, écrit Amira Hass

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Aux yeux des Israeliens, le President de l’Autorite palestinienne est un super-chef. Voici plus de quinze jours qu’il est retenu prisonnier dans son bureau. Tous les batiments relevant de son autorite, y compris les prisons et ceux de son appareil de securite, sont detruits, saccages et vides de toute presence humaine. Tous ses fideles sont disperses et se cachent. Ses liaisons telephoniques dependent du bon vouloir de Tsahal, et de son materiel de cryptage. L’eau courante a ete coupee, et ni son statut, ni son age, ni le grand nombre de personnes rassemblees autour de lui ne sont des raisons suffisantes pour reparer les degats causes par les tanks et les bulldozers de Tsahal au systeme d’approvisionnement en eau dans la zone de son quartier general.

Et neanmoins, il est encore responsable des deux attentats mortels commis recemment, l’un par un groupe d’opposition islamique, et l’autre par les Brigades des Martyrs d’El Aqsa, liees au Fatah. En d’autres termes, selon Israel, s’il l’avait vraiment voulu, il aurait pu les eviter.

Une telle perception du chef palestinien n’aurait pas pu prendre racine de cette facon sans une attitude de mepris envers les Palestiniens, sans l’hypothese selon laquelle ils ne sont qu’un troupeau a la recherche d’un berger et de sa houlette. Ce profond mepris s’est exprime regulierement cette semaine a travers les declarations des porte-parole de l’armee, qui ont pretendu que c’etaient les Palestiniens qui avaient refuse d’evacuer les corps de leurs morts du camp de refugies de Jenin (et d’apporter leur aide aux blesses), et ce pour des raisons de propagande a usage externe.

Une telle affirmation se fonde sur deux hypotheses concernant les Palestiniens : les personnels medicaux palestiniens, medecins, infirmiers, ambulanciers, font peu de cas de leur serment et de leur obligation de sauver des vies ; ils ne se soucient pas de leurs proches (apres tout, nombreux sont ceux qui ont de la famille et des amis dans le camp de Jenin, et partout ailleurs en Cisjordanie, ou l’assistance medicale n’est pas arrivee a temps).

Les equipes medicales palestiniennes, selon les declarations de Tsahal, n’ont pas a craindre de critiques pour ne pas avoir fait leur travail, ni de la societe, ni de leurs familles, et n’ont pas a tenir compte de ces critiques, ni de leurs propres sentiments. Apres tout, elles etaient guidees par de savantes "considerations de propagande" pour apres la guerre. Selon Tsahal, les Palestiniens n’ont aucun respect non plus pour la tradition musulmane d’enterrer les morts immediatement.

La Croix Rouge, l’UNWRA (Agence de l’ONU pour les refugies palestiniens), les representants de l’UNSCOT (Coordinateur Special de l’ONU dans les Territoires Occupes), le representant de la Banque Mondiale, tous ont des preuves consequentes des efforts repetes des equipes medicales d’obtenir la permission, pour eux et pour les ambulances du Croissant Rouge, de penetrer dans le camp (comme dans la vieille ville de Naplouse, ou dans le QG d’Arafat).

Mais sur le terrain, meme apres concertation a un haut niveau, des tirs depuis des positions de Tsahal ont empeche les ambulances d’approcher, et des missions de sauvetage urgentes ont ete avortees du fait de la detention de l’equipe ambulanciere, qui n’a ete liberee qu’apres plusieurs heures.

La semaine derniere, Israel a evoque des mesures humanitaires et morales prises au cours de la guerre dans le camp de refugies de Jenin, pour eviter de frapper des civils. La preuve : les soldats qui sont tombes a Jenin ne seraient pas morts si Tsahal avait largue une ou deux bombes sur le camp, pour en finir.

Cette declaration contient une autre hypothese a propos des Palestiniens : ils ne se font pas tuer par des missiles ordinaires lances depuis des helicopteres, ni par des obus de tank ordinaires, ni par des tirs ordinaires de fusils mitrailleurs, et ils n’en ont pas peur. Ils ne se font tuer, ils n’ont peur que des bombes larguees par des avions, et Tsahal n’en a pas largue.

Environ 13.000 personnes vivent dans le camp, dont la superficie est d’1 km2 a peu pres, 42% sont des enfants, 4,5% sont des personnes de plus de 65 ans. Meme si l’on suppose qu’il n’a pas eu 90 missiles tires sur le camp chaque jour pendant une semaine, mais "seulement" 20, et meme si l’on suppose qu’il n’y a pas eu 10 tanks tirant et bombardant simultanement, mais seulement deux, n’est-il pas raisonnable de penser que des civils ont ete tues, et pas seulement des "poches de resistance terroristes" ?

Tsahal n’a pas filme les effets des bombardements et des tirs, et n’a pas permis qu’ils soient filmes. Ce que les photographes et les cameramen des chaines de television etrangeres ont reussi a filmer - les cadavres (surtout a Naplouse), la douleur des proches de ceux qui sont morts, les nombreux blesses, les civils tues a l’entree de leurs maisons, les ambulances trouees par les balles - n’est de toute facon pas diffuse ici, ou bien evacue en quelques secondes.

Un chef tout-puissant, meme s’il vit assiege dans des conditions tres precaires, entoure de fideles resistants-snipers, des equipes medicales trahissant constamment leur mission : voila l’image que les porte-parole militaires et politiques ont soigneusement donnee a l’opinion israelienne.

Pour reussir une campagne militaire et politique, il faut connaitre l’ennemi, ses forces et ses faiblesses, ses qualites et ses defauts, ses joies et ses peines. Au lieu de cela, l’ennemi n’est presente que comme une masse indifferenciee, ignorante et manquant de sentiments comme de pensees. Il est possible que les mensonges diffuses a propos des Palestiniens pendant ces jours de guerre ne font qu’exprimer le mepris des autorites israeliennes envers leur propre opinion publique, et l’hypothese implicite qu’elle continuera a les avaler. Qu’elle ne s’occupera que d’analyses faites par les services de renseignement, en evitant les analyses sociologiques et historiques, et ainsi ne se posera pas la question de savoir pourquoi tant de Palestiniens souhaitent se faire exploser en en entrainant d’autres dans la mort, et comment des centaines de milliers de Palestiniens supportent des conditions de vie intolerables, avec bombardements, couvre-feu continu, sans eau, ni electricite, ni nourriture.