Le monstre et le petit lapin

Thème : Humour, humeur, ironie

Ha’aretz
mis en ligne le 28 mars 2008
par Sayed Kashua

Le Salon du livre à Paris vu par Sayed Kashua

Ha’aretz, 20 mars 2008

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Ma petite fille adorée,

J’ai bien reçu ton email, mais juste au moment où je commençais à te répondre, l’ordinateur a commencé à clignoter. Alors, je t’écris par l’intermédiaire du journal. Tu vois, Ha’aretz n’est pas ce que tu croyais.

Comme promis, je vais tout te raconter de Paris. Ici, ils ont des pains longs et délicieux, exactement comme la baguette que tu trouves en Israël, mais sans le goût sucré de la h’ala [1]. D’ailleurs, ils ont des plats extraordinaires que nous ne connaissons pas. Tu sais, hier soir, par exemple, j’ai mangé des escargots ! Ici, les gens sont très exigeants sur la nourriture. Pas comme maman. Personne à Paris ne dirait : « C’est tout ce qu’on a. »

Il y a des bâtiments d’une beauté stupéfiante, des tas et des tas de statues, des parcs et des musées extraordinaires. Quand tu visiteras Paris, tu verras que ce qu’on t’enseigne sur Jérusalem n’est pas vrai du tout. Jérusalem n’est ni belle ni importante.

A Paris, ils ont un train appelé Métro, il circule sous terre et te conduit partout dans la ville. Dans le Métro, j’ai un peu de mal, je me perds tout le temps, ou bien je prends la mauvaise direction et me retrouve de l’autre côté. Mais tu sais ce qui est bien à Paris ? C’est que l’autre côté est magnifique aussi, alors je regrette rarement de m’être perdu.

Un soir, très tard, j’ai voulu être un peu seul. Alors, je suis sorti du restaurant où je me trouvais avec tout le monde, et j’ai marché dans la ville, sans savoir du tout où je me trouvais. Ici, il y a des millions de lumières, voilà pourquoi Paris s’appelle la "Ville des Lumières". Je marchais, marchais, et je regardais tous les gens gentils et souriants qui étaient sortis pour la soirée. Puis, il a commencé à pleuvoir fort, et j’ai voulu rentrer. Il était tard, et le Métro ne fonctionnait plus. Je pensais que, dans une ville si grande et si animée, le Métro circulait toute la nuit, mais j’avais tort.

A Paris, les taxis ne sont pas comme à Jérusalem. Passé une certaine heure, impossible d’en trouver un. Alors, j’ai fini par me perdre définitivement en cherchant mon hôtel toute la nuit. Finalement, fatigué, mouillé et désespéré, je me suis assis me reposer sur un morceau de carton près d’une grande colonne et je me suis endormi. Le matin, quand je me suis réveillé, un miracle s’est produit. A côté du carton, j’ai trouvé une tasse avec quatre pièces, on les appelle « euros » à Paris.

Ici, je rencontre tout le temps beaucoup d’écrivains, des écrivains très importants, dont certains que toi et ton frère lisez et aimez. Etgar Keret, par exemple, qui a écrit Papa se sauve du Cirque, et aussi Rutu Modan, qui a illustré le livre. Meir Shalev aussi, qui a écrit plein de livres que tu as beaucoup aimés. Ils sont ici comme moi parce qu’il y a un salon du livre. Un salon, c’est un très grand endroit où il y a des tas d’écrivains.

A Paris, les gens aiment vraiment lire. Le matin, quand j’arrive au salon, des centaines, peut-être des milliers de Français, hommes, femmes et enfants, font calmement une longue queue avec un sourire sur le visage parce qu’ils s’apprêtent à entrer dans la salle aux livres. J’aurais aimé que tu les voies faire la queue. On ne voit pas ça à Jérusalem. Personne ne demande « Qui est le dernier dans la queue ? »

Un jour, je faisais moi aussi la queue pour entrer au salon, et soudain, un auteur qui écrit en hébreu est arrivé et a remarqué que j’étais là. En riant, il m’a mis sa main sur l’épaule et dit : « Dis-moi, tu n’apprendras donc jamais ? » Comme il trouvait ça drôle, j’ai ri avec lui. « Viens, viens  », dit-il, et je l’ai suivi jusqu’à l’entrée, en passant devant tous les autres gens. Il s’est présenté au gardien et a prononcé la formule magique : « Nous venons d’Israël », et le gardien a immédiatement ouvert la grande porte et nous a laissés entrer dans la grotte magique remplie de livres.

Il y avait tellement de livres. Pour les enfants aussi. Dans nos librairies, on ne trouve pas des livres comme ceux-là, avec ces illustrations. Les gens flânent parmi les stands, ils lisent, regardent, mangent et boivent. Il y a des orchestres qui jouent de la musique entraînante, et des spectacles avec des poupées très mignonnes. C’est si joli dans cette grotte magique. Tout le monde est enjoué, heureux. Sauf que tout le monde a peur d’un petit coin de la grotte. On dit que, d’après la légende, il est habité par un gros monstre très méchant. Alors, beaucoup de gens ont peur. Ils profitent de tout, mais évitent le coin où vit le gros monstre. En fait, il y a des gens qui prennent ces légendes un peu plus au sérieux et qui ont décidé de ne pas venir du tout à la grotte des livres.

Tu sais bien que je n’aime pas les monstres, et que je te dis toujours que ce genre de choses n’existe que dans les contes de fées, et qu’il ne faut pas en avoir peur, tu te rappelles ? J’ai donc décidé d’aller vérifier cette histoire de monstre. J’ai rampé lentement jusqu’à la petite grotte où il y avait écrit "Israël" en grosses lettres, et je me suis souvenu que c’était le mot que le magicien avait utilisé pour me faire ouvrir la porte par le gardien. Même si je ne crois ni aux contes de fées ni aux monstres, j’avais quand même un peu peur, parce que, comme toi, même si je ne crois pas aux monstres, je les vois parfois dans mes rêves.

Alors, j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur de la grotte, et je n’ai vu aucun monstre. J’ai vu des gens sympathiques qui souriaient, parlaient, buvaient un café et regardaient les livres, exactement comme dans tous les autres endroits de la grotte. Les jambes flageolantes, j’ai décidé d’entrer et de parler au monstre. « Bonjour », dis-je, et j’ai reculé immédiatement, mais rien de grave ne s’est produit. Au contraire, même. Le monstre n’était pas du tout un monstre, mais un gentil petit lapin aux yeux verts et à la fourrure blanche qui m’a répondu : « Bonjour à toi. »

Bientôt, le monstre (je veux dire le petit lapin) et moi étions devenus bons amis. Nous avions plein de choses en commun, et je sentais que ce monstre était bien plus comme moi que le reste des gens que j’avais rencontrés dans la grande grotte. Je parlais la langue du monstre et comprenais tout ce qu’il disait. C’est incroyable ce que les gens se font de fausses idées parfois. C’est incroyable qu’ils fassent un monstre d’un petit lapin, tu ne crois pas ? Alors, j’ai demandé au petit lapin, dans sa langue, si je pouvais lui poser une question un peu personnelle. Le lapin a souri et a dit  : « Bien sûr, vas-y ! »

« Pourquoi les gens te prennent-ils pour un monstre ? »

" Oyyyy ! ", a gémi le petit lapin. Il avait des larmes plein les yeux, et il m’a dit que cette malédiction le poursuivait depuis qu’il était né. Un méchant sorcier, depuis un pays lointain, lui avait jeté un sort, en lui ôtant la faculté de mentir. Quand le petit lapin dit la vérité, il a l’air doux et gentil, mais au moment où il se met à mentir, il se transforme en un monstre affreux et effrayant. Comme dans l’histoire de Pinocchio, mais là, le sorcier était très méchant, et au lieu d’un nez qui s’allonge, il avait décidé que le petit lapin se transformerait en monstre.

« Alors, comment fais-tu ? » ai-je demandé au petit lapin en caressant sa fourrure.

« Je ne dis que la vérité », dit le lapin, et il m’a fait signe de le suivre.

Je suis allé avec lui dans un autre endroit très joli, avec une tribune, des lumières et des caméras. D’autres gens, qui comme moi n’avaient pas peur, s’y trouvaient assis. Le petit lapin est monté sur la scène et a donné un spectacle formidable. Tout le monde a applaudi, était heureux, et l’homme avec la caméra à l’épaule lui a demandé dans une langue magique quelque chose que je n’ai pas compris, parce que je ne comprends que la langue du petit lapin, et le petit lapin a dit : « Nous voulons la paix. » Et soudain, le ciel s’est assombri et le petit lapin a commencé à changer de couleur. Je me suis rendu compte de ce qui se passait, et j’ai couru aussi vite que j’ai pu. Les autres sont restés mais moi, j’ai couru, couru, et les portes étaient fermées, et je ne sais pas comment, mais je me suis soudain souvenu de la formule magique et j’ai crié « Je viens d’Israël ! » et la porte s’est ouverte et j’ai réussi à me sauver.