La reddition inconditionnelle des Palestiniens

par Ze’ev Sternhell

Traduit de l’hébreu et de l’anglais par Muriel Chemla pour LPM

Ha’Aretz, le 18 avril 2014

Ze’ev Sternhell a toujours souligné la légitimité des implantations créées par le mouvement sioniste sur la terre d’Israël jusqu’en 1967, à la différence de celles établies dans les territoires occupés après la guerre des Six Jours. Il écrit dans cet article que, malgré cette distinction, elles s’inscrivent toutes dans un même processus fondé sur la non-reconnaissance par le mouvement nationaliste juif, dans ses composantes majoritaires, des droits nationaux des Palestiniens. Pour Sternhell, sans une réaction salutaire contre “l’État des colons”, Israël sera mis au ban des nations. Ce cri de colère, adressé d’abord à son camp et notamment aux différentes composantes du centre politique, est une réaction face aux exigences de la reconnaissance par les Palestiniens d’un État juif.

Si l’on peut partager ses craintes devant la politique suicidaire du gouvernement, des réserves peuvent être émises sur son jugement concernant le rôle joué par la Cour suprême. En effet celle-ci reste, malgré toutes les critiques, le seul recours auquel les Palestiniens font souvent appel contre la politique de colonisation. Quant à la possibilité – dont il semble douter – qu’une majorité de remplacement puisse soutenir, le cas échéant, un accord raisonnable, les sondages montrent qu’elle existe encore virtuellement, surtout si cet accord est proposé par Netanyahu.

L’exigence de la reconnaissance par les Palestiniens d’un État juif n’est pas une coïncidence et ne doit pas être prise à la légère. C’est une façon d’exiger que les Palestiniens admettent leur défaite et reconnaissent le droit exclusif des Juifs à la propriété sur ce pays.

Il n’y a aux yeux de la majorité dominante aucune différence entre les Arabes citoyens israéliens et ceux qui sont résidents des Territoires, car la citoyenneté est considérée comme une fiction légale qui peut être annulée. Elle est, de toute manière, inférieure à l’affiliation nationale. Selon cette approche la nation est une création de l’histoire ou une création divine – d’autres diront une création de la nature – alors que la citoyenneté est artificielle, produit d’une décision arbitraire.

Selon la conception de la droite, le peuple juif a remporté une victoire décisive quant il a conquis le pays en un processus qui a commencé avec la première alyah [1], sans oublier la présence de l’ancienne population, et qui se poursuit jusqu’à ce jour. Ses deux sommets ont été la guerre d’Indépendance et la guerre des Six jours, chacun marquant une étape dans la poursuite des implantations. En ce sens, il n’y a pas de différence entre l’occupation de parties du territoire avant et après 1949, et la ligne verte n’a pas d’autre signification que d’être une ligne temporaire de cessez-le-feu.

La droite et tous ses sous-groupes croient exprimer là le consensus sioniste et c’est en grande partie vrai. Les différences d’opinion dans le mouvement nationaliste juif ont, dès le début, concerné plus les moyens que les buts. Il y eut une lutte de pouvoir entre le Mapaï [2] et les révisionnistes [3], mais elle ne portait pas sur l’essence du nationalisme juif. Le mouvement travailliste historique ne reconnaissait pas non plus les droits nationaux des Palestiniens. Pour ses dirigeants et ses penseurs, le contrôle juif du pays était ancré dans l’histoire et non dans le droit naturel d’un peuple à disposer de lui-même.

Selon eux, l’histoire venait toujours avant les désirs, les besoins et les aspirations du peuple. Les valeurs humanistes n’étaient pas centrales dans la pensée du Mapaï, et jusqu’à ce jour le Parti travailliste ne les a pas réellement intégrées.

C’est pourquoi le mot “accord” signifie, pour les leaders israéliens, une capitulation sans condition des Palestiniens. Pour que le droit exclusif des Juifs à la terre soit total et reconnu, les Palestiniens doivent accepter leur infériorité. Cette perception est profondément ancrée dans la conscience israélienne. Elle est partagée par la droite et toutes les composantes du centre, au sein du Parti travailliste et au Likoud, dans les villes de la périphérie et par la majorité des habitants du centre du pays. Ils rejettent tous le principe d’une égalité des droits pour les Arabes.

C’est pourquoi il est absurde d’attendre de l’armée qu’elle se conduise avec un minimum de décence dans les Territoires, de même qu’il est difficile d’imaginer la Cour suprême veillant à avoir une attitude strictement égalitaire envers les Juifs et les Palestiniens. Depuis le début du mouvement des implantations, ce soi-disant symbole du libéralisme et de la démocratie fonctionne comme l’armée, la police et le Shin-Beth [4], comme l’un des organes de l’occupation.

Il n’y a donc actuellement aucune chance de forger une majorité pour un accord raisonnable. Même si le Likoud se divisait miraculeusement en un mouvement conduit par le Premier ministre – qui essaierait de s’inscrire dans l’Histoire comme un De Gaulle plutôt que comme le fils du professeur Netanyahu [5] – et qu’une majorité nécessaire soit trouvée, une grande partie de la population ne le considérerait pas comme légitime. Personne n’aurait le courage d’appliquer la nouvelle politique.

Voilà pourquoi l’occupation se poursuivra, on confisquera la terre à ses propriétaires pour étendre les implantations, la vallée du Jourdain sera vidée de ses Arabes ; La Jérusalem arabe sera étranglée par les quartiers juifs et la Cour suprême accueillera favorablement tout acte de vol ou de folie servant l’expansion juive dans la ville. On a pavé la route vers l’Afrique du sud et on ne la bloquera pas tant que le monde occidental ne présentera pas à Israël un choix sans équivoque : arrêter l’annexion et vomir l’État des colons sous peine d’être mis au ban des nations.

NOTES

[1] La première vague d’immigration, de 1882 à la fin du siècle.

[2] Acronyme de Miflégeth Poalei Eretz Israel ou Parti ouvrier d’Israël, créé en 1930, et qui fut la force principale du pays jusqu’à sa fusion dans l’actuel Parti travailliste.

[3] Le Parti sioniste révisionniste fut créé en 1925 par Vladimir Jabotinsky dans l’objectif de « réviser le sionisme ». Il a été absorbé au sein du Hérouth, parti créé par Menachem Begin en 1948, et qui devint en 1973 la principale composante du Likoud.

[4] Shin-Beth : acronyme de Shéroutei ha-Bitahon, les services de Sécurité (intérieure).

[5] Père de Benyamin Netanyahu, le professeur Benzion Netanyahu, décédé à 102 ans en 2012, était l’ancien secrétaire de Jabotinsky et un des activistes du mouvement révisionniste. Reconnu comme l’un des spécialistes de l’histoire de l’Inquisition, il était resté fidèle aux idées du Grand Israël.