Que les peuples décident

Thème : Une autre politique est possible

Dissent Magazine
mis en ligne le 29 juillet 2009
par Sari Nusseibeh

Sari Nusseibeh retourne à l’idée qui lui était chère : l’appel aux deux peuples par-dessus leurs dirigeants. Cette fois, il ne se contente plus de principes, comme dans « La Voix des Peuples » conçue avec Ami Ayalon , mais propose une action politique et diplomatique rapide.

Dissent, 24 juin 2009

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Trad : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

PLAIDOYER POUR UNE INTERVENTION « SOFT » DANS LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

Il se peut qu’il existe encore une chance pour une solution à deux Etats dans le conflit israélo-palestinien. Cela exigera de la communauté internationale une approche immédiate mais radicalement différente. Plutôt que de tenter d’impliquer les deux parties dans de nouvelles négociations, le président Obama, sous les auspices du Quartet devrait faire aux deux parties une offre qu’aucun des côtés ne pourra refuser. Il devrait présenter aux deux parties le résumé d’un projet d’accord déjà élaboré, puis, plutôt que de leur demander de se lancer dans un marathon de négociations, ou même de l’accepter ou de le rejeter, il devrait tout simplement leur demander de le soumettre à un vote par leur peuple respectif : le côté israélien par un référendum, et le côté palestinien par un processus électoral.

Un peu de travail d’approche doit d’abord être effectué par le Sénateur Mitchell avant que les termes de cet accord puissent être finalisés. On peut se servir de l’initiative arabe (ex-saoudienne) pour s’assurer du soutien arabe et de l’intégration possible d’Israël au sein du Moyen-Orient. Les compte-rendus de travaux et les demi-accords déjà obtenus depuis des années par les deux côtés, officiels ou officieux, peuvent être également utilisés. Le résumé ainsi que les avant- projets devront être, eux aussi, mis à la disposition des deux opinions.

A défaut d’une initiative américaine, comme cela est souligné plus bas, la communauté internationale emmenée par les Nations unies pourrait tout de même lancer cette initiative. Quoi qu’il en soit, l’idée principale serait de passer outre les impasses auxquelles sont confrontées les négociations officielles en donnant aux opinions concernées un rôle déterminant dans le processus de paix.

Un certain nombre de mises au point et d’explications sont de mise. Pour commencer par les mises au point, les deux opinions devraient avoir le choix de voter sous condition - conditionnant ainsi leur réponse positive à une réponse tout aussi positive de l’autre côté. Cela évacuerait au moins un obstacle et aiderait les sceptiques des deux côtés à donner une chance à cette initiative.
Ensuite, les résultats devraient être donnés simultanément, ou en tout cas le même jour. Enfin, cette requête devrait être accompagné d’un ultimatum, vague mais bien senti, adressé à l’une l’autre des parties (le cas échéant) en cas de résultat(s) négatif(s). Différents moyens de pression, tous au-dessous de la force brute, et tous douloureux pour l’une ou l’autre des parties, peuvent être mis en œuvre. Un rappel d’effets négatifs possibles, s’ils sont articulés de façon intelligente en cas de résultat négatif, peut contribuer à faire triompher la raison des deux côtés. Enfin, il faut faire comprendre aux deux parties que cette solution, une fois approuvée, aura le soutien, la garantie et la protection de la communauté internationale.

Quant aux explications : d’abord, il est hautement improbable dans le climat actuel, compte tenu en particulier des résultats des élections israéliennes d’un côté, et des dernières élections palestiniennes de l’autre, que les équipes des deux dirigeants (politiques, avocats, "experts" en négociations) puissent maintenant négocier en temps réel là où des dirigeants plus modérés qu’eux ont échoué par le passé. Inviter les deux côtés à pénétrer dans un labyrinthe de négociations reviendrait de façon certaine à les inviter à une impasse. Il vaut donc mieux (ne serait-ce que par défaut) faire directement appel aux peuples en se passant des dirigeants.

En outre, cet appel à la base fait sens en dépit du durcissement apparent des positions des deux côtés, et cela pour deux raisons : les sondages d’opinion montrent régulièrement, depuis de nombreuses années, qu’il existe une majorité des deux côtés en faveur d’une solution à deux Etats face à toute autre option ; ensuite, il se peut que le durcissement qu’on observe n’exprime seulement que la déception et la frustration que chacun des côtés ressent actuellement face à l’échec du processus de paix à faire advenir cette solution.

Ici, une autre explication est nécessaire. Alors qu’un référendum seul, si l‘on suit ce plan, suffira pour jouer le rôle d’indicateur dans une démocratie israélienne à la longue histoire, qui a de toute façon connu il y a peu une élection, la valeur d’élections du côté palestinien, en revanche, sera ressentie à bien plus d’un niveau : il règlera la confusion qui existe actuellement, où les deux leaderships palestiniens (Hamas et Fatah) disposent de la légitimité. Il engagera la société palestinienne dans un débat nécessaire, ouvert et public, qui traitera des questions essentielles auxquelles il faudra bien répondre. Il éliminera toute équivoque ou ambiguïté dans les positions que défendre le parti qui défendra cette solution, garantissant ainsi son engagement envers cette solution, une fois élu. Il permettra aux deux principaux partis qui luttent actuellement pour la primauté au sein des Palestiniens de se mesurer au niveau de programmes politiques concrets, minimisant ainsi les chances de fractures politiques qui suivraient les élections. Enfin, il augmenterait les chances de la faction emmenée par Mahmoud Abbas dans des élections qui devraient avoir eu lieu depuis longtemps, mais que ladite faction de Mahmoud Abbas est condamnée à perdre si ces élections sont organisées maintenant et/ou en l’absence d’une solution tangible « en mains ».

Que se passerait-il, est-on en droit de demander, si l’un des côtés votait non ? La réponse, tout simplement, est que si l’échec de cette tentative peut augmenter la frustration partout, de ceux qui recherchent la paix, l’augmentation de cette frustration et ses effets, d’un autre côté, serait incomparable à l’aune des effets positifs possibles de l’expérience en cas de succès. Le risque, du coup, vaudrait la peine d’être pris. Du point de vue de l’administration américaine, la poursuite d’une « stratégie d’endiguement » (containment policy) en cas d’échec ne serait que peu différente de sa diplomatie actuelle, alors qu’un succès obtenu si rapidement pendant son premier mandat donnerait au président Obama un incroyable coup de pouce sur le plan international.

La nouvelle administration américaine, bien entendu, pourrait choisir de mener, en gros, la même politique qu’auparavant, en convenant, par exemple, une conférence internationale à cinq étoiles comme Annapolis (ou comme le récent sommet financier à Sharm el-Sheikh), où les leaders du monde peuvent se glorifier de succès illusoires en se berçant de l’illusion que l’Autorité palestinienne peut survivre en tant que service bancaire d’un peuple occupé, appuyé par un service de sécurité techniquement efficace mais de plus en plus impopulaire. Une Autorité palestinienne qui se suffit à elle-même en usant de la même politique de blâme envers leur enfant gâté alors que sont bafoués le droit international et les droits de l’homme.

Mais ne nous y trompons pas : l’effet garanti de cette inévitable et méandreuse tendance à remettre les choses au lendemain est l’échec de la solution de deux Etats. Idéalement, bien sûr, on pourra toujours arguer que cela ne serait pas nécessairement une mauvaise chose, car il n’est pas clair qu’un Etat juif réponde véritablement au problème réel que pose la sécurité des Juifs, sans parler de la question de la justice pour le peuple palestinien. Mais, au moins sur le plan pratique, ce qui est clair, c’est qu’un échec à faire advenir deux Etats aujourd’hui déchaînera obligatoirement davantage de souffrances des deux côtés. Cela, en-dehors du problème plus général que poserait une situation d’apartheid binational de facto dans cette région.

Si les Américains souhaitent une solution à deux Etats, il n’y aura alors pas d’autre solution que de l’imposer, doucement mais maintenant, et aux deux parties. Au point où nous en sommes, cela ne se produira pas autrement. Et à un stade ultérieur, il sera alors trop tard pour que cela se produise jamais.