Genève : nous avons deblayé le terrain pour la paix

Thème : Accords de Genève

Ha’aretz
mis en ligne le 27 octobre 2003
par Amos Oz

En grand écrivain qu’il est, Amos Oz revient sur l’atmosphère qui régnait lors des négociations qui ont conduit aux Accords de Genève, faite d’intimité et de gravité

The Guardian

http://www.guardian.co.uk/

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

par Amos Oz [1]

En me rendant a la conference israelo-palestinienne en Jordanie, j’etais sceptique. Je pensais que, comme souvent par le passe, nous reussirions a concevoir un projet commun d’accord autour de principes : faire la paix, stopper le terrorisme, mettre fin a l’occupation et a l’oppression, reconnaitre mutuellement les droits de l’autre, et vivre en bon voisinage dans deux Etats pour deux peuples ; Cela, nous l’avons fait a maintes reprises, a l’occasion de toutes sortes de conferences et de rencontres, avec accords et declarations publiques et tout ce que vous voulez. Souvent, ces dix dernieres annees, nous nous sommes trouves a des diistances vertigineuses de la paix, et avons glisse dans les abimes de la violence et du desespoir. Les memes vieux points d’achoppement allaient, craignais-je, nous faire echouer de nouveau : le "droit au retour", ou une solution au probleme des refugies ? Le "retour aux frontieres de 1967", ou une carte rationnelle qui prendrait en compte le present, et pas seulement l’histoire ? Une reconnaissance explicite des droits nationaux des peuples juif et palestinien a vivre chacun dans leur pays, ou seulement quelques platitudes equivoques sur une "coexistence pacifique" ? Un accord des Palestiniens a renoncer, de facon definitive et absolue, a d’autres revendications futures, ou des "trous noirs" qui permettraient une eventuelle renaissance du conflit et des violences ?

Dans le cadre des accords precedents, y compris les accords d’Oslo, les deux parties ont pris grand soin de ne pas toucher au "coeur radioactif" du conflit. Les refugies, Jerusalem, la fin du conflit, les frontieres definitives, toutes ces mines etaient signalees, et leur solution remise a un avenir meilleur. La conference de Camp David echoua a l’instant meme ou l’on posa le pied sur ces mines.

Une maison pour deux familles, pas un lit double

Le premier soir, les membres des deux groupes se rencontrent pour une premiere conversation. Quelques jours apres le meurtre de familles et d’enfants au restaurant Maxim, a Haifa, quelques heures apres que plusieurs Palestiniens innocents ont ete tues a Rafah, dont des enfants. Une ambiance etrange flotte dans la salle. Ici et la, quelqu’un lance une plaisanterie, peut-etre pour masquer ce melange d’emotion, de ressentiment, de soupcon et de bonne volonte.

Le colonel Ariel Shauli, ancien commandant de l’armee d’Israel dans la bande de Gaza, est assis face a Samir Rantissi, cousin du leader du Hama Abd al-Aziz Rantissi (que Tsahal avait tente d’assassiner a Gaza, ndt). Le fils de feu Faical Husseini, Abd al-Kader al-Husseini (nomme ainsi en hommage a son grand-pere, qui pour l’enfant que j’etais alors etait connu pour etre le chef des "bandes arabes" et qui fut tue en 1948 dans une bataille contre les forces israeliennes) est assis en face du general Shlomo Bron, ancien commandant en chef adjoint de la division planification strategique de l’armee israelienne. A cote de David Kimche, ancien officier du Mossad et ancien directeur general du ministere des Affaires etrangeres israelien, se tient Qaddoura Fares, un dirigeant du Tanzim, groupe activiste palestinien de guerilla. A travers la fenetre, au-dela de la Mer morte, on peut voir le petit amas de lumieres qui signale le kibboutz Kalia, qui d’apres le pacte de Geneve devrait passer sous controle palestinien. On peut voir aussi le grand dome de lumieres marquant Maale Adoumim, banlieue de Jerusalem sur la route vers Jericho, qui d’apres le meme document, deviendrait partie inalienable de l’Etat d’Israel.

Nous parlons et debattons (en hebreu) jusque bien apres minuit, avec Hisham Abd al-Razik, qui a passe 21 ans (la moitie de sa vie) dans les prisons israeliennes. Aujourd’hui il sert son pays en tant que ministre charge des affaires des prisonniers. C’est probablement le seul ministre charge des affaires des prisonniers au monde. Mais notre ministre-prisonnier a nous, Natan Scharansky, est probablement le seul ministre au monde portant le titre de "ministre charge des affaires de la diaspora". Un jour, la Palestine aura tres probablement un ministre charge des affaires de la diaspora au lieu d’un ministre charge des affaires des prisonniers. Il y a une certaine intimite qui regne dans ces rencontres : les Israeliens et les Palestiniens sont ennemis, mais pas etrangers. L’observateur suisse present a la conference a probablement ete surpris de voir les frequents changements de ton, dans les salles et les couloirs, entre la colere et les tapes dans le dos, entre les piques aussi acerees que des eclats de verre et les eclats de rire (des rires nerveux mais liberateurs souvent provoques par des formules involontairement a double sens, comme par exemple lorsqu’un Israelien disait "je peux te retenir un moment ?", ou quand un Palestinien disait "sur ce point, je vais faire exploser la reuinion").

Le jour ou nous siegerons face aux Syriens, les visages seront rigides et fermes des deux cotes de la table des negociations. Les Palestiniens disent la meme chose quand ils evoquent leurs rencontres avec les Saoudiens. Mais ici, au bord de la Mer morte, ou le depute Haim Oron et l’ancien ministre Yasser Abed Rabbo se promenent en short et sandales, nous ressemblons davantage a un vieux couple qui divorce, dans la salle d’attente du juge. Eux et nous pouvons plaisanter ensemble, crier, nous moquer l’un de l’autre, nous accuser, nous interrompre, nous mettre la main sur l’epaule ou la taille, nous invectiver, et meme, a l’occasion, essuyer une larme. Parce qu’eux comme nous avons vecu 36 ans d’intimite. Une intimite violente, cruelle, perverse, mais une intimite. Seuls eux et nous, et pas les Jordaniens, ni les Egyptiens, et encore moins les Suisses, savons exactement a quoi ressemble un barrage routier, le bruit que fait une voiture piegee, et ce que disent les extremistes des deux cotes disent de nous. Parce que depuis la guerre des Six jours, nous sommes aussi proches des Palestiniens qu’un geolier l’est de son prisonnier relie a lui par des menottes. Un geolier qui menotte son prisonnier a son poignet pour une heure ou deux, c’est assez banal. Mais un geolier qui s’enchaine a son prisonnier pendant 36 ans n’est plus libre non plus. L’occupation nous a vole notre liberte, a nous aussi. Cette conference n’etait pas destinee a inaugurer une lune de miel entre les deux nations. C’est meme le contraire : elle etait destinee a attenuer, enfin, cette intimite perverse. A formuler un projet de divorce equitable. Un divorce douloureux, complique, mais un divorce qui libere des menottes. Ils vivront chez eux, et nous vivrons chez nous. La terre d’Israel ne sera plus une prison, ni un lit double. Elle sera une maison pour deux familles. Ce lien de geolier a prisonnier deviendra un lien entre voisins qui partagent la meme cage d’escalier.

Un memorial commun

Nabil Qasis, ancien president de l’universite de Bir-Zeit et ministre de la planification de l’Autorite palestinienne, est un homme poli, introverti et melancolique. Et un dur negociateur. C’est peut-etre le seul membre du groupe palestinien a n’avoir aucune penchant pour la plaisanterie ou pour l’echange de piques avec les Israeliens. Il m’arrete devant la porte des toilettes et me dit : "s’il te plait [2], essaie de comprendre : pour moi, renoncer au droit au retour aux villes et villages que nous avons perdus en 1948, c’est changer completement d’identite". J’essaie reellement de comprendre. Ce que ces mots veulent dire, c’est que l’identite de Nabil Qasis est conditionnee a l’eradication de la mienne.

Plus tard, au cours d’une discussion dans la salle de reunion, Nabil Qassis eleve la voix et exige que le mot "retour" figure dans le document. En echange, lui et ses camarades consentiront a ce que le mot soit accompagne de reserves. Avraham Burg, religieux, depute travailliste et ancien president de la Knesset, eleve lui aussi la voix. Lui aussi est en colere : que Nabil Qasis renonce a une partie de son identite, comme moi, Avraham Burg, renonce a pas moins qu’une partie de ma foi religieuse en etant pret a accepter, le coeur brise, une souverainete palestinienne sur le Mont du Temple. Pour ma part, je dis qu’en ce qui me concerne, le mot "retour" est un nom de code pour la destruction d’Israel et pour la creation de deux Etats palestiniens sur ses ruines. S’il y a retour, il n’y a pas d’accord. De plus, je ne signerai que si le document contient une reconnaissance explicite du droit national du peuple juif a son propre pays. Ce fut l’un des nombreux moments difficiles qu’a connus la conference.

Finalement, les mots "droit au retour" et "retour" ne figurent nulle part dans le document, qui parle d’une solution globale au probleme des refugies palestiniens dans son ensemble, en dehors des frontieres de l’Etat d’Israel. De plus, le document que nous avons signe reconnait sans equivoque le droit du peuple juif a son propre pays, aux cotes de l’Etat du peuple palestinien. Autant que je sache, jamais nous n’avions entendu auparavant de la bouche d’un representant palestinien les mots "peuple juif", ni aucune reconnaissance du droit national du peuple juif a etablir un Etat independant sur la terre d’Israel.

A 2h30 du matin, apres une 15eme tasse de cafe, pendant une pause, je dis a Yasser Abed Rabbo et a plusieurs de ses camarades : un jour, nous devrons eriger un memorial commun en souvenir de cette horrible folie, la votre et la notre. Apres tout, vous auriez pu etre un peuple libre il y a 55 ans, il y a cinq ou six guerres, il y a des dizaines de milliers de morts (les votres et les notres) si vous aviez signe ce type de document en 1948. Et nous, les Israeliens, aurions pu depuis longtemps vivre dans la paix et la securite si nous avions offert en 1967 au peuple palestinien ce que le document leur offre aujourd’hui. Si la victoire et les conquetes de la guerre des Six jours ne nous avaient pas enivres.

Nous porterons meme Sharon sur nos epaules

Il n’y a aucune justification à l’hysterie qu’encouragent aujourd’hui les opposants a cet accord. Ses auteurs savent parfaitement que Sharon et ses ministres representent le gouvernement legal d’Israel. Ils savent aussi que leur initiative, fruit d’une longue serie de rencontres entre les deux parties, et demeuree strictement secrete pendant deux ans, n’est rien de plus qu’un exercice. Le but de l’exercice est uniquement de montrer aux opinions israelienne et palestinienne une fenetre a travers laquelle ils peuvent voir un autre paysage - plus de voitures piegees, de kamikazes, d’occupation, de repression ni d’expropriations, plus de guerre sans fin ni de haine. A la place, il y a une solution detaillee, prudente, et qui n’evite aucune question de fond.

Son principe de base est : nous mettons fin a l’occupation, et les Palestiniens mettent fin a leur guerre contre Israel. Nous renoncons au reve du Grand Israel, et ils renoncent au reve de la Grande Palestine. Nous abandonnons la souverainete sur une partie de la terre d’Israel, la ou est notre coeur, et ils font la meme chose. Le probleme des refugies de 1948, au coeur du probleme de notre securite nationale, est resolu de maniere globale, complete, et totalement en dehors des frontieres de l’Etat d’Israel, et beneficiera d’une importante aide internationale. Si cette initiative est appliquee, plus un camp de refugies, avec son cortege de desespoir, d’abandon, de haine et de fanatisme, ne demeurera au Moyen-Orient. Dans le document que nous avons en main, le cote palestinien accepte contractuellement, definitivement et irrevocablement, de dire qu’il n’a pas, et n’aura plus jamais dans le futur, de revendications a l’egard d’Israel.

A la fin de la conference, apres la signature, un representant des Tanzim nous a dit que peut-etre, aujourd’hui, nous voyons se profiler a l’horizon la fin de la guerre de cent ans entre les Juifs et les Palestiniens. Elle cedera la place, a-t-il dit, a un combat dans merci entre ceux de chaque cote qui soutiennent le compromis et la paix, et une coalition fanatique d’extremistes israeliens et palestiniens. Ce combat est aujourd’hui engage, avec Sharon qui est passe a l’attaque avant meme que le pacte de Geneve ait ete publie, et avec les leaders du Hamas et du Jihad islamique qui se sont precipites pour le soutenir, avec le meme vocabulaire haineux. Que n’a pas le pacte de Geneve ? Il n’a pas de dents. Ce n’est rien de plus que 50 feuilles de papier. Mais si les peuples des deux cotes l’acceptent, demain ou apres-demain, ils se rendront compte que le travail de deblayage a deja ete fait. Presque jusqu’au moindre detail. Si Sharon et Arafat veulent l’utiliser comme base d’un accord, ses auteurs ne se battront pas pour leurs droits d’auteur. Et si Sharon presente un plan different, meilleur, plus elabore, plus patriotique, qui soit aussi accepte par l’autre cote ? Qu’il le fasse. Nous le feliciterons. Et meme si, comme chacun sait, Sharon est assez lourd, mes amis et moi le porterons sur nos epaules.

 

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