Le deuil et l’échec

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 7 mai 2006
par Yossi Sarid

à partir d’un livre sur le comportement des intellectuels juifs allemands lors de la guerre 14-18, Sarid nous offre une réflexion sur la guerre, sa vanité et les passions nationalistes malsaines qu’elle déchaîne. Méditation adressée à Ehoud Olmert et à Amir Peretz

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Ha’aretz, 2 mai 2006

Trad : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Je viens enfin de terminer la lecture du livre d’Amos Elon, "Dommage : une Histoire des Juifs en Allemagne 1743-1933". Son chapitre le plus passionnant, intitulé "la Fièvre de la Guerre", décrit la période avant, pendant et après la guerre 14-18. Instructif et effrayant : qu’est-il arrivé à ces écrivains, à ces poètes, journalistes, savants, musiciens et peintres pour qu’ils aient pu être à ce point aveuglés ? Pourquoi ont-ils perdu tout bon sens et ont-ils cédé à une euphorie insensée ? Comment des intellectuels ont-ils été emportés par ce militarisme nationaliste qui a gonflé les voiles de la guerre la plus stupide de l’ère moderne ?

Cette guerre a éclaté parce qu’une bande de politiciens et de généraux autrichiens et allemands a exploité, au nom de leurs lubies et de leurs fantasmes, l’assassinat d’un prince héritier à Sarajevo. Après qu’une guerre longue et insensée eut éclaté, l’ambassadeur à Londres fut assassiné. Dès les premiers jours, comme c’est le cas pour la plupart des guerres, les intellectuels trahirent leurs engagements, marchèrent au pas avec la foule et firent allégeance à la campagne guerrière qui commençait.

Parmi cette foule d’intellectuels qui marchèrent au pas, il y avait, entre autres, Thomas Mann, Stefan et Arnold Zweig, Max Reinhardt, Max Lieberman et Max Weber, connus pour la plupart pour leurs positions pacifistes. Amos Elon ajoute une liste de sionistes : Shmuel Hugo Bergman, Siegfried Moses, Kurt Blumfeld, Nahum Goldman, Martin Buber et beaucoup d’autres. Sigmund Freud, lui aussi, s’est laissé tenter par les sirènes de la guerre, mais ses passions firent long feu : il fut l’un des premiers à retrouver ses esprits. Seuls quelques-uns osèrent résister au bon moment sans se laisser emporter par le flot des mensonges : des politiques comme Rosa Luxembourg, Edward Bernstein et Karl Liebknecht, et quelques intellectuels comme Albert Einstein, Karl Kraus et Arthur Schnitzler. Que leur mémoire soit préservée.

Ce livre est un avertissement universel contre les charmes et les mensonges des guerres condamnables. Un clignotant rouge, ou noir, brun, vert ou bleu et blanc qui nous prémunit contre le flot d’émotions et la montée d’adrénaline que connaissant les hommes qui partent à la guerre au nom d’une paix qu’ils invoquent en vain.

Une fois encore, nous allons définir ce qu’est pour nous une guerre, et tenter d’enseigner cette définition aux autres, et en particulier au nouveau ministre de la défense, le civil Amir Peretz, qui pourrait se laisser tenter par les "professionnels" au cours de sa formation à son nouveau poste : toute guerre qui peut être évitée et ne l’est pas est une faute et doit être interdite. Toute guerre faite par choix naît dans le péché, et le péché porte en lui son châtiment. Toute guerre destinée à satisfaire une volonté d’expansion est maudite : elle finira par poursuivre ses auteurs et les faire chuter. Toute guerre qui résulte en une occupation est condamnée à devenir complexe, à corrompre, et au bout du compte, à échouer. Toute guerre destinée à donner une leçon, à frapper un ennemi en employant ses mêmes moyens, à se venger ou même simplement à dissuader, finira par provoquer d’immenses chagrins et des victimes innocentes. Toute guerre qui n’a pas défini à l’avance des objectifs politiques réalisables ne fera qu’empirer la situation qui prévalait auparavant, cette même situation qui a mené à la guerre.

Au vu de ces critères, Israël n’a pas connu de guerres, seulement des aventures. Seule la guerre d’indépendance fut une guerre à la vie ou à la mort, une guerre sans choix : si nous ne l’avions pas gagnée, nous n’aurions pas survécu. On décrit la guerre des Six jours comme une guerre de salut national, mais ce n’est pas le cas. Les menaces qui pesaient sur Israël à l’époque auraient pu être contrées par des actions militaires limitées, sans prendre le pays au piège dans cette poubelle qu’est l’occupation, de laquelle nous n’avons pas encore réussi à sortir. Quand tous ou presque pleuraient d’émotion pour le Mur des Lamentations et d’excitation à l’idée d’un troisième Royaume, seuls quelques-uns pleuraient les destructions. Beaucoup d’intellectuels, alors, se sont empressés de marcher au pas pour former le mouvement pour le Grand Israël. La plupart, depuis, l’ont regretté.

Les 50 années à venir seront meilleures et moins mortelles - nous en faisons la promesse - si les hommes d’Etat dirigent le pays et si les militaires dirigent l’armée, et seulement l’armée. Et si les uns comme les autres comprennent que la guerre est passée de mode, parce qu’il n’y a plus ni vainqueurs ni vaincus. Et si nous ne comptons pas sur les intellectuels, car seuls quelques-uns d’entre eux savent se protéger de l’ivresse le jour où l’ordre de mobilisation est donné. Et si nous ne comptons pas sur les faiseurs de paix professionnels, les pacifistes de conscience et les combattants anti-guerre à qui une jolie petite guerre leur donnerait l’occasion de montrer leur loyauté à leur cour et à leurs thuriféraires.

Aujourd’hui, journée en mémoire des victimes tombées au cours des guerres, nous dénombrons 22.123 personnes. La douleur de les avoir perdus ne fait qu’empirer. Plus il y aura de guerres, plus il y aura de douleur. Aujourd’hui, nous nous recueillons devant leurs tombes, avec un chagrin éternel, mais aussi avec ce sentiment terrible d’avoir manqué des occasions. Tant et tant que nous aimions auraient pu vivre sans avoir à mourir. Sentiments de deuil et échec, mêlés.