Sur la peur et l’honneur dans le conflit israélo-palestinien

Thème : Comprendre l’Autre Psychologie

par Marwan Dwairy

"Parmi les Israéliens comme parmi les Palestiniens, beaucoup expriment des positions anti-humaines. Les Juifs crient "Mort aux Arabes !", et les Palestiniens célèbrent les attentats suicides contre des civils israéliens. Au-delà de la condamnation de ces phénomènes, il est important de comprendre les dynamiques psychologiques qui sous-tendent de telles attitudes."

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Parmi les Israéliens comme parmi les Palestiniens, beaucoup expriment des positions anti-humaines. Les Juifs crient "Mort aux Arabes !", et les Palestiniens célèbrent les attentats suicides contre des civils israéliens.

Au-delà de la condamnation de ces phénomènes, et des actions légales susceptibles d’être entamées pour les contrer, il est également important de comprendre les dynamiques psychologiques qui sous-tendent de telles attitudes. Du côté de la droite israélienne, il y a des gens qui aimeraient expulser les Arabes, et prendre le contrôle de tous les territoires. De la même façon, il y a chez les Palestiniens une droite qui justifie les attentats en Israël pour des raisons idéologiques. Il est capital de comprendre que tous les cris de "Mort aux Arabes !" ne veulent pas forcément dire ce qu’ils disent, et que tous ceux qui paraissent etre heureux devant les attentats suicides en Israël ne soutiennent pas forcément le meurtre de Juifs, ou l’annihilation de l’Etat d’Israël. A l’interieur de ces deux secteurs d’opinion, il y a un segment, et peut-être une majorité, qui se trouve épouser ces positions par réaction de défense. Du côté juif, il y a une partie de l’opinion qui craint pour son existence même ; du côté palestinien, il y a une partie de l’opinion dont la liberté, l’honneur et la dignité ont ete bafoués.

Les Palestiniens ne comprennent pas l’angoisse existentielle des Juifs. Ils ne comprennent pas qu’être en faveur d’une continuation de l’occupation, et même d’une agression contre eux, peut provenir d’une angoisse sincère et authentique qui a un rapport avec la survie des Juifs. Le bruit des tanks et des avions israéliens, dans et au-dessus des villes et des villages palestiniens, obère le message humain et la sincérité de l’opinion juive, qui désire sincèrement vivre dans la paix et dans la sécurité.

Les deux côtés se doivent de comprendre cette peur des Juifs. Les Palestiniens doivent faire la différence entre la droite juive idéologique et le grand public juif, qui craint pour son existence, et de par cette crainte, adopte des positions passionnées. Ils doivent comprendre que cette angoisse est réelle, et que proposer aux Juifs d’Israël la sécurité est de l’intérêt des Palestiniens. Il faut que se fasse entendre une voix des Palestiniens qui parle de paix, sans cesse, sans équivoque, et sans hésitation. S’opposer aux attentats qui sèment la peur dans l’opinion juive est de l’intérêt des Palestiniens, en tant qu’êtres humains comme en tant que Palestiniens, et le faire n’est pas céder aux Israeliens ou aux Américains qui exigent qu’ils le fassent.

Quand les Palestiniens exigent un retrait sur les frontières de 1967, ou une juste solution aux problèmes des réfugiés, il faut qu’ils disent clairement et sans équivoque qu’ils reconnaissent le droit d’Israël à exister dans la sécurité. Les Palestiniens doivent lancer une offensive de paix, sincère et sans ambiguïté, qui brisera les barrières des médias israéliens et palestiniens. Les Palestiniens doivent comprendre que ce qui est perçu comme ambigü dans les voix qui s’élèvent pour la paix du côté palestinien laisse un espace qui est immédiatement investi par la droite idéologique du côté juif, qui oeuvre à occuper ce vide en labélisant les intentions palestiniennes comme hostiles, recrutant ainsi de larges segments d’une opinion juive apeurée.

De leur côté, les Juifs doivent comprendre que l’angoisse qu’ils ressentent aujourd’hui est irréaliste, et qu’elle est importée au present à partir d’expériences qui appartiennent au passé. Une partie considérable de cette peur des Juifs est constituée par une angoisse post-traumatique, qui a ses racines dnas les traumatismes collectifs qui ont jalonné l’histoire juive. Les souvenirs de la Shoah, et l’état d’esprit que le mouvement sioniste a instillé et perpétue chez les Juifs, ont aussi servi à perpétuer un etat d’esprit de victimes et de persécutés. Cet état d’esprit conduit à certaines distorsions dans la perception de la réalité, à tel point que toute opposition, toute blessure infligées à des Juifs ou à Israël, sont perçues comme une persécution antisémite. Et c’est cet état d’esprit qui permet d’occulter le role central de l’occupation dans la continuation du conflit.

Ce même etat d’esprit étend l’ombre du doute sur la sincérité des appels à la paix arabes ou palestiniens. L’opinion juive apeurée doit être consciente de l’utilisation faite par la droite idéologique de cet état d’esprit de victime et de persécuté. La droite veut éviter toute négociation, pour poursuivre l’occupation et la colonisation. Elle exploite cyniquement les attentats suicides pour justifier ses objectifs, et pour les mettre en oeuvre. Quelle autre explication pourrait-il y avoir au fait qu’Arafat est assiégé, mais pas le sheikh Yassine (dirigeant du Hamas à Gaza ndt), par exemple, qui a revendiqué très clairement les attentats suicides ? Si la droite idéologique dirigée par Sharon ne s’est pas montrée capable d’apporter la sécurité, elle a certainement réussi a eéloigner toute négociation risquant d’impliquer un retrait et un démantèlement des colonies.

Nombreux parmi ceux qui s’identifient aux attentats des "shahid" (martyrs) veulent dire autre chose ; beaucoup de gens se trouvent adopter cette position en réaction à la blessure infligée a l’honneur et à la dignité de la nation palestinienne. Les Juifs doivent comprendre l’importance de l’honneur et de la dignité dans la culture arabe. Tous les enfants apprennent la formule "la mort est préférable a l’humiliation". Dans certaines circonstances, l’importance de l’honneur dépasse celle de la vie elle-même.

En arabe, de nombreux mots signifient "honneur", selon le contexte (sharaf, karaameh, a’ardh). L’honneur, dans la culure arabe, se rapporte (entre autres) à deux objets principaux : la terre, et l’honneur de la famille. En arabe, on dit "al ardh hiye al a’ardh" (la terre, c’est l’honneur). Quand la terre vous est prise, votre honneur est foulé aux pieds, et l’on est d’autant plus prêt à mourir, pour restaurer cet honneur. Ces dernières années ont vu l’humiliation augmenter considèrablement. L’opposition constante d’Israël a un Etat palestinien dans les frontières de 1967, qui ne recouvrent que 22% de la Palestine du Mandat (britannique ndt), suivie par de longs blocus et de longues famines, le siège du président elu par le peuple palestinien, et les attaques des tanks et des avions contre les villes et les villages palestiniens, tout cela et bien d’autres actions israéliennes ont complètement écrasé l’honneur des Palestiniens, et c’est cela qui sous-tend cette volonté d’un si grand nombre de faire le sacrifice d’eux-mêmes. Quand un Palestinien atteint un point où il est prêt à se sacrifier pour réparer son honneur, il ne se soucie plus de l’identité de ceux qu’il peut tuer en le faisant, qu’ils soient des colons, des soldats, ou des civils. Sans nier le rôle du bourrage de crâne et de l’embrigadement, c’est la nécessité de défendre son honneur qui fournit le contexte essentiel à la propagation du phénomène des shahid vers des secteurs qui, jusqu’il y a peu de temps, n’étaient pas impliqués dans la lutte.

De la même façon que j’ai dit que la sécurité des Juifs était de l’intérêt des Palestiniens, je dis que la préservation de l’honneur des Palestiniens est de l’intérêt des Juifs. Continuer à fouler aux pieds l’honneur des Palestiniens est une recette certaine pour que se poursuive la lutte contre Israël et contre les Juifs. Restaurer l’honneur des Palestiniens ne dépend pas du fait de rendre ou non une certaine superficie de territoire, ou du retour d’un certain nombre de réfugiés, c’est une question d’attitude. L’honneur peut être restauré en mettant fin a la déshumanisation des Palestiniens et de leur lutte, en reconnaissant leurs souffrances, et en se déclarant sincèrement prêt à trouver une solution à leur besoin de la même liberté et de la même dignité que celles auxquelles aspirent tous les peuples.

Il faut qu’à la fois les Juifs et les Palestiniens empêchent que la voix de quelques auteurs d’attentats ne recouvre celles des 22 Etats arabes qui ont lancé a Beyrouth une initiative de paix qui donnerait aux Juifs la sécurité, et aux Palestiniens l’honneur et la dignité. Les deux côtés doivent aussi empêcher que des avions et des tanks ne remplacent le besoin de sécurité des Juifs, et le besoin de liberté et de dignité des Palestiniens. Identifier et reconnaître les besoins humains de chaque côté peut rendre possible de nombreux scenarios pour résoudre le conflit.