Sortons de la bulle qui nous emprisonne, bloquons la meule de la violence

par David Grossman

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Yédioth A’haronoth, 27/7/2014 : “לחשוב מחוץ לבועה – La’hshov mi’Houtz laBoâh / Penser hors de la bulle”

En anglais : New York Times, July 27 – “Stop the grindstone of Israeli-Palestinian violence

http://m.yedioth.co.il/yedioth/inde...

http://www.nytimes.com/2014/07/28/o...

« Dans cette bulle hermétique, cruelle et désespérée, les deux parties ont raison. Leurs logiques obéissent toutes deux à la loi de la bulle – la loi de la violence et de la guerre, de la revanche et de la haine », écrit ici David Grossman.

Il ajoute cependant : « Quelque chose dans le cycle récurrent des actes de violence et de vengeance [réciproque] renvoie à beaucoup d’entre nous, qui refusaient jusque-là de l’admettre, notre propre portrait en “situation”. Nous distinguons tout à coup l’image nette et sans fioritures d’Israël – un État brillamment créatif, inventif, audacieux, qui fait tourner depuis plus d’un siècle la meule d’un conflit qu’on aurait peut-être pu résoudre depuis des années », écrit ici David Grossman.

Et de préciser : « Je crois qu’existe en Israël, aujourd’hui encore, une masse critique de gens, de gauche et de droite, laïques et religieux, juifs et arabes, capables de s’unir » au moment de trouver, sans illusions, une « solution au conflit entre nous et nos voisins ».

Israéliens et Palestiniens sont emprisonnés dans ce qui ressemble de plus en plus à une bulle opaque, hermétique. Au fil des ans, au sein de cette bulle, chacune des deux parties a affiné pour chacune de ses actions des justifications sophistiquées et convaincantes.

Israël peut clamer à bon droit que nulle nation au monde ne s’abstiendrait de réagir à des attaques constantes, telles celles du Hamas, ou à la menace que constituent les tunnels forés depuis la bande de Gaza jusqu’en Israël. La logique du Hamas justifie quant à elle ses attaques contre Israël par le fait que son peuple est toujours sous occupation et que les habitants de la bande de Gaza dépérissent sous le blocus qu’Israël leur impose.

Au sein de la bulle, qui peut reprocher aux Israéliens d’attendre de leur gouvernement qu’il fasse tout pour que nul enfant de Nahal Oz, de Soufa ou de Keren Shalom ne soit victime d’une colonne du Hamas surgissant devant lui d’un trou au beau milieu du kibboutz ? Et que répondre aux habitants de Gaza la bombardée qui disent que les tunnels et les roquettes sont les seules armes qui leur restent face à la puissance d’Israël ? Dans cette bulle hermétique, cruelle et désespérée, les deux parties ont raison. Leurs logiques obéissent toutes deux à la loi de la bulle – la loi de la violence et de la guerre, de la revanche et de la haine.

Mais la grande question, tandis que la guerre fait rage, n’est pas celle des horreurs qui se déroulent chaque jour à l’intérieur de la bulle, mais bien celle-ci : comment se peut-il, par tous les diables, que nous suffoquions de concert dans cette bulle depuis plus d’un siècle ?

Cette question, selon moi, est au cœur du dernier cycle d’épanchements de sang. Puisque je ne puis la poser au Hamas, et que je ne prétends pas comprendre sa façon de penser, je demande aux dirigeants de mon pays, le Premier ministre Benyamin Nétanyahu et ses prédécesseurs : comment se fait-il que durant toutes ces années perdues depuis la dernière conflagration vous n’ayez pas pris la moindre initiative pour ouvrir le dialogue avec le Hamas, pour tenter de changer la réalité explosive que nous vivons eux et nous ? Pourquoi Israël a-t-il évité ces dernières années d’entrer avec une détermination véritable dans des pourparlers avec les secteurs modérés et prêts au dialogue du peuple palestinien – faisant par la même occasion pression sur le Hamas ? Pourquoi avez-vous ignoré, douze années durant, l’initiative de la Ligue arabe, susceptible de mobiliser des États arabes modérés ayant le pouvoir, peut-être, d’imposer un compromis au Hamas ? En d’autres termes : comment se fait-il que les gouvernements d’Israël soient incapables, depuis des décennies, de penser hors de la bulle ?

Et pourtant, la tournure actuelle des choses entre Israël et Gaza diffère en quelque sorte de tout ce qui a précédé. Par-delà la pugnacité de quelques politiciens attisant les flammes de la guerre, derrière la vaste démonstration “d’unité” (pour partie authentique, pour l’essentiel manipulatrice), je crois qu’il se passe dans cette guerre quelque chose qui parvient à attirer l’attention de beaucoup d’Israéliens sur le “mécanisme” à l’origine de cette “situation” – vainement et mortellement répétitive.

Quelque chose dans le cycle récurrent des actes de violence, de vengeance et de vengeance en retour, renvoie à beaucoup, qui refusaient jusque-là de l’admettre, notre propre portrait en “situation”. Nous distinguons tout à coup l’image nette et sans fioritures d’Israël – un État brillamment créatif, inventif, audacieux, qui fait tourner depuis plus d’un siècle la meule d’un conflit qu’on aurait peut-être pu résoudre depuis des années.

Si nous mettons de côté un instant les raisons et les justifications qui nous blindent contre la simple compassion humaine à l’égard des foules de Palestiniens dont les vies ont été dévastées durant cette guerre, peut-être serons-nous capables de les voir eux aussi, actionnant sans fin, en tandem avec nous, les tours aveugles de la meule dans un morne désespoir.

J’ignore ce que pensent vraiment les Palestiniens ces jours-ci, et ce que pensent les gens à Gaza. Mais j’ai le sentiment qu’Israël mûrit. Tristement, douloureusement, en grinçant des dents, Israël mûrit – ou plutôt, il y est contraint. En dépit des déclarations bellicistes et cruelles de politiciens et de commentateurs à la tête chaude, par-delà l’assaut agressif lancé par des voyous d’extrême-droite contre tous ceux dont les idées diffèrent des leurs, le courant central de l’opinion israélienne tend à se calmer.

La gauche est aujourd’hui consciente de la puissance de la haine à l’encontre d’Israël (celle qui ne vient pas seulement de l’occupation) ; du volcan islamiste qui menace le pays ; et de la fragilité de tout accord qui pourrait être signé à ce stade. Un nombre croissant de gens, à gauche, comprend que les peurs de la droite ne sont pas pure paranoïa, mais répondent à des indications fatales, essentielles dans la réalité où nous vivons.

J’espère qu’à droite aussi on admet mieux – même si cela s’accompagne de colère et de déception – les limites de la force : le fait que même un pays aussi puissant que le nôtre ne peut agir purement et simplement à sa guise ; et qu’à l’époque où nous vivons il n’est pas de victoires absolues, seulement une “image de victoire” illusoire au travers de laquelle on peut aisément distinguer la vérité – à savoir qu’à la guerre il n’y a que des perdants. Et ceci encore : il n’est pas de solution militaire à l’angoisse réelle des Palestiniens, et tant que la sensation d’étouffement éprouvée à Gaza ne sera pas dissipée, nous non plus en Israël ne pourrons respirer à l’aise, à pleins poumons,

Les Israéliens le savent depuis des décennies, et depuis des décennies nous refusons de comprendre. Mais peut-être cette fois avons-nous un peu mieux compris, avons-nous saisi un éclair de nos vies réelles sous un angle un peu différent. Un mouvement de compréhension douloureux, et sûrement menaçant, mais qui pourrait amorcer une prise de conscience. Cela pourrait faire entrer dans la tête des Israéliens combien positive et urgente est la paix avec les Palestiniens, base de la paix avec les autres États arabes. Cela pourrait dépeindre la paix – aujourd’hui si décriée – comme la meilleure, et la plus sûre, des options qui s’offrent à Israël.

Semblable cristallisation surviendra-t-elle de l’autre côté, au sein du Hamas ? Je n’ai aucun moyen de le savoir. Mais la majorité du peuple palestinien, représentée par Mahmoud Abbas, a déjà reconnu l’inanité du terrorisme et choisi la voie de la négociation. Le gouvernement d’Israël pourra-t-il maintenant, après cette guerre sanglante, après la perte de tant de jeunes êtres aimés, éviter ne fût-ce que d’expérimenter cette option ? Va-t-il persister à ignorer M. Abbas en tant qu’élément essentiel de toute solution au conflit ? Va-t-il continuer à rejeter la possibilité qu’un accord avec les Palestiniens en Cisjordanie mène graduellement à l’amélioration des relations, y compris avec les 1,8 millions d’habitants de Gaza ?

Quant à nous, au sein d’Israël, il nous faudra sitôt la guerre finie nous atteler à la création d’une union au contenu nouveau, une union qui changera la carte des intérêts étroits, bornés, qui nous gouvernent aujourd’hui ; une union avec tous ceux qui comprennent le danger mortel qu’il y a à continuer d’actionner la meule ; ceux qui comprennent que nos frontières ne séparent plus les Juifs des Arabes, mais les gens qui désirent vivre en paix de ceux qui se nourrissent, en matière d’idéologie et d’affects, de la poursuite de la violence.

Je crois qu’existe en Israël, aujourd’hui encore, une masse critique de gens, de gauche et de droite, laïques et religieux, juifs et arabes, capables de s’unir – avec réalisme et sans illusions – autour de trois ou quatre points d’accord concernant la solution du conflit entre nous et nos voisins.

Ils sont nombreux encore à “se souvenir de l’avenir” (expression bizarre qui me paraît étroitement coller au contexte) – l’avenir qu’ils attendent et souhaitent à Israël, de même qu’à la Palestine. Il est encore parmi nous – qui sait pour combien de temps – des gens qui comprennent que si nous sombrons de nouveau dans l’apathie nous abandonnerons le terrain à ceux qui nous tireront, avec fermeté et enthousiasme, en direction de la guerre suivante, allumant en chemin dans la société israélienne tous les foyers de conflit possibles.

Si nous n’agissons pas, nous continuerons tous, Israéliens et Palestiniens – partie prenante du désespoir, les yeux bandés, la stupeur et l’imbécillité courbant nos têtes – à faire tourner la meule de ce conflit, qui écrase et réduit en poussière nos vies, nos espoirs et notre humanité.