Irréversible ?

par Amos Oz

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Bande de Gaza, août 2005. Tsahal face aux manifestants réfugiés sur un toit de l’implantation de Kfar Darom. Photo Yossi Zamir / Flash90. [DR]

Ha’Aretz, le 24 septembre 2015

http://www.haaretz.co.il/opinions/....

Une version adaptée en anglais est également parue dans Ha’Aretz le 25/9/2015 : http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

Le chapô de La Paix Maintenant

La situation est sombre, constate ici Amos Oz, qui persiste à voir dans la solution à 2 États la seule issue viable. À la différence des voix montant jusque parmi les intellectuels pionniers et compagnons de Shalom Akhshav pour la juger désormais impossible, il se refuse aux funérailles.

Un refus partagé par LPM, qui verse ce bref article au dossier. « Je suis fort loin d’être sûr que la solution à deux États se concrétise bientôt, mais seule la mort apparemment est irréversible, et cela aussi reste à vérifier », conclut Oz avec une pointe d’humour... À méditer, pour reprendre courage ! [T.A.]

L’article d’Amos Oz

La situation dans les territoires occupés est irréversible, et Israël n’a plus aucune chance de se déloger de ces territoires. C’est ce que nous entendons à longueur de temps tomber de la bouche de commentateurs-pythies [1] ; de colons et de tenants de la droite qui s’en réjouissent ; de négateurs du droit d’Israël à exister ; et de celle, aussi, de nombreux membres d’une gauche au désespoir [2].

Je suis de ceux qui craignent que la voie suivie par Benyamin Nétanyahou et les colons qui le dominent ne mène Israël à une catastrophe historique. Le futur peu éloigné m’apparaît fort sombre. Je propose cependant de nous méfier un peu du terme “irréversible”. Qui se souvient de la résurrection d’Israël trois ans après la Shoah ; qui a vu Anouar al-Sadate, président d’Égypte, descendre d’avion à l’aéroport Ben-Gourion et Mena’hem Begin l’accueillir et lui rendre la totalité du Sinaï en échange de la paix ; qui a été témoin de l’intégration d’un million d’immigrants en peu de temps ; qui a vu Yitz’hak Rabin et Shimon Pérès serrer la main de Yasser Arafat ; qui a vu comme les pelleteuses de Sharon ont rasé les implantations de Sharon à Gaza et en Cisjordanie du nord ; qui a vu Mikhaïl Gorbachov démanteler l’univers communiste – ferait bien de se méfier de la locution “irréversible”.

Je suis fort loin d’être sûr que la solution à deux États se concrétise bientôt, mais seule la mort apparemment est irréversible, et cela aussi reste à vérifier.

NOTES

[1] Parshanim yodêi-âtid (פרשנים יודע-עתד) : litt. “commentateurs-sachant l’avenir”. Le substantif, certes banal en hébreu moderne, fait aussi référence à qui travaille les textes de la Tradition judaïque ; tandis que ses attributs relèvent de l’univers de la lecture des astres ou du marc de café. Un de ces alliages dont Amos Oz, grand créateur de vocables devant qui bon vous semble, est coutumier, et qui nous alerte d’un léger clin d’œil : pour prophétiser, ils n’en sont pas pour autant prophètes. [NdlT]

[2] En témoigne par articles interposés le débat actuel, à gauche, entre des écrivains fondateurs et compagnons de Shalom Ah’shav : voir en particulier dans Télérama l’article récent de A. B. Yehoshua se résignant subitement à prôner un État binational ; à lire aussi, et pas du tout dans le même ton, celui de David Grossman traduit par Jean-Luc Allouche dans Libération. [NdlT]