La nouvelle frontière d’Israël

Thème : "Mur", "Clôture", "Barrière" Frontières, ligne Verte

Ha’aretz
mis en ligne le 2 mars 2005
par Aluf Benn

Troisième volet de notre dossier : accords intérimaires ou règlement définitif ? Pour Aluf Benn, les dés sont jetés, quels que soient les désirs ou intentions du Premier ministre, dont cette phrase fera date : "Avez-vous déjà conduit un tracteur ?" a demandé Sharon à ses ministres. "Toute la zone est en culture. Les Arabes sont des Arabes. Ils respectent la terre, et ils la cultivent."

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Ha’aretz, vendredi 25 février 2005

La nouvelle frontière d’Israël

par Aluf Benn

(extraits trad. Tal Aronzon pour La Paix Maintenant)

Les pluies hivernales ont jeté un manteau vert sur les pentes orientales des collines de Jérusalem, et des tapis de fleurs blanches et violettes s’étendent au seuil des implantations, hors d’atteinte des troupeaux des Bédouins. Tout est serein ici, à Kfar Adoumim, Nofei Prat et Anatoth Almon, le long de la ligne de crête qui passe au nord de Maaleh Adoumim [1]. […] Quand cela roule bien, on est au centre de Jérusalem en vingt minutes. […] Suivant la carte approuvée dimanche dernier par le cabinet, la barrière de séparation passera exactement dans cette zone. […] C’est la nouvelle frontière d’Israël, le lieu des batailles à venir en vue d’un règlement permanent avec les Palestiniens.

Le Conseil des ministres [du 20 février dernier] fut l’une des séances les plus importantes présidées par Ariel Sharon : « Nous avons passé la journée, du matin au soir, à décider de la frontière entre Israël et l’Autorité palestinienne, du nord au sud », confiait un haut fonctionnaire qui avait participé à cette longue réunion. […]

Les ministres avaient compris, quelle que soit la prudence des propos consignés dans les minutes, que rien de ce qui serait de l’autre côté du mur ne resterait aux mains d’Israël. Nul ne parla de Hébron [2] ou d’Ofra [3], ni de Beit El [4]. Nul ne fit allusion à la « barrière orientale » que Sharon projetait autrefois de construire autour des Palestiniens.

Sharon coupla la décision du retrait de Gaza et celle de la construction du mur de façon à pouvoir tenir sa promesse de renforcer la maîtrise d’Israël sur les blocs d’implantations - le Goush Etzion, Ariel [5] et Maaleh Adoumim - au moment où il évacuait la bande de Gaza par anticipation. Il pensait, avec raison, que la combinaison des deux décisions imposerait une sourdine aux critiques internationales du tracé de la barrière. Le tracé qu’il a dessiné représente un compromis entre la gauche modérée, enchantée que la barrière suive de près la Ligne verte, et la droite modérée, qui tient aux blocs d’implantations. La « ligne de Sharon » est acceptable pour le centre, et seuls les extrêmes s’y opposent. Elle a obtenu l’aval d’une énorme majorité du cabinet : vingt ministres pour, un contre et une abstention.

Qui a déjà conduit un tracteur ?

Le tracé du mur fut revu après que la Cour suprême [israélienne] ait statué en juin 2004, faisant obligation aux cartographes de respecter le « tissu de la vie » palestinienne. En arrière-plan, l’arrêt de la Cour internationale de Justice à La Haye s’opposant à l’édification de la barrière au-delà de la Ligne verte et le déclin du terrorisme. La première tranche de travaux, au nord de la Cisjordanie, avait été lancée au moment des terribles attentats de 2002. A l’époque, nul ne s’inquiétait du sort des Palestiniens. Aujourd’hui viennent les pourvois, les requêtes à la Cour suprême, le regard vigilant de l’Amérique, et le contrôle serré du ministère de la Justice sur chaque centimètre carré. […]

Le tracé originel annexait un sixième environ de la Cisjordanie, alors que la nouvelle carte laisse 6 à 8 % de son territoire du côté israélien (selon que l’enclave d’Ariel est comprise ou non). […]

C’est au sud des collines de Hébron qu’ont pris place les plus gros ajustements, là où la barrière courra la long de la Ligne verte au lieu d’enclore les colonies de Susiya, Maon et Carmel [6]. Sharon a approuvé ces modifications après avoir parcouru la région avec Mike Glass, un fonctionnaire du ministère de la Justice, il y a six mois. Ses conseillers racontent qu’il a eu beaucoup de peine à renoncer à cette contrée superbe, opulente, où seuls un millier de Bédouins, à peu près, vivent avec leurs troupeaux, et à la laisser en dehors du tracé. Mais la terre est exploitée, pour l’essentiel en pâturages, et suite à la décision de la Cour suprême, les conseillers juridiques s’opposent à ce que l’on laisse des terres palestiniennes du côté israélien. « Avez-vous déjà conduit un tracteur ? » a demandé Sharon à ses ministres. « Toute la zone est en culture. Les Arabes sont des Arabes. Ils respectent la terre, et ils la cultivent. » […]

Le procureur général Menahem Mazouz a expliqué qu’il était impossible de plaider devant la Cour suprême la cause de l’ancien tracé de la barrière dans les collines de Hébron, car il est difficile de justifier l’annexion de terres cultivées par des considérations de sécurité. […]

Mazouz ne cache pas son manque d’enthousiasme pour le tracé adopté au Goush Etzion [7], même après qu’on l’ait corrigé en essayant de tenir compte des difficultés des Palestiniens. Il a laissé entendre aux ministres que son bureau avait agi sur instructions supérieures, en dépit de toutes les réserves légales : « Je ne vous dirai pas, Monsieur le Premier Ministre, que nous ne défendrons pas l’option choisie face à la Cour Suprême. Bien sûr que nous la défendrons, mais nous sommes là, sans aucun doute, dans une situation juridique périlleuse. » « N’essayez même pas d’imaginer le Goush Etzion à l’extérieur de la barrière », a répliqué Sharon. […]

Bush et la solution de continuité

Le discours de Georges Bush à Bruxelles, où le président des États-Unis a fait du règlement du conflit israélo-palestinien une priorité clef de son gouvernement, n’a guère surpris Yoram Ben Zeev, le directeur adjoint pour l’Amérique du Nord au ministère [israélien] des Affaires étrangères.

Bush a parlé de l’importance d’une solution de continuité territoriale pour les Palestiniens en Cisjordanie. « Un État fait de territoires clairsemés ne marchera pas », a-t-il dit. Les rédacteurs du texte pensaient corriger les remarques faites par la Secrétaire d’État Condoleeza Rice, qui avait mentionné une « solution de continuité palestinienne » sans plus de précisions. Sa déclaration avait soulevé une vague de critiques de la part de la droite juive américaine. Si la Palestine doit être continue, et la Cisjordanie reliée à Gaza, c’est Israël qu’il faudra couper en deux. Bush fut donc amené à expliquer que telle n’était pas l’intention.

Les termes de Bush contredisent la carte dessinée par Sharon à Ariel et Maaleh Adoumim. Les deux plus grandes implantations brisent elles aussi la continuité territoriale en Cisjordanie, ce qui est la raison de l’opposition américaine à les voir incluses dans les limites de la barrière. […] Dans les bureaux du Premier ministre, de hauts fonctionnaires soulignent que son tracé a été présenté aux Américains l’été dernier et accepté sans commentaires. Pour le ministre des Affaires étrangères, le débat est loin d’être clos.

[…] Le bloc à inclure autour de Maaleh Adoumim comprend huit colonies et une zone industrielle, avec des terrains non bâtis entre elles. Il n’y a aucun village palestinien. Une route de contournement serait construite autour du mur afin de relier Ramallah et Bethléem et d’unir le nord et le sud de la Cisjordanie. La colonie d’Adam resterait à l’extérieur pour ne pas bloquer le passage de la route. Telle est la solution de continuité que Sharon avait proposée aux Palestiniens.

Mais le problème n’est pas seulement le morcellement de la Cisjordanie, mais l’encerclement de Jérusalem-Est. Si l’on termine le mur, les quartiers palestiniens de Jérusalem seront entourés d’une barrière et séparés de la Cisjordanie. Et pour peu qu’Israël comble par de nouvelles constructions la zone du Mont Scopus à Maaleh Adoumim, suivant le plan que Sharon met tranquillement en œuvre, Jérusalem-Est deviendra une enclave déconnectée et cernée de toutes parts par des quartiers juifs.

Difficile, dans ces conditions, d’en faire la capitale de l’État palestinien, ce qui serait un autre obstacle sur la voie d’un règlement définitif. Il est donc peu probable que les Américains acceptent le tracé proposé autour de Maaleh Adoumim. La décision adoptée par le cabinet [israélien] laisse toutefois la porte ouverte à d’éventuelles modifications […].

Pinhas Wallerstein, qui dirige le Conseil de la région dont font partie les colonies au nord de Maaleh Adoumim, avait du mal à croire cette semaine, après avoir vu la nouvelle carte, que la barrière serait construite suivant le tracé proposé […] : « Je ne suis plus naïf. Si seulement les blocs de Maaleh Adoumim et du Goush Etzion pouvaient rester sous souveraineté israélienne, mais je ne crois pas que cela arrive. Peut-être trouvera-t-on une solution limitée pour Maaleh Adoumim… » Il dit que dans les négociations à venir après le désengagement [de Gaza et du nord de la Samarie], Israël commencera à Pisgat Zeev [8].