Un autre mode d’occupation : le blocus à rebours

par Amira Hass

Traduction Tal Aronzon

Photo Reuters / Nir Elias – Une famille de Palestiniens chrétiens de Gaza entre en Israël par le point de passage d’Érez, 23 déc. 2010.

Ha’Aretz, le 8 septembre 2014

http://www.haaretz.com/news/feature...

« Á la libre disposition des négociateurs palestiniens et des chancelleries médiatrices, voici une liste des principaux éléments du siège de Gaza dont les Palestiniens devraient demander la levée », écrit ici Amira Hass, qui considère que toutes ces mesures, peu connues en Israël et encore moins ailleurs, n’ont qu’une seule visée : « couper Gaza du monde. »

Faisant litière des considérations de sécurité invoquées, la journaliste souligne l’atteinte aux droits des individus (et en particulier à la libre circulation des personnes, garantie tout comme celle des biens par force traités internationaux) ; elle accuse le Hamas de s’en désintéresser et l’Autorité palestinienne d’en être complice – voire de l’avoir initiée. Rappelons tout de même, outre les exactions ici mentionnées contre les fonctionnaires du Fatah dans la Bande, que Mahmoud Abbas à peine investi fut la cible de tirs sous la tente funéraire d’Arafat à Gaza. Voilà qui donne à l’Autorité palestinienne autant qu’à Israël quelque motif à vigilance.

Mais celle-ci semble, et c’est heureux, si praticable qu’elle fonde l’indifférence du Hamas, certain de toute façon « que ses militants n’obtiendront pas l’autorisation d’entrer en Israël ». Motif donc à vigilance, pas à la mise en place d’un ghetto... [T.A]

La terrible guerre de cet été a une fois encore focalisé l’attention internationale sur la bande de Gaza – ou, plus justement, sur le blocus. Il importe par conséquent d’écrire à ce sujet, encore et encore, tandis que le fer est chaud (pour la millionième fois) et jusqu’à sa levée complète.

Tout comme les Israéliens, le Hamas a lui aussi emmêlé les fils et brouillé les faits. Répétons donc une fois de plus, haut et fort, que le blocus n’implique pas seulement la voie barrée à l’importation de matériaux bruts dans la Bande et l’exportation de produits agricoles et industriels, ainsi que l’absence d’un port sur le territoire. Par-dessus tout, le blocus affecte le droit des personnes à la liberté de se déplacer, d’étudier là où ils veulent et d’habiter dans leur propre pays. Cela affecte leur droit à vivre en famille et avec des amis, à chercher du travail et à passer leurs week-ends à l’endroit de leur choix dans leur patrie.

Voici donc les principaux points du siège qui doivent être levés :

. La scandaleuse classification par Israël des habitants de la bande de Gaza comme « illégalement présents en Cisjordanie ». Cette dénomination a fait sa première apparition en 2000, lorsque qu’Israël a expulsé ou menacé d’expulser des Palestiniens de Cisjordanie vers la bande de Gaza, pour la seule raison qu’une adresse à Gaza figurait sur leur carte d’identité.

Un visa de tourisme trafiqué

. La délivrance de “permis de séjour” à des Palestiniens nés à Gaza les autorisant à résider en Cisjordanie : C’est une sorte de visa de tourisme trafiqué autorisant des personnes à vivre dans leur propre pays. Encore un nouveau et insultant document forgé fin 2007 par le Coordinateur du ministère de la Défense en charge de l’action gouvernementale dans les Territoires, sans processus légal ni annonce préalable d’aucune sorte. Je vais en révéler ici pour la première fois l’arrière-plan. Honte à lui, ce fut en fait le ministre palestinien des Affaires civiles, l’homologue de l’administration civile [des Territoires] au ministère israélien de la Défense, qui en fit la demande à Israël.

C’était à l’époque de la guerre entre le Fatah et le Hamas, lorsque ce dernier prit le contrôle des forces de sécurité dans la bande de Gaza. Des centaines de membres du Fatah, des agents des forces de sécurité en particulier, ont fui Gaza pour la Cisjordanie – avec le consentement d’Israël, bien entendu. Mais du fait de cette classification par Israël faisant des Gazaouis des résidents illégaux en Cisjordanie, n’importe quel soldat ou policier israélien arrêtant un Palestinien originaire de Gaza à un point de contrôle en Cisjordanie est en droit de l’en expulser.

Le ministère palestinien des Affaires civiles est l’un des fiefs obtenus par le Fatah en rétribution de sa participation aux accords d’Oslo avec Israël, alors même qu’Israël a rapidement démontré l’usage qu’il faisait de ces accords en vue d’accroître son emprise sur les Territoires.

L’inquiétude à l’égard des membres du Fatah surpassa le devoir, pour le ministre palestinien des Affaires civiles, de saisir la politique israélienne consistant à couper la bande de Gaza de la Cisjordanie. Cette politique a eu pour but l’élimination de l’un des rares points positifs des accords d’Oslo : la reconnaissance que Gaza et la Cisjordanie constituaient une seule entité. Et là est le côté honteux de tout cela : que la partie soumise donne à qui la soumet des idées quant aux moyens de renforcer sa domination, la secondant dans l’évolution bureaucratique de règles qui étouffent les droits de son propre peuple.

. Les procédures de résidence en Cisjordanie, dispositif adopté en 2009, sont pour Israël un moyen d’interdire aux Palestiniens nés à Gaza de venir en Cisjordanie sauf – nous ne plaisantons pas – s’il s’agit d’orphelins ou de personnes âgées affectées de maladies chroniques nécessitant des soins quotidiens et dénués de famille à Gaza. Les liens conjugaux ou parentaux ne sont pas pris en considération pour justifier d’un droit de résidence en Cisjordanie. Une version adoucie de cette réglementation fut promulguée en 2013, en résultat d’une bataille menée en justice par l’association israélienne Hamoked – Le Centre pour la défense des individus. Y figurent des dispositions particulières à l’intention des Gazaouis ayant longuement vécu en Cisjordanie. Pour y rester, cependant, il leur faut prouver que là est l’essentiel de leur vie, et entamer l’odyssée de l’obtention de “permis de séjour” de six mois, renouvelables trois années durant. Sinon, il dépend du bon vouloir du commandement militaire d’approuver le changement d’adresse – ou non.

. L’appropriation par Israël de l’autorité conférée aux Palestiniens par les accords d’Oslo quant aux changements d’adresse sur les cartes d’identité : Les accords d’Oslo posent que les Palestiniens doivent seulement informer Israël de tels changements. Et, de fait, Israël n’intervient pas dans les changements d’adresse en Cisjordanie, de Jénine à Turkarem, par exemple. Pourtant, depuis 1996 et sans autre explication, Israël a maintenu son pouvoir de contrôle sur les changements d’adresse de Gaza à la Cisjordanie, c’est-à-dire le pouvoir de décider si et quand un tel changement d’adresse serait accordé et à qui. Oui, depuis 1996. Là est la preuve de l’intention radicale d’Israël de couper les liens entre ces deux régions et entre leurs populations.

. L’interdiction faite depuis 1997 aux résidents de Gaza d’entrer en Cisjordanie depuis la Jordanie par le pont Allenby.

. L’interdiction générale faite aux résidents de Cisjordanie, Jérusalem-Est incluse, de pénétrer dans la bande de Gaza par le point de passage d’Érez, à l’extrémité nord de la Bande.

. L’interdiction générale faite aux résidents de Gaza de quitter la Bande par le point de passage d’Érez, à l’exception des catégories suivantes : commerçants, basketteurs de l’équipe nationale, patients dans un état critique et leur famille immédiate, famille immédiate de personnes venant de décéder, famille immédiate de mariés [célébrant leurs noces], personnes liées à l’Autorité palestinienne et collaborateurs avec Israël.

. L’interdiction de grande ampleur faite aux citoyens israéliens tant arabes que juifs d’entrer dans la bande de Gaza.

Un seul but : couper Gaza du monde

Toutes ces inventions bureaucratiques (fondées sur ce postulat : « Israël a le droit de décider de qui entre sur son territoire »), de même que celles liées à des considérations de sécurité (fondées sur le postulat qu’il est dangereux de se trouver à Gaza), n’ont qu’un but : couper la bande de Gaza du monde entier, en particulier des autres Palestiniens.

Le Hamas, qui traite Gaza comme son propre fief, sait que ses militants n’obtiendront pas l’autorisation d’entrer en Israël. Il ne s’intéresse donc pas particulièrement aux détails du blocus concernant la libre circulation des personnes, mais seulement à la circulation des marchandises et matériaux bruts.

Le Fatah, le frère siamois des forces de sécurité rencontrant régulièrement leurs homologues israéliens s’est toujours reposé sur ceux de ses membres capables de sonner à la bonne porte quand il s’agit d’obtenir des permis de voyager, même si ces portes sont peu nombreuses. Et quand il fut clair qu’il ne servait à rien de sonner, le Fatah s’est reposé sur le mantra voulant qu’une fois qu’existerait un État palestinien indépendant, toutes les restrictions seraient de toute façon abrogées.

En bref, les représentants du peuple palestinien, dans chacune de ses deux parties, n’ont pas lutté pour l’exercice de son droit à la liberté de circuler. Ce combat devrait commencer maintenant. Il est tard, mais pas trop tard.