Israéliens / Palestiniens, une réconciliation possible ?

Thème : Initiatives de coopération et de coexistence

par Mathilde Casa

Rencontre LPM-JCall avec le Forum israélo-palestinien des familles endeuillées, le 23/3/2015 – compte-rendu

Le Forum israélo-palestinien des familles endeuillées réunit des familles qui ont toutes perdu un être cher dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Les membres de l’association ont décidé de faire quelque chose de positif de leur deuil, afin que ce qu’ils ont connu dans leur chair ne se reproduise pas à l’avenir, et que leurs enfants connaissent enfin la paix. Cette association, créée il y a vingt ans à l’époque des accords d’Oslo, est toujours aussi nécessaire aujourd’hui.

Le lundi 23 mars à 20h30, JCall et la Paix Maintenant ont reçu au Cercle Bernard Lazare une délégation du Forum israélo-palestinien des familles endeuillées.

En ouverture, Ilan Rozenkier, président de LPM, a insisté sur le fait que cette rencontre ne se placerait pas sous le signe de la tristesse, mais sous celui de l’espoir.

Il a ensuite procédé à la présentation des intervenants et de leur parcours, suivie d’un extrait du documentaire Two Sided Story [Une histoire à deux faces], puis d’un échange avec les invités et d’informations sur les actions en cours du Forum.

Ayelet Harel : « J’ai alors compris que nous étions tous des victimes »

Ayelet Harel, membre israélienne du Forum, s’est dite émue d’être là et de rencontrer des membres de la communauté juive – et non juive – de Paris. Elle a 48 ans, et trois enfants qu’elle élève seule. Sa famille est originaire de Pologne et Russie, et a grandi à Holon.

Son frère aîné, incorporé en 1981, a perdu la vie l’année suivante, au troisième jour de la guerre du Liban. Il a été abattu sur un tank à l’entrée d’un camp de réfugiés. La vie d’Ayelet en a été brisée et plus rien depuis n’a jamais été pareil. Elle avait alors seize ans, sa jeune sœur douze.

Quelques temps plus tard, lorsque des officiers ont voulu montrer à la famille l’endroit où le jeune homme avait été abattu, Ayelet a vu pour la première fois un camp de réfugiés totalement détruit par les bombardements de l’armée israélienne. Venue en tant que victime, elle n’a aperçu autour d’elle que des enfants et des femmes sans abri. « J’ai alors compris que nous étions tous des victimes, et ce fut un second traumatisme », raconte-t-elle.

« Puis la vie a repris son cours avec ses hauts et ses bas. J’ai été plusieurs années productrice à la télévision. Un jour, mon père est décédé. J’en ai eu assez de travailler à la télévision, et j’ai voulu donner un sens nouveau à ma vie. Il y a environ six ans, j’ai entendu parler du Forum. J’ai pris conscience qu’à 43 ans je n’avais jamais rencontré de Palestiniens. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un deuil de leur point de vue », ajoute-t-elle.

Ayelet participe alors à une semaine organisée à Neve Shalom, village judéo-arabe situé en Israël [1]. Elle entend le récit de toutes ces familles bouleversées par le décès d’un proche et décide de s’engager.

Ayelet Harel, comme Mazen Faraj, directeur palestinien du Forum présent à ses côtés, ont des enfants en bas âge. C’est ce qui donne sens à son engagement. Elle ne veut plus que ses enfants, ou ceux de Mazen, puissent se trouver en danger du fait du conflit.

Mazen Faraj : « La question qui nous concerne, nous Palestiniens, c’est la justice et non pas la violence. »

Mazen Faraj débute son intervention en hébreu sur une note humoristique : coupant le micro, il déclare : « Il y a suffisamment d’obstacles entre nous, ce n’est pas la peine d’en rajouter, je parlerai sans micro. » Rires discrets dans la salle.

Mazen Faraj vient d’un camp de réfugiés près de Bethléem. Il a 43 ans et trois filles, dont la plus jeune a six mois. « On me surnomme le père-aux-filles ». Mazen est né et a toujours vécu dans ce camp de réfugiés. Son père avait six ans en 1948 quand il a fui la violence et est arrivé là.

« Pourquoi nous manque-t-il si souvent l’électricité ou l’eau ? Pourquoi mon père est-il à la maison toute la journée à ne rien faire ? Pourquoi sommes-nous treize dans une seule pièce et quatre-vingt élèves par classe ? J’ai commencé à me poser de très nombreuses questions », raconte Mazen.

« Et la seule réponse qu’on me donnait, c’était la Nakba, la création d’Israël suivie de la fuite des Palestiniens. La situation “provisoire” que connaissent les réfugiés dure depuis 67 ans et aucune solution ne se profile. Vivre dans cette réalité oblige à faire quelque chose de sa vie », ajoute-t-il.

Mazen Faraj a été très actif durant la première Intifada. Il voulait avant tout dire aux Israéliens qu’il existait, que lui aussi avait des droits. Il a passé trois ans et demi en prison. La première fois, il avait 15 ans. « C’est l’âge où un jeune fait des études et prépare son avenir. Mais l’occupation domine ta vie, donc tu ne peux pas vraiment faire de choix. La situation choisit pour toi », constate Mazen.

Mazen poursuit son récit : « La première Intifada s’est achevée sur beaucoup d’espoir et les accords d’Oslo. On nous a dit que, d’ici quelques années, nous aurions notre propre État. Et cela n’a jamais eu lieu. Puis la seconde Intifada a éclaté, beaucoup plus violente. Personne de ma famille n’y a participé. On sentait le sang, la violence dans toutes les rues de Cisjordanie comme d’Israël. On ne faisait que compter les victimes des deux côtés.

Un jour, on a reçu un coup de fil de l’hôpital de Bethléem : mon père avait été hospitalisé dans un état critique. Il était allé à Jerusalem acheter des victuailles pour la famille. Sur le chemin du retour, sur la route de Bethléem, il a été tué par un soldat israélien, sans raison apparente. Nous sommes allés voir l’armée israélienne pour obtenir une autorisation de visite, afin de saluer notre père une dernière fois. Pour cause de couvre-feu, nous n’avons pas obtenu cette autorisation. Ce fut la nuit la plus longue de ma vie.

Il a été tué en revenant de l’hôpital. Sa seule faute a été de vivre au milieu d’un conflit dans lequel on est incapable de percevoir l’humanité dans le camp inverse. 

La vie a continué, normalement, mais celui qui a vécu un deuil sait que rien n’est jamais plus comme avant. Je n’avais plus goût à la vie. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre ce que je voulais faire en tant qu’être humain. Tout je monde parle de vengeance, c’est un sentiment qui peut sembler naturel, mais je n’ai jamais pensé à une vengeance. Pour moi, la question qui nous concerne, nous Palestiniens, c’est la justice et non pas la violence. »

En 2005, lors d’une réunion du Forum, Mazen Faraj a rencontré Rami, un Israélien ayant perdu sa fille de 14 ans dans un attentat. Ils ont entamé un dialogue sur leurs drames personnels. Pour Mazen, Rami ne pouvait pas souffrir, car il était l’occupant ; mais quand il a commencé à parler de sa fille, Mazen a compris qu’ils étaient associés dans une douleur commune.

« J’ai senti qu’ensemble nous pouvions utiliser notre douleur et notre deuil pour renverser les choses autour de nous. Depuis 9 ans, je vais partout dans le monde pour répéter une seule chose : nous ne sommes pas destinés à vivre dans ce malheur. Il est de notre responsabilité à chacun de faire notre part afin que les choses changent. »

« Quand on va dans une classe à Tel-Aviv, on se rend compte que tous les enfants portent sur leurs épaules la souffrance du peuple israélien, et il en va de même pour les enfants palestiniens. Nous sommes arrivés à un stade où les deux camps sont responsables de ce qui se passe. Nous devons sortir de nos propres cœurs. Les résultats des élections m’ont laissé sans voix, car je sais que la majorité du peuple israélien veut vivre en paix. La politique utilise et manipule nos peurs. Mais il reste un champ pour le possible et pour une paix durable », conclut-il.

Dans le champ du possible

Ayelet Harel reprend ensuite la parole pour expliquer la démarche du Forum, qui tente d’insuffler des changements dans l’opinion publique israélienne comme palestinienne à travers un travail éducatif auprès des jeunes.

Le Forum organise également des groupes de discussion entre adultes. L’un des principaux projets s’intitule Le Projet du récit : dans un cadre neutre, quinze Palestiniens et quinze Israéliens se rencontrent lors de plusieurs séances. En tandem puis en groupe, chacun doit raconter son histoire, puis celle de son binôme comme si c’était la sienne. Le Forum s’efforce de constituer les groupes à partir d’un point commun, notamment professionnel. Ces groupes de rencontre ont avant tout pour objet d’aider Israéliens et Palestiniens à avoir une meilleure compréhension de l’autre. C’est à travers le dialogue et l’échange que positions et perceptions évoluent.

Plus de 500 personnes se sont déjà rencontrées, le plus souvent en Cisjordanie, dans une zone où tous peuvent entrer sans autorisation. Les groupes effectuent aussi une visite à Yad VaShem et dans un village détruit par les Israéliens en 1948. Il ne s’agit pas d’une compétition, mais d’établir un processus d’empathie.

« Les personnes qui se réunissent à l’initiative du Forum ont été atteintes au plus profond d’elles-mêmes par le conflit. Le processus de discussion ne se termine pas dans un grand élan d’amour, mais les participants connaissent des évolutions et améliorent leur compréhension de l’autre. Il y a des moments violents pendant les rencontres, on ne se fait pas de cadeaux, mais il se passe vraiment quelque chose. On permet à chacun de regarder le conflit d’une autre manière », raconte Ayelet.

Un documentaire a été réalisé en 2011 sur l’un de ces groupes, Two Sided Story. Cette fois-ci, il n’y avait pas de base professionnelle commune. Pour que la démarche soit intéressante à filmer, le Forum a choisi de réunir des hommes et des femmes de partout en Israël et dans les Territoires : des religieux, des laïcs, des personnes de gauche, de droite, des jeunes et des moins jeunes. Le documentaire montre le déroulement des séances et l’évolution des participants.

Le message du film est en fin de compte positif et laisse place à l’espoir. « Nous ne pouvons faire revenir nos enfants mais nous pouvons devenir des personnes meilleures », affirme ainsi une participante.

Les membres du Forum se sont battus pour parvenir à une version unique de Two Sided Story, représentative des deux parties, prenant en compte les sensibilités – politiques, culturelles, religieuses – palestiniennes comme israéliennes.

Le documentaire a été diffusé près d’une centaine de fois depuis quatre ans lors de rencontres en Israël, notamment dans des écoles. Il a également été diffusé à la télévision israélienne. Une dizaine de rencontres ont été organisées avec des Palestiniens. Malheureusement, ce film n’a pas de canal de diffusion en France, mais il est possible de l’acquérir en anglais.

Le Forum a par ailleurs d’autres projets, tels que des rencontres entre femmes palestiniennes et israéliennes autour de la cuisine, qui ont abouti à la réalisation d’un livre de recettes [2].

Mazen reprend ensuite la parole pour répondre à plusieurs questions. Il a appris l’hébreu en prison. Mais, après 1967, toute la première génération parlait hébreu. Il existait une vraie coopération notamment économique entre Israéliens et Palestiniens, qui allait de pair avec une bien plus grande liberté d’aller et venir pour les Palestiniens. Les Palestiniens nés après Oslo ne parlent plus hébreu, ce qui renforce le fossé entre les deux sociétés. Il faut justement recréer des ponts et liens.

Mazen ne souhaite pas retourner dans son village d’origine, qui a totalement changé, même s’il avait la possibilité de le faire grâce à ses activités au sein du Forum. Il reste dans ce camp de réfugiés en attendant une solution au problème de son peuple, qui n’a ni liberté ni État.

Mazen Faraj conclut la rencontre en appelant à l’action : « L’avenir, c’est aujourd’hui, cela relève de notre responsabilité. Il faut que l’on trouve un moyen pour ne pas détruire le futur de nos enfants. Il faut que tout le monde fasse des concessions et soit prêt à payer le prix de la paix. Israël devra par exemple renoncer à 22% de son territoire actuel, et les Palestiniens à 78% du territoire qu’ils considèrent comme leur. Il faut un renoncement des deux côtés pour que chacun connaisse la liberté et la sécurité, qui sont inextricablement liées. Il n’y aura pas de paix sans sécurité, et vice versa. »

NOTES

[1] Nevé Shalom – Wahat as-Salam [Oasis de Paix] est un village à égale distance de Tel-Aviv et Jérusalem, établi conjointement par des Juifs et des Arabes, tous citoyens d’Israël. Son activité principale est le travail éducatif pour la paix, l’égalité et la compréhension entre les deux peuples.

[2] Jam Session. Recipes for Friendship, Jams and Remembrances (80 p.). Pour plus de renseignements : contact@lapaixmaintenant.org