Compte-rendu de la conférence d’Amos Oz

Thème : Accords de Genève

par Amos Oz, Elise Gillon

 


Compte -rendu de la conférence-débat d'Amos Oz à l'É.N.S.


le jeudi 26 février 2004


Préliminaires.


La salle Dussane (environ 250 places) était quasi-pleine.


Francis Wolff, directeur des études littéraires à l'École Normale Supérieure, a commencé par souhaiter la bienvenue à Amos Oz en précisant que l'initiative de l'événement revenait à un certain nombre d'élèves regroupés autour des Amis de La Paix Maintenant étudiants. Il a confirmé le soutien de la direction de l'École à cette conférence, « comme à toute initiative [d'un groupe normalien] dans le sens de la paix au Moyen-Orient », avant de saluer Amos Oz comme « un grand écrivain et un grand artisan de la paix », par opposition aux « industriels de la guerre ». À titre personnel, Francis Wolff a précisé qu'« en dépit des réalités quotidiennes [qui nous enfoncent] dans le désespoir », le paysage moral et intellectuel lui apparaissait changé depuis la signature des accords de Genève, qualifiés d'« héroïques » : auparavant, a-t-il déclaré, « beaucoup d'entre nous ne voyaient plus où étaient la raison et la déraison dans le conflit du Proche-Orient » ; aujourd'hui, cette confusion lui semble avoir laissé place à une situation plus claire : le camp de la paix contre les camp des opposants à la paix.


Grégory Haik a ensuite présenté Shalom Akhshav à l'assistance en retraçant l'histoire du mouvement en Israël, le développement d'associations de soutien dans plusieurs pays d'Europe et d'Amérique, la particularité des Amis de la Paix Maintenant France et la récente création du groupe étudiant. Il a rappelé les deux initiatives de paix sur lesquelles se concentrent les efforts : « La Voix des Peuples » d'Ami Ayalon et Sari Nusseibeh et les accords de Genève.


Puis Emmanuel Szurek a introduit le livre d'Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténèbres, comme un roman contenant des éléments autobiographiques : il ne s'agit pas de Confessions. Cependant l'histoire familiale du romancier fournit la trame du roman : les parents débarqués « du XIXème siècle » (en fait du Vilna des années 20) à Jérusalem, le père imprégné des idées du nationalisme romantique, sioniste de droite1, la mère sans aucune idéologie ni religiosité particulière, l'oncle européen convaincu, resté à Vilna pour sa perte jusqu'à l'invasion nazie. Emmanuel Szurek a commenté les « ténèbres » du titre en liant ce mot à consonance biblique aux expériences d'extermination. Mais le roman relate surtout l'expérience de la construction de soi loin de l'Europe, dans l'accession à un sionisme apaisé : tout en comprenant mieux les siens, le romancier, alors tout jeune homme, prend ses distances vis-à-vis de son père et se met progressivement à la place de l'autre, « l'Arabe ». À 15 ans, au grand dam d'une famille qui considérait Ben Gourion comme un dangereux gauchiste, il devient kibboutznik pour participer à la « réalisation supérieure du sionisme ». Au cours d'une garde de nuit, un camarade lui ouvre les yeux sur la légitimité de la résistance arabe, sans rien retrancher de la légitimité de l'état hébreu ; la seule solution à ces deux légitimités affrontées semble être l'arrêt de la conquête : « Si nous leur prenons plus que ce qui nous avons maintenant, nous commettrons un très grave péché. » C'est sur cette scène nocturne que s'est achevé l'exposé d'Emmanuel Szurek.


Conférence d'Amos Oz.

Introduction sur la société israélienne.

Amos Oz, avant d'expliquer quelques unes des idées de l'initiative de Genève, a tenu à nous parler d'abord de son livre Une histoire d'amour et de ténèbres. Il se refuse en effet à un dialogue 100% politique et donne la priorité à la culture : Israël en effet n'est pas seulement une armée et un gouvernement, comme les médias occidentaux le donnent trop souvent à penser ; Israël est aussi une société civile divisée intérieurement, profondément, et les médias occidentaux ne laissent quasiment rien percevoir de ces divisions. Ce qu'on voit dans les journaux, ce sont « 80% de fanatiques, 19% de soldats et 1% d'intellectuels d'élite en faveur la paix » (comme lui-même, a fait remarquer avec humour le conférencier). Or les Israéliens ne ressemblent pas du tout à cela : il vivent pour l'immense majorité dans la plaine côtière et non dans les colonies ; les ultra-orthodoxes ne forment qu'une petite minorité tandis que la majeure partie de la population est « laïque et bruyante » : pour donner une image de la société israélienne, Amos Oz préfère évoquer Fellini plutôt que Bergman ! Les divergences éthiques et théologiques au sein de cette société font que le débat entre faucons et colombes se nourrit d'arguments, mais aussi de sentiments très puissants. Amos Oz déplore qu'en Europe nous ne suivions que des manchettes des journaux, pas la réalité dans son intensité dramatique. Il décrit Israël comme « l'une des sociétés les plus passionnantes au monde » : « J'aime Israël, même dans les moments ou je ne l'apprécie pas ; j'aime Israël, même dans les moments où je ne peux plus le supporter », a-t-il affirmé. Il remarque que personne ne s'interroge jamais sur la légitimité de l'existence de la France après les crimes de la décolonisation, ou même de la Russie ou de l'Allemagne après Staline et Hitler : le problème d'Israël est qu'il est « souvent conçu comme un phénomène 100% politique ».


Une histoire d'amour et de ténèbres.


Amos Oz nous a donc présenté Une histoire d'amour et de ténèbres, un livre centré sur le mystère non résolu d'un mariage malheureux, celui de son père et de sa mère. Mariage malheureux et non cruel : on est loin de Qui a peur de Virginia Woolf ? La question fondamentale du roman pourrait être exprimée ainsi : comment un mariage entre deux personnes a priori sympathiques, des gens bien, sans mauvaises intentions, peut-il aboutir à une colossale tragédie, le suicide de la mère d'Amos Oz et la dérive de son père ? Le livre ne dénonce personne, on ne sait pas à la fin « qui est l'assassin » : cela reste un mystère théologique. Amos Oz définit aussi son livre comme le mystère d'un enfant né au beau milieu d'une bibliothèque, un petit garçon qui connaît les mots avant les réalités qu'ils désignent, et qui est aussi le fils monolingue de parents polyglottes : ses premiers mots en langue étrangère, ce sont les « British go home » lancés avec des pierres aux soldats britanniques pendant l'intifada juive de 1946 ! Car ces père et mère qui lisent et parlent une quantité impressionnante de langues européennes empêchent fanatiquement leur enfant d'apprendre une autre langue : quand ils ne veulent pas que le petit les comprenne, ils parlent russe ou polonais. Et 95% du temps, ils parlent russe et polonais, parce qu'ils parlent de génocide, du génocide européen en cours ou du génocide que leur promettent les dirigeants arabes d'alors. Ces parents qui lisent en allemand, en anglais, et rêvent probablement en yiddish n'apprennent que l'hébreu à leur fils unique de peur qu'il ne veuille retourner en Europe.


L'attitude des parents d'Amos Oz s'enracine dans une double déception : leur amour déçu pour l'Europe, leurs espoirs déçus par l'Orient. Leur amour pour l'Europe est un grand amour non partagé : Amos Oz se décrit comme l'« enfant des indésirables »2. Son grand-père polonais, pour échapper à l'antisémitisme de ses concitoyens, n'a-t-il pas tenté successivement d'acquérir toutes les nationalités européennes, partout refusé, jusqu'à demander la nationalité allemande en 1941, un an avant la mise en œuvre de l'extermination ? En vain, bien entendu. Personne ne veut alors des Juifs : un seul, c'est encore trop ! Le premier ministre néo-zélandais déclarait en 1936 qu'il n'y avait pas d'antisémitisme en Nouvelle-Zélande et qu'il ne devait donc pas laisser entrer de Juifs, faute de quoi l'antisémitisme y entrerait avec eux… L'Europe a vomi ses Juifs, et pourtant les seuls Européens étaient les Juifs : les autres se définissaient comme Russes, Polonais, Italiens, etc., tandis que les Juifs seuls se définissaient comme Européens. C'est pourquoi ils ont été stigmatisés comme « cosmopolites, parasites, et, pire que tout, intellectuels », des mots qui, rappelle Amos Oz, forment le point de contact des vocabulaires nazi et communiste. Or les parents d'Amos Oz aimaient passionnément cette Europe qui les avait rejetés, ils en aimaient le patrimoine, la culture, les paysages, les villes et villages, la neige et, surtout, la musique. Le sionisme de droite de son père était encore une façon d'imiter les nationalismes européens pour s'intégrer à tout prix à l'Europe : avec une armée, des frontières, un drapeau, les Juifs devenus semblables à toutes les nations européennes seraient peut-être enfin acceptés par l'Europe ! Les immigrants de cette génération cherchaient donc à recréer une Europe en miniature à Jérusalem : Amos Oz avoue n'avoir compris qu'assez tard ce que voulaient dire ses parents quand ils disaient qu'« un jour Jérusalem se développerait et deviendrait une vraie ville ». Le petit garçon ne voyait pas pourquoi Jérusalem n'était pas une vraie ville, jusqu'à ce qu'il comprenne que, pour ses parents, une vraie ville était une ville avec une rivière au milieu et des ponts par-dessus la rivière !


Pour nous faire saisir le lien entre amour déçu de l'Europe et espoirs déçus de l'Orient, Amos Oz nous a raconté l'histoire de sa grand-mère, telle qu'elle apparaît pour l'essentiel dans Une histoire d'amour et de ténèbres ; ce faisant, il nous mettait en garde contre la tentation de le prendre au mot sur tout ce qu'il dit dans ce roman, car il s'agit véritablement d'un roman, c'est-à-dire ni d'une autobiographie au sens strict ni de mémoires historiques, même si, comme tout roman, il en contient des éléments. Où est donc le « fait » quand le certificat de décès indique une « crise cardiaque », alors que la défunte continuait, à plus de quatre-vingts ans, à prendre trois bains bouillants par jour par peur des microbes de l'Orient ? Peut-être la grand-mère d'Amos Oz est-elle morte de propreté, ou plutôt de sa peur de l'Orient, ou plutôt de son attirance sexuelle pour l'Orient, dont elle se protégeait par cette propreté portée comme une ceinture de chasteté, ou plutôt de sa peur de son attirance sexuelle pour le Proche-Orient, ou plutôt de la colère que lui inspirait cette crainte de son attirance sexuelle pour l'Orient… et ainsi de suite…


Comme cette grand-mère épouvantée en arrivant à Jérusalem, les parents d'Amos Oz, venus en Orient pleins d'espoirs et de rêves mais incapables de s'y sentir vraiment chez eux, avaient vite perdu leurs illusions : ils ont alors reporté tout leurs espoirs sur leur fils, lui bâtissant une sorte de « rampe de lancement » pour son intégration dans la société israélienne en l'élevant uniquement en hébreu.


Amos Oz nous a livré que ce livre, écrit 20 ou 30 ans plus tôt, aurait été plein de colère, mais qu'il avait maintenant atteint un stade émotionnel où il pouvait se sentir comme un père ou une mère pour ses parents : au moment où ils s'installaient à Jérusalem, ceux-ci étaient plus jeunes que les enfants d'Amos Oz aujourd'hui. C'est pourquoi il a écrit son livre avec compassion, sans esprit de vengeance, dans un état d'esprit compréhensif, en cherchant « la comédie derrière la tragédie et la tragédie derrière la comédie ».


Les espoirs de paix entre Israéliens et Palestiniens.


L'histoire de l'amour trahi de ses parents pour l'Europe et de leurs rêves brisés d'Orient constituait la meilleure préparation à la deuxième partie de la conférence d'Amos Oz, consacrée aux espoirs de paix entre Israéliens et Palestiniens. Israël, a-t-il rappelé, est constitué pour moitié de Juifs chassés des pays arabes au moment même où les Palestiniens, chassés des terres israéliennes, apprenaient à vivre en réfugiés et entraient en diaspora. Amos Oz parle donc d'Israël même comme d'un « monde de rêves brisés, de rêves mutuellement exclusifs » : certains voulaient y bâtir « une république biblique », d'autres « une incarnation parfaite du shtetl juif », d'autres « un paradis marxiste », au point que certains kibboutzniks, jusqu'en 1952, rêvaient qu'un jour Staline en personne viendrait visiter leur kibboutz et mourrait de bonheur en voyant le marxisme devenu réalité… D'aucuns encore en voulaient faire une réplique de l'Autriche-Hongrie. Mais la seule manière de garder un rêve intact est de ne jamais chercher à le réaliser, avertit Amos Oz. Or Israël est un rêve réalisé, d'où ses imperfections. Israël n'est pas un roman critiqué par Le Monde : Amos Oz n'a que faire des critiques adressées à Israël par les journaux européens, même s'il a honte parfois des actions de son gouvernement. Mais c'est son affaire : il ne mendie pas comme ses parents l'amour de l'Europe.


D'après Amos Oz, cependant, le conflit israélo-palestinien est presque terminé. Ce conflit ne repose pas sur un « malentendu », comme le croient la plupart des gens en Europe : « les Palestiniens sont en Palestine parce que la Palestine est la patrie, et la seule patrie, du peuple palestinien » et « les Juifs Israéliens sont en Israël parce qu'il n'y a aucun autre pays au monde que les Juifs, en tant que peuple, en tant que nation, peuvent appeler leur patrie. » Les Israéliens ont le droit d'être la majorité sur une portion de terre. De même, les Palestiniens se sont assez vu reprocher leur « palestinité » (Palestinianness) pour prendre conscience d'une appartenance nationale qui leur était sans cesse renvoyée en pleine face : Amos Oz a en effet rappelé la tragédie subie par les Palestiniens, chassés de partout comme les Juifs naguère en Europe, acceptés au mieux temporairement par leurs voisins arabes comme les locataires d'une chambre dans un appartement où ils ne sont que tolérés. Le conflit israélo-palestinien n'est donc pas un malentendu mais le heurt d'une légitimité contre une autre, d'un droit contre un autre. En bref, une tragédie.


Dans ces circonstances, Amos Oz reproche aux intellectuels européens, méprisants envers les productions hollywoodiennes, d'appliquer au conflit du Proche-Orient le scénario d'un mauvais film hollywoodien : les bons contre les méchants. Ils n'ont pas compris qu'une tragédie est le choc d'un droit contre un autre droit et souvent aussi d'un tort contre un autre tort. Au Proche-Orient, les schémas anticolonialistes si simples et confortables, qui permettent de distinguer facilement les bons des méchants, ne collent pas : ils sont inadaptés au tragique de la situation. Heureusement, ce tragique n'est pas sans issue puisque aujourd'hui la majorité des Israéliens et des Palestiniens sait ce que sera la solution : la partition du territoire selon une frontière correspondant en gros au tracé de 1967 afin de donner un état à chaque peuple. Amos Oz en parle comme d'un « compromis douloureux », car « un compromis heureux est un oxymore ». Mais le choix n'est pas entre un compromis douloureux et une absence de compromis : le choix qui s'impose aux Palestiniens et aux Israéliens est le compromis ou le désastre, le compromis ou la mort. Amos Oz définit le compromis non comme une compromission mais comme le synonyme de la « vie » : « où il y a vie, il y a compromis. » Il s'agit d'essayer de rencontrer l'autre à mi-chemin : renoncer à la justice totale, qui conduit à la mort pour les deux parties, et accepter une justice partielle qui permet de vivre. C'est une décision qui sera « prise les dents serrées » et sera source de malheur mais c'est la seule compatible avec la survie des deux peuples. Amos Oz évoque à ce propos la différence entre les tragédies de type shakespearien et les tragédies de type tchéckhovien : à la fin d'une tragédie de Shakespeare, la scène est jonchée de cadavres et « peut-être la justice l'emporte-t-elle » ; à la fin d'une tragédie de Tchékhov, tout le monde est amer, déçu, mais vivant. Le compromis est donc la seule approche possible selon Amos Oz, « car chacundesdeux sait que l'autre ne partira pas et qu'il faudra partager l'appartement. » L'alternative de l'état binational est en effet totalement irréaliste. La meilleure preuve en est cet idéaliste suédois, partisan d'un état binational israélien et palestinien, à qui Amos Oz proposait de supprimer la frontière avec la Norvège, frontière symbolique en théorie puisque les deux pays sont en paix l'un avec l'autre depuis des siècles, parlent une langue similaire, possèdent des cultures très proches et n'ont jamais été séparés par un mur : pourquoi donc garder deux états ? Le suédois s'est aussitôt récrié : « Ah, mais c'est que vous ne connaissez pas les Norvégiens, Monsieur ! »


Selon Amos Oz, les deux patients (les deux peuples) sont prêts à l'amputation, mais les médecins (leurs hommes politiques) temporisent car ils sont lâches et savent que l'opération va faire mal. Pourtant, seule cette séparation permettra aux deux peuples de construire la paix et, à plus longue échéance, de collaborer à des projets communs, de « faire la cuisine ensemble », et plus tard, peut-être, de bâtir un « Nouveau Proche-Orient » sur le modèle de l'Union européenne. Amos Oz prédit que cela prendra bien moins de temps qu'il n'en a fallu à l'Europe pour sortir de son imbroglio de guerres sanglantes. Mais cette évolution ne pourra sa produire que par étapes et la première étape est la séparation en deux états.


Ce qu'Amos Oz attend de l'Europe, c'est de « la sympathie et de l'empathie » et non un jugement moral qui désignerait l'un ou l'autre des peuples comme la victime ou le bourreau. Il explique que l'Europe doit cela à ces deux peuples qui sont deux victimes du passé européen, jusque dans le conflit qui les oppose : dans un « mythe à la Berthold Brecht », les victimes s'unissent contre leur oppresseur, mais dans la réalité, souvent, les victimes se livrent une lutte d'autant plus âpre, comme deux frères mal-aimés par leurs parents deviennent ennemis. Il ne s'agit donc plus maintenant d'être pro-israélien ou pro-palestinien, mais d'être pro-paix. La véritable guerre est aujourd'hui entre les fanatiques qui voudraient saboter le compromis à deux états et les autres. C'est pourquoi le camp de la paix a besoin maintenant de l'empathie et des encouragements de la communauté internationale.


À propos des accords de Genève, Amos Oz note que ces accords ne sont pas le fait de « rêveurs » ni de « marginaux », mais de gens « pragmatiques » qui exercent ou ont exercé de hautes responsabilités politiques ou militaires au sein des deux peuples ; il espère bientôt être lui aussi un « ex » : « ex-militant pour la paix », comme les autres soutiens de ces accords sont « ex-généraux », « ex-ministres » ou « ex-chefs terroristes ». La grande originalité et l'atout majeur de cette initiative est de s'être attaquée de front à toutes les questions difficiles et de les avoir traitées en profondeur, les prenant à bras le corps au lieu de les éluder ou de les renvoyer à plus tard. Les accords de Genève ne laissent donc rien dans l'incertitude, aussi douloureuses que soient les solutions négociées : pas « d'ambiguïté créatrice » ici, qui serait synonyme de mort, seulement un « compromis douloureux » ; il s'agit d'un document juridique et pas de poésie. Un point d'extrême importance est que les deux parties déclarent le conflit définitivement résolu par ces accords, qui excluent toute réclamation ultérieure : c'est pour Amos Oz la garantie d'une paix viable. Ces accords sont en quelque sorte le modèle du futur traité de paix. Ils ont le mérite d'offrir aux deux peuples une perspective différente de la terreur et des humiliations quotidiennes, de leur ouvrir non pas encore une porte de sortie, mais au moins une fenêtre sur un avenir de paix possible. La solution du conflit ressemblera en gros à ces accords, bien que les dirigeants politiques puissent en définitive s'entendre différemment sur certains points : si Arafat et Sharon décidaient d'appliquer tels quels les accords de Genève, leurs auteurs n'iront certainement pas leur réclamer des droits ; s'ils parviennent à une solution légèrement différente, les promoteurs de Genève les soutiendront aussi de tout leur pouvoir. L'occupation et les humiliations imposées à la population palestiniennes ne cesseront que lorsque cesseront les attentats qui terrorisent la population israélienne, et ces attentats ne prendront fin qu'avec la fin des humiliations de l'occupation ; or Amos Oz ne veut plus se mettre à quatre pattes pour vérifier qu'il n'y a pas de bombe sous le bus que prennent de ses petits-enfants pour aller à l'école, comme ses amis de Ramallah ne veulent plus être bloqués dans leur territoire : la seule solution est la séparation en deux états. « Nous avons besoin d'un bon divorce », conclut Amos Oz.



Questions à Amos Oz.


Question 1 : Comment pouvez-vous être sûr que le temps de la paix arrive, alors qu'il y a eu tant d'accords auparavant qui n'ont abouti à rien ? S'agit-il seulement d'une stratégie de votre part pour créer un climat favorable à la paix en générant de l'optimisme ?


Réponse d'Amos Oz :

Le climat favorable à la paix existe réellement : c'est un fait statistique. Les sondages prouvent qu'une majorité statistique est favorable à un accord de ce type (deux états pour deux peuples), même s'il existe des minorités fanatiques qui lui sont hostiles. Par ailleurs, Amos Oz ne fait pas preuve d'un si grand optimisme puisqu'il ne peut donner de date à la réalisation de la paix. Simplement, cette paix est possible dans un avenir plutôt proche : la soutenir est donc un « impératif moral ». Plutôt que de s'enfuir ou de manifester devant un incendie, mieux vaut verser dessus la moindre quantité d'eau disponible, fût-ce un verre ou une cuillère à café : « la cuillère à café est petite, le feu est grand, mais tout être humain a une cuillère à café. » Amos Oz rappelle que quand il a commencé à militer pour la paix, ceux qui évoquaient la solution des deux états se faisaient traiter de « traîtres » ou d'« idiots » ; maintenant la majorité des deux peuples est pour cette solution. Cette évolution est très positive.


Question 2 : N'avez-vous pas peur d'un vide politique et militaire dans le futur état palestinien, qui permettrait aux fanatiques de prendre la place de la majorité palestinienne ?


Réponse d'Amos Oz :

« Évidemment j'ai peur ! » Mais Israël sans les territoires, soutient Amos Oz, est un Israël plus fort et non plus faible. Le problème à résoudre d'urgence est celui des réfugiés : c'est la question prioritaire, pas seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi « pour des raisons égoïstes de sécurité ». Il faut instaurer un droit au retour limité aux seules frontières du futur état palestinien, faute de quoi il n'y aura pas un état israélien et un état palestinien, mais deux états palestiniens ; il faut aussi assurer un travail, un logement et un passeport aux réfugiés palestiniens. L'Europe pourrait aider à résoudre le problème des réfugiés : il s'agit d'environ 700 000 personnes, soit à peu près 150 000 foyers et 200 000 emplois. La solution au problème des réfugiés est, « au-delà des accords, l'essence de la paix ». Quant à une éventuelle accession au pouvoir des fanatiques dans le futur état palestinien, Amos Oz a « plus peur des conditions actuelles qui détruisent les deux sociétés, palestinienne et israélienne ».


Question 3 (question double) : 1) Que pensez-vous du mur de sécurité actuellement érigé ?

2) Y aura-t-il beaucoup de palestiniens favorables à une démocratie dans le futur état ?


Réponses d'Amos Oz :

1) Un mur n'est pas forcément une mauvaise chose entre des ennemis violents quand il est au bon endroit, c'est à dire entre mon jardin et celui de mon voisin, et pas au milieu du jardin du voisin. Amos Oz n'approuve pas l'emplacement du mur actuel mais il n'est pas contre le principe d'un mur et se plaît à citer Robert Frays : « Une bonne barrière fait de bons voisins » (« A good fence makes a good neighbour »). Le docteur Tchékhov (car Tchékhov n'était pas seulement écrivain, c'était aussi un très bon médecin) aurait peut-être prescrit 10 ans de barrière entre deux voisins ennemis.

2) Il n'y a pas beaucoup de Palestiniens favorables à la démocratie, en effet, mais le mouvement démocratique est beaucoup plus fort chez les Palestiniens que dans les autres nations arabes. La capacité des Palestiniens à rire de leurs dirigeants est pour Amos Oz l'indice d'un climat propice à la démocratie ; Amos Oz donne en exemple d'humour politique une plaisanterie qui avait cours chez les Palestiniens quand la femme d'Arafat était enceinte : une douzaine d'organisations différentes auraient alors revendiqué cette action !


Question 4 : Que pensez-vous de l'article récemment paru dans Le monde « Pour les accords de Genève, contre le mur et pour le retour des réfugiés en Israël » ?


Réponse d'Amos Oz :

« Je ne lis pas Le Monde même s'il m'arrive d'y écrire » : Amos Oz ne savait pas de quel article parlait son interlocutrice, mais il a affirmé que si l'article était pour le retour des réfugiés en Israël, l'article était contre les accord de Genève. Les accords de Genève ne permettent le retour des réfugiés qu'à l'intérieur des frontières du futur état palestinien : c'est un point essentiel. C'est le seul moyen s'assurer dans l'état palestinien « une solide majorité palestinienne » et dans l'état israélien « une solide majorité juive ».

1 Le grand-oncle d'Amos Oz était l'idéologue du parti de Menahem Begin.

2 « Child of the unwanted », jeu de mots sur unwanted child, l'enfant non désiré.