À propos du film « Après le silence »

Thème : Après le silence

par Sabine Kebir

Interview de Yaël Armanet–Chernobroda par Sabine Kebir

le 25 octobre 2011

Le 18 juin dernier, LPM avait organisé devant une salle remplie la projection de After the silence, film qui retrace le parcours de Yaël Chernobroda. Parcours géographique limité, de Haïfa à Jénine seulement, mais itinéraire mental faramineux...

Dov, son mari, a été assassiné lors l’attentat suicide du 31 mars 2002 à Haïfa, dans le restaurant Matza. Plusieurs années, Yaël, qui appartient au Forum des familles victimes de la violence, organisation regroupant des familles israéliennes et palestiniennes endeuillées, a décidé de se rendre à Jénine pour y rencontrer la famille de Shadi Tobassi : celui là-même qui s’est fait exploser, entraînant dans la mort Dov, architecte spécialisé dans les constructions en secteur arabe, humaniste et militant inlassable pour la paix entre Palestiniens et Israéliens. Le film rend compte du cheminement qui a conduit à cette rencontre.

Yaël, présente lors de cette soirée, a impressionné son auditoire par l’intensité des propos qu’elle a tenus et la force de son aspiration éthique. Il nous a semblé intéressant de permettre à nos lecteurs l’accès à un long entretien qu’elle a accordé à Sabine Kébir après deux rencontres, à Berlin puis à Haïfa en 2010.

On trouvera ci-après la totalité de cet entretien, jamais publié jusqu’ici dans son intégralité – et moins encore en français.

1. Votre mari, Dov Chernobroda, fut une des victimes de l`attentat au restaurant Matza à Haifa le 31 mars 2002. Est-ce qu’il aurait encouragé votre démarche ?

J’en suis convaincue. Non seulement il aurait encouragé ma démarche, mais s’il était resté en vie, nous serions allés tous les deux ensemble à Jénine faire ce geste de paix et de réconciliation de rencontrer la famille de Shadi Tobassi, le terroriste de Matza, et cela bien avant que je le décide moi-même, hélas sans Dov !

Dov a toujours milité dans des partis de gauche (nous étions à Mapam, puis à Meretz) et il était, sur beaucoup de points, très en avance sur son temps ! C’est ainsi que je l’ai suivi le 14 septembre 1998, lorsqu’il a décidé de se rendre (pour la 2e fois) à la Moukhata d’Arafat à Ramallah rencontrer Arafat en personne. Et ce qui est incroyable, c’est que la lettre que Dov a donnée à Arafat pendant cette rencontre avait pour sujet ‘Peace settlement – Jewish-Arab settlement under Palestinian Authority ‘ (je parle de cette lettre, dans mon livre à la mémoire de Dov, que j’espère finir bientôt : cette lettre reste si actuelle, même 13 ans après, en 2011).

Fayçal el Husseini était un des meilleurs amis de mon mari. Il était le fils d’Abdel Kader al-Husseini, et surtout le directeur de la « Maison de l’Orient » à Jérusalem et le membre du Comité exécutif de l’OLP, chargé du dossier de Jérusalem. Dov avait invité Fayçal el Husseini à rencontrer des personnalités politiques juives de toutes obédiences, ainsi que des habitants de Haïfa, où nous habitions, et cela dès 1989, bien avant les accords d’Oslo et par la suite, très souvent encore. Faire se parler des personnes qui ne voulaient pas se rencontrer ! Nous sommes allés tous les deux à l’enterrement de son ami Fayçal el Husseini en juin 2001 à la « Maison de l’Orient » à Jérusalem et je peux vous assurer que nous étions peut-être quatre ‘anonymous ‘ israéliens dans toute cette foule.

Dov aura été un des rares architectes et urbanistes juifs à œuvrer, en tant que pionnier, pendant plus de trente ans, dans les villes et villages arabes de Galilée et de Wadi Ara en Israël. Je peux citer par exemple son influence sur la mise en place de nouvelles cartes communautaires dans la grande ville d’Oum-el-Fahem et la construction dans cette même ville, par son bureau d’architectes, du stade olympique, du collège Alrazi et du lycée de jeunes filles Hadeja, etc. Mais il réalisa aussi des constructions de bâtiments publics et sportifs et des projets d’urbanisme à Kfar Manda, Bir-el-Maktsur, Kfar Kara et dans bien d’autres localités arabes.

Dov croyait fermement que c’était de son devoir, en tant que sioniste, socialiste, architecte et urbaniste, et bien sûr en tant qu’être humain, de militer en faveur des droits des Arabes israéliens et de promouvoir le dialogue entre les deux peuples en conflit – le peuple israélien et le peuple palestinien.

Dov, qui avait 67 ans, à sa mort, était un véritable fils de cette génération qui a créé en 1948 l’Etat d’Israël. Ses parents étaient venus s’établir en Palestine en janvier 1935, trois mois avant sa naissance, et toute sa famille avait été décimée en Pologne : Dov était très fier que ses fils et petits-fils gardent son nom de famille Chernobroda, seul témoignage de ses proches disparus dans les camps de la mort en Pologne (cela se fait en Israël de changer de nom de famille et de chercher un nouveau nom de famille plus proche de l’hébreu, l’une des deux langues officielles de l’Etat d’Israël, avec l’arabe).

À Haïfa même, Dov militait aussi au Centre Culturel judéo-arabe de Beit Haguefen et au centre culturel Tsavta : en 1993, c’est lui qui lança l’idée d’une liste commune judéo-arabe – Mapam et Hadash – à l’occasion des élections municipales d’Amram Mitzna à la mairie de Haïfa. L’idée de Dov était qu’avant la signature du Traité de paix avec la Jordanie, nous devions donner l’exemple à l’échelon municipal, à Haïfa, où la coexistence pacifique entre habitants arabes et juifs est une réalité.

Ce n’est pas un hasard si déjà, le 13 octobre 1990, Dov avait organisé une rencontre entre les habitants de Haïfa et Ziad Abu Zayyad à l’hôtel Nof (car il était encore interdit de rencontrer des leaders palestiniens dans les locaux publics) – dont le thème était : ENNEMIS, MAIS ON SE PARLE.

2. Quand et comment avez-vous eu l’idée de vouloir connaître la famille du meurtrier de votre mari ? Est-ce que l’idée du film vous est venue personnellement ou a été inspirée par quelqu’un ou quelque chose ?

On dit qu’il n’y a pas de hasards. Je dis qu’il y a des hasards nécessaires ! (c’est le titre d’un livre que j’ai aimé lire). Quand vous rencontrez quelqu’un de nouveau sur votre route, vous pouvez lui dire bonjour, et ensuite passer votre route, ne plus le revoir, ne plus souhaiter le revoir, ce qu’on appelle : passer son chemin. Mais vous pouvez aussi vous dire : cet homme me touche, me parle, m’intéresse, j’ai vraiment envie de le connaître – et c’est ce qu’on appelle faire une rencontre, tout simplement !

C’est ce qui s’est passé quand j’ai rencontré le cinéaste et producteur allemand Marcus Vetter, ici à Haïfa en 2008. Je n’oublierai jamais la date : 23 mai 2008.

J’étais venue assister à la projection du film « Le cœur de Jénine », qui raconte l’histoire d’Ismaël Khatib, le père du jeune Ahmed, tué par erreur par des soldats israéliens à Jénine – car il portait un fusil-jouet, qui ressemblait de loin à un vrai fusil – et Ismaël et sa femme décident de faire un don des organes de leur fils à des enfants israéliens, comme geste de paix et de réconciliation. Ce film a reçu tant de prix merveilleux que c’est impossible, surtout en Allemagne, qu’on ne le connaisse pas !

J’étais venue seule, poussée par une profonde intuition que je ne peux renoncer à cette soirée. Le message du film me parlait, le fait que cela se passe au départ à Jénine m’interpelait. Et c’est ainsi que l’histoire d’Ahmed a rencontré …ma propre histoire et modifié le cours de ma vie dans les trois dernières années, puisque Marcus Vetter et son équipe ont présenté le 1er juillet 2011, en Première Mondiale au Festival du Film à Munich, leur 2e film sur Jénine, intitulé « Après le silence » et le sous-titre est : La réponse d’une femme israélienne au film « Le cœur de Jénine ».

Je reviens à cette soirée de la projection à Haïfa : le hasard des dons d’organes fait que des enfants juifs et arabes ont la vie sauve grâce à Ahmed. Marcus Vetter raconte dans son film la rencontre d’Ismaïl, quelques années après la mort de son fils, avec ces enfants qui vivent grâce à son fils.

J’ai écouté Marcus, profondément bouleversée, puis j’ai décidé de me lever et de dire devant le public, qui était en grande partie composé de jeunes arabes, venus en car de la ville arabe israélienne de Sakhnin, que j’avais, moi aussi, ‘mon’ histoire avec Jénine et un message de paix à transmettre à tous ces jeunes présents, celui de Dov.

Deux semaines plus tard, j’ai envoyé un mail à Marcus Vetter, lui proposant de penser à faire un film, qui soit la réponse israélienne à son premier film sur le conflit entre Israéliens et Palestiniens et sur Jénine. J’avais lu dans son site « Filmperspektive » que ses films documentaires cherchaient en général à raconter des histoires personnelles dans le cadre de la grande Histoire. Marcus, qui est devenu un très grand ami, a aussitôt répondu que cela l’intéressait, qu’on devait se rencontrer.

Un an s’est écoulé, puis Marcus m’a écrit qu’il avait parlé de mon idée à deux de ses meilleures élèves de M.A. à l’université de Tübingen, Jule Ott et Stephanie Bürger, et qu’elles avaient accepté avec enthousiasme de tourner ce film à Jénine et à Haïfa, dès la fin de leurs études. Comment ne pas tomber sous le charme de ce jeune professeur qui sait transmettre aux jeunes générations sa passion de son métier de cinéaste et surtout sa vision du monde, son regard humain et humaniste à la fois, sa vision de cinéaste ? Car il faut être aussi « visionnaire » pour s’engager notamment sur des routes aussi compliquées et complexes que celles du Proche-Orient ! Il s’agit (peut-être davantage que dans une autre partie du globe) d’essayer de « voir » au-delà des apparences, des non-dits, des préjugés des uns et des autres, « engagés » sur place dans ce conflit et cela ne doit pas forcément passer par tous les mots que l’on entend, mais encore et surtout par les silences ! Pour cela, la caméra est un auxiliaire hors pair.

Il va de soi que l’idée de décider de rencontrer la famille du meurtrier, comme geste de réconciliation, a été sous-entendue à partir du moment où j’ai écrit mon premier mail à Marcus Vetter et j’y ai pensé chaque jour, pendant cette année qui a précédé le début du tournage. Il était aussi clair que ces deux questions seraient très vite posées par Marcus : connais-tu le nom du terroriste de Matza ? Es-tu prête à penser… à aller à Jénine rencontrer la famille du terroriste ?

Mais rien n’a été facile et nous avons tous vécu ensemble tout un processus très lent – aussi bien l’équipe du film que la famille de Dov et mon entourage - que la famille et l’entourage du côté palestinien. Et c’est avant tout, cela notre beau film : ce long cheminement. Notre chance – et c’est pourquoi le film est si crédible – est que Marcus Vetter a décidé que les six mois nécessaires pour construire ensemble le film ne seraient pas de trop, que c’était le temps minimum nécessaire pour que la décision de la rencontre mûrisse et qu’elle se fasse…à Jénine !

3. Comment le groupe de travail a préparé la dramaturgie vivante et délicate du Film ?

Je ne peux évidemment pas parler au nom de l’équipe de cinéastes, je peux seulement dire mes impressions personnelles. Je reste en admiration devant le professionnalisme de toute la jeune équipe du film et leur profonde délicatesse. Nous sommes devenus très amis.

Essayez de vous imaginer : deux jeunes femmes, Stephanie Bürger et Jule Ott, âgées de moins de 30 ans, arrivent dans ce Proche-Orient si complexe, en octobre 2009. Elles ont lu des livres sur le conflit, elles ont une formation de cinéastes, elles ont intégré le regard de leur professeur d’université, le cinéaste et producteur Marcus Vetter, sur leur nouveau métier, mais surtout elles ont une intelligence du cœur et une profondeur d’analyse qui va lentement leur ouvrir toutes les portes. Steffi et Jule sont les deux régisseurs-cinéastes, elles sont amies et dirigent une plus jeune équipe qu’elles, la camera-woman Mareike Müller et le preneur de son, Aljoscha Haupt. Pour tous les quatre, il s’agit de leur premier film ! Steffi et Jule partent à la recherche d’une co-régisseur palestinienne, et après bien des refus (compréhensibles : qui n’a pas peur ?) elles commencent leur travail avec la tout aussi jeune Manal Abdallah.

Marcus Vetter va être là, pendant toute la période du tournage, qui durera six mois, mais sans être là : il est très occupé à son projet de rénovation du Cinema Jenin, sur place à Jénine, mais il a par ailleurs cette intelligence du cinéaste expérimenté et de l’homme si généreux, qui consiste à donner « carte blanche » à son équipe, tout en leur accordant tous ses conseils et son entier soutien. « Ses filles », comme j’ai très vite appelé Steffi et Jule, commencent avec l’aide de Fakhri Hamad, le directeur du Cinema Jenin, leurs travaux d’approche auprès de la famille Tobassi. Fakhri est un co-équipier hors pair, il fait partie intégrante de l’équipe et lentement, avec Manal, toute la jeune équipe commence à « créer des liens », à gagner la confiance des parents et des frères du terroriste. Le tournage du film peut commencer. Lorsque l’équipe arrive à Haïfa en Israël, trois mois plus tard, elle a déjà gagné en assurance et elle sait que le film va se faire…

Nous avons longuement correspondu par mail, je suis prête et je sais ce que je veux : perpétuer le message de Dov, qui disait que le conflit ne cessera pas, aussi longtemps que les ennemis ne se parleront pas. Mais aussi offrir aux spectateurs à travers le monde un autre visage d’Israël que celui des extrémistes de gauche et de droite, qui font la une des médias, apporter un simple message de paix et de réconciliation.

Quand l’équipe retourne en Allemagne après six mois de tournage avec plus de 200 heures de bobines, le véritable travail commence : celui d’ « écrire » le film. Et le résultat ?

En moins de trois mois, depuis la Première Mondiale du film (le 1er juillet 2011) au Festival du Film à Munich, le film ‘Après le silence ‘ a déjà obtenu deux Prix : le Prix Horizonte au Fünf Seen Festivals (le 6 août 2011) et le Grand Prix Ryszard Kapuscinski au 8ème Festival international Camera Obscura en Pologne (le 22 octobre 2011). Et ce n’est qu’un début…

4. Comment votre famille française et la famille israélienne de Dov ont-ils réagi à votre plan ? Qui vous a soutenu ? Qui était contre ?

Je dis toujours avec humour que Dov, dans toute sa vie, a eu moins de soutien dans ses projets solitaires et audacieux de paix que moi… en lançant l’initiative de ce film ! Quand en 1967 – comme me l’a raconté son fils aîné Yoav – Dov s’opposait déjà à l’occupation à long terme des territoires et disait qu’ils doivent vite être la base de la création de frontières sûres et définitives pour Israël (qui n’a toujours pas de frontières jusqu’à aujourd’hui, mais seulement des lignes de cessez-le-feu), Dov était en minorité dans son groupe d’amis et sa famille. On le traitait d’utopiste, de doux rêveur ! Aujourd’hui cette idée fait partie du consensus israélien.

J’ai ma famille de France, ma famille biologique : elle m’a toujours soutenue. Ma sœur Françoise, surtout. Mes amis de France, aussi. Mais ici en Israël, le sujet est plus brûlant. Il ne manque pas de chefs d’Etats arabes qui veulent voir l’Etat d’Israël disparaître de la carte du monde et cela, nous le vivons au quotidien, nous les Israéliens, depuis 1948. Nous existons de facto, mais aucun Etat arabe ne nous reconnaît de jure (sauf l’Egypte et la Jordanie, avec qui nous avons signé un traité de paix). Parler de paix et de réconciliation, quand la paix s’éloigne de jour en jour, procède pour beaucoup d’Israéliens de l’utopie.

Ma meilleure amie, Bluma, m’a accompagnée avec Yoav : ils m’ont tenue par la main à l’enterrement de Dov et ne l’ont jamais lâchée jusqu’aujourd’hui.

La famille de Dov est restée divisée, quant à notre plan et notre visite, comme l’est (toutes proportions gardées) celle de Shadi Tobassi : se rencontrer ou non ? Se parler ??? Dov était veuf, et il avait trois enfants – qui sont mariés et aujourd’hui il y a huit petits-enfants. Yoav, le fils aîné, me soutient dans ma démarche à la mémoire de son père, depuis le premier jour, il m’a accompagnée à Jénine et cela n’est pas facile pour lui de tenir bon face aux attaques de ses frère et sœur, cousins, etc. Tout le monde a raison, en ce sens que chacun a peur. Ce film raconte aussi comment on peut surmonter des peurs objectives et légitimes et essayer de briser, par une démarche de réconciliation, le cercle de la violence.

Mais Yoav tient bon, car il est convaincu, comme moi, qu’il continue le message de son père. Sur la tombe de Dov, l’an dernier, il a dit devant les siens à son père : « Papa, nous allons nous rendre à Jénine, Yaël et moi, la semaine prochaine et nous le faisons dans l’esprit de ton héritage moral et politique. Tu disais qu’avec les amis on n’a pas à faire la paix, mais avec ses ennemis, oui, il le faut. On doit se parler les uns avec les autres, c’est ainsi que tu nous l’as appris toute ta vie. »

Et puis il y a Alon. C’est le 6e petit-fils de Dov. Le seul petit-fils que Dov et moi avons fêté ensemble, puisque six mois après la naissance d’Alon, Dov a été assassiné. Alon aura 10 ans, cette semaine. Depuis que j’ai entrepris ce film, il suit avec intérêt chaque étape, veut son exemplaire personnel de chaque article de journal et il a insisté pour venir avec son oncle Yoav à la Première du film à Haïfa, le 19 octobre, la semaine dernière. Nous nous sommes beaucoup rapprochés. Tout au début du film, Dov chante à Alon qui vient de naître le refrain de ‘l’Internationale‘…

C’est tout simplement émouvant de sentir que le message de Dov est bien arrivé dans la génération de ce petit-fils adorable, si curieux de tout, si intelligent, si attentif, si sociable. Je l’écoute, je le regarde et il me rappelle ce que Dov racontait de lui-même, quand il était enfant et je tremble que son avenir ne lui soit volé, qu’il grandisse dans d’autres guerres. Je décrocherais la lune pour lui, comme j’ai voulu la décrocher pour son grand-père Dov, en lui donnant tout mon amour !

Pour Alon et tous les enfants de ce conflit sans fin, israéliens et palestiniens, je continuerai de dire à voix haute qu’il n’y a pas de compétition dans le deuil, que les négociations de paix doivent reprendre, que nous devons chacun surmonter nos peurs et faire avancer le processus de paix au Proche-Orient.

5. Comment êtes-vous entrée en contact avec la famille Tobassi, la première fois ? Est-ce que c´était par téléphone, ou êtes-vous allée directement leur rendre visite ?

Le premier contact a été par téléphone. Il fallait que je parle personnellement avec Abu Amjad, le père du terroriste Shadi Tobassi, et que je lui demande s’il acceptait de me parler, puis s’il était d’accord pour me rencontrer chez lui, à Jénine, avec mon petit groupe d’amis. C’était un samedi soir, après son retour de la prière à la mosquée.

« Les filles » m’ont demandé si je savais ce que j’allais dire ? Aucune idée, leur ai-je répondu. Mais je savais que j’allais composer le numéro de téléphone et parler avec respect, attention et désir de dialoguer, coûte que coûte. Cela n’a pas été facile, mais j’étais si calme. Entière avec moi-même. J’étais prête. Prête à parler au père du terroriste qui a tué Dov, que j’aimais tant et qui m’aimait tant. Nous ne voulions que continuer de nous aimer et vieillir ensemble.

Abu Amjad a essayé au début de me dire qu’il ne parlait pas bien l’hébreu, notre langue commune. Mais non, c’est sa peur qui parlait. Il avait travaillé de longues années en Israël comme ouvrier du bâtiment et son hébreu était très bon. Tout doucement, sans effort, la conversation est devenue très calme, respectueuse, et nous avons convenu que je viendrai à Jénine lui rendre visite avec mes amis, rencontrer sa femme, toute sa famille. Cette scène existe dans le film.

Quand j’ai fermé le téléphone, j’ai senti que les pleurs me submergeaient, que je ne pouvais retenir cette crise de larmes qui m’envahissait… et je n’ai rien freiné. J’ai pleuré, aussi longtemps que j’en ai éprouvé le besoin. « Les filles » étaient là, me soutenaient sans mot, Mareike filmait et sa caméra était une caresse, Aljoscha enregistrait le son, avec tact. Petit à petit, j’ai repris le contrôle de mes émotions. J’avais vu des photos du père, je m’étais dit que nos yeux sont de la même couleur, gris-bleu. Il a un beau regard, doux. Il n’y a pas de crime génétique. Je pensais tellement à Dov. Deux semaines après cette conversation téléphonique, nous sommes venus à Jénine rencontrer Abu Amjad et sa famille.

6. Qui est-ce qui vous a accompagnée à Jénine ?

Comme je l’ai dit plus haut, Yoav, le fils aîné de Dov, m’a accompagnée. J’ai pris instinctivement sa main dans la mienne, lorsque nous nous sommes retrouvés devant la maison d’où Shadi est sorti avant de se faire exploser à Haïfa – où sa famille habite. Je devais sentir le contact de Yoav, nous étions tous deux soudés par notre amour pour Dov.

Bluma Finkelstein, ma meilleure amie, a été à mes côtés comme Yoav – tout le temps. Nous nous connaissons depuis mes études à Strasbourg en 1969 - et Dov et Bluma étaient de si bons amis. J’ai longtemps hésité à demander à Bluma de m’accompagner à Jénine : j’avais peur qu’elle meure dans cette ville, comme moi. Il ne faut pas oublier que de Jénine, sont sortis plus de 20 terroristes-suicide et qu’ils se sont fait exploser dans les bus, restaurants et villes d’Israël pendant cette terrible 2e Intifada.

Mais Bluma m’a répondu : « Si tu dois mourir, je veux mourir avec toi ». Nous avons la conviction que nous avons fait ce que nous devions faire : un geste de paix.

Mais je me dois aussi de parler de mes amis du Forum des familles israéliennes et palestiniennes, victimes du conflit, l’organisation « Parents Circle – Families Forum ». Nous sommes plus de 600 familles, qui ont toutes perdu un proche dans le conflit et ont décidé ensemble de promouvoir une démarche de réconciliation, de tolérance et de paix, comme alternative à la haine et l’esprit de revanche.

À ma demande, deux de mes amis du Forum, le directeur israélien Nir Oren et le porte-parole palestinien Ali Abu Awwad, m’ont accompagnée avec Bluma et Yoav à Jénine et ensemble, nous avons rencontré la famille Tobassi. Le Forum est le pont qui m’a permis de faire cette longue route de 40 km seulement, qui sépare Haïfa de Jénine, pour construire un avenir commun, qui ne soit pas une terre de sang et de vengeance.

7. Est-ce que vous pouvez nous dire ce que vous avez ressenti et vécu, quand vous étiez pour la première fois dans la ville de Jénine ? Et chez la famille Tobassi ? Comment on vous a reçu ? Dans quelle langue vous avez parlé ?

« Les filles » m’avaient envoyé des photos de Jénine et je connaissais cette ville à travers les reportages à la télévision. Je raconte dans le film que cela m’a été difficile de regarder ces photos et de penser que Jénine est une ville qui redevient normale, où la vie reprend ses droits. Je ne cessais de penser à Dov, à sa mort inutile.

Le chauffeur arabe palestinien, Wassaf, nous a emmenés tous de Haïfa à Jénine et il faut dire que l’ambiance était détendue. Déjà en Israël, il brûlait tous les feux rouges et disait qu’à Jénine les feux rouges sont verts… Je me rappelle l’arrivée au Checkpoint de Jalamé, mais surtout cette grande ligne droite jusqu’à l’entrée de la ville, les serres agricoles, et puis le bruit, la foule qui déambulait dans les rues, les autos qui faisaient leur slalom à grands renforts de klaxon, le sentiment d’entrer au Far-West de mes films de jeunesse.

Aucune angoisse véritable, même si nous les Israéliens, nous avions tous signé, auprès des autorités israéliennes, un document attestant qu’en entrant dans la zone A (zone interdite pour les Israéliens), nous renoncions à toute responsabilité d’Israël, du Ministère de la Défense et de l’armée israélienne à notre égard, en cas de danger, y compris danger de mort, « quelque mort que ce soit ». J’ai ce document devant mes yeux ! Ce n’était pas de l’inconscience. Il y avait, quand nous sommes allés à Jénine en avril 2010, presque un vent de paix qui soufflait… Aujourd’hui, je ne serais pas entrée dans les territoires occupés, sous aucun prétexte.

La famille Tobassi nous a accueillis avec respect et politesse, selon les règles d’hospitalité d’une famille traditionaliste musulmane. Au début, la conversation a eu du mal à démarrer, mais aucun de nous n’était agressif, et petit à petit les mots sont venus aux lèvres, chacun a contribué des deux côtés à ce que la rencontre soit réussie. Et elle l’a été. Son sourire aux lèvres, Marcus Vetter ne l’a pas quitté pendant toute l’après-midi que nous avons passé tous ensemble à Jénine, d’abord dans la maison des parents, puis dans les rues de Jénine et au Cinema Jenin, puis dans le jardin de Dr. Lamei. Très vite, Bluma et moi nous sommes allées dans le salon des femmes rencontrer Oum Amjad, la mère de Shadi, et Sara, sa sœur et ses belles-sœurs. La conversation s’est déroulée en hébreu, car le père et la mère de Shadi sont nés en Israël (la mère à Muqeibila, un village arabe israélien, au nord de Jénine) et ils possédaient une carte d’identité israélienne.

Je reproduis ici un extrait du texte de mon livre, écrit après la visite à Jénine :

« Bluma et la mère s’étreignent, avec des sanglots. Moi, non. On ne pleure jamais de force. J’ai tant pleuré ces dernières semaines. Je pense à Dov, oui – et à l’avenir. Instinctivement, je m’accroupis tout à côté d’Oum Amjad, je lui prends la main et ne la lâche plus.

« Je l’appellerai “Maman” pendant toute cette rencontre, pendant toute la journée. Cela m’est venu instinctivement. Pour moi, elle est d’abord une mère : elle a élevé ses 5 garçons et ses 3 filles, elle a aujourd’hui 15 petits-enfants. Je refuse de généraliser. C’est Shadi qui a tué, pas elle, pas eux. Oum Amjad me raconte en hébreu que son fils n’a dit à personne qu’il allait au restaurant Matza se faire exploser, que le remords la ronge, qu’on a trouvé en elle une leucémie après l’attentat, qu’elle a été opérée en Jordanie, car on leur a repris leurs cartes d’identité israéliennes et leurs cartes de sécurité sociale. "Peut-être peux-tu aider à ce qu’on nous les rende ?", demande-t-elle doucement. Elle me montre sa grande cicatrice à la jambe. "Tu as des enfants ?" me demande-t-elle encore. "Non, je n’ai pas pu en avoir. Mais mon mari était veuf, et j’ai hérité d’une famille merveilleuse, trois enfants, huit petits-enfants, sans faire d’efforts ! Toi, tu as travaillé dur pour élever ta nombreuse famille !"…

« J’écoute Oum Amjad. Elle me raconte qu’elle ne voit plus ses deux autres filles, mariées à Oum-el-Fahem, ni sa propre famille de Muqeibila, au nord de Jénine, en territoire israélien. La famille de son mari vit à Jénine. Je parle très peu de moi. Et je ne lâche pas un instant la main d’Oum Amjad. Elle ne la retirera pas.

« Au début, seule une de ses belles-filles est présente. Puis Sara, la jeune soeur de Shadi, jolie benjamine de 16 ans, et la deuxième belle-fille se rapprochent de nous. Elles nous tendent un Kleenex à Bluma, Oum Amjad et à moi. Je prends les Kleenex et toute la boîte et les éloigne de nous en disant : "Non ! Aujourd’hui, on ne pleure plus ! On a toutes assez pleuré ! Aujourd’hui on pense à l’avenir, aux enfants et aux petits-enfants !" – et aussitôt, l’ambiance devient plus détendue : les jeunes femmes apportent un appareil photo, les piles sont un peu vieilles, le flash marche un coup sur deux, on rit ensemble !

« Jule, l’une des cinéastes, est avec nous. Nous avons fait la route ensemble ce matin, elle m’accompagne déjà depuis hier soir, et sa présence si attentive me fait du bien. Elle aussi prend des photos, et nous sommes bien, ensemble, entre femmes, même sans traduction de l’arabe. On se comprend aussi sans les mots.

« C’est le moment que je choisis pour sortir de mon sac la jolie nappe du kibboutz Shoval avec des motifs de Yaël (la gazelle en hébreu) que j’y avais cachée. Je ne savais pas encore en venant si je l’offrirais ou non. J’interroge Bluma en français : elle dit oui. La maman est émue aux larmes, elle demande à Jule de faire une photo, elle, la maman de Shadi qui refuse d’être filmée dans "notre" film. J’ajoute : "Je voudrais, quand vous dresserez une grande table - c’est une nappe de 1.50m sur 1.50m – avec vos enfants, vos petits-enfants et vos futurs autres petits-enfants et arrière-petits-enfants, que vous vous rappeliez qu’il y a une femme en Israël, qui s’appelle Yaël, qui est venue un jour vous voir, pour qu’on fasse ensemble un geste de paix et de réconciliation. Dov, mon mari, a été tué pour rien, Shadi est mort pour rien. Espérons que l’État palestinien sera créé et que la paix viendra bientôt !"

« En retournant peu après au salon, je croise le regard plus détendu du père. Il a compris que la rencontre avec sa femme s’est bien passée, puisqu’elle nous rejoint tous dans le salon. Elle nous accompagnera ensuite à la belle visite du ’Cinema Jenin’, organisée par Marcus, et chez le propriétaire du ’Cinema Jenin’, alors qu’elle avait dit qu’elle ne viendrait pas. Quand nous nous retrouverons en sortant, dans la cour de la maison, Bluma et moi répondrons au salut amical de la main de toutes les femmes de la famille, le sourire aux lèvres, penchées aux fenêtres. Bluma me dira plus tard que derrière nous, tous les voisins étaient, eux aussi, aux fenêtres.

« Notre rencontre auprès de la famille Tobassi va s’achever. Nous parlons aussi de Dov, Yoav et moi, à tour de rôle, mais sans nous être concertés, nous ne souhaitons pas être trop longs, nous disons l’essentiel, même avec un peu d’humour. Le parcours de Dov, son métier, son regard sur le conflit, son activité politique, ses rencontres avec des palestiniens, avec Fayçal-el-Husseini et Arafat. Notre présence ici est la plus belle preuve que Dov vit en nous, par-delà son assassinat, que son message perdure. »

8. Combien de foisavez-vous été à Jénine chez la famille Tobassi ? Et comment vos relations se sont développées ? Qu’est-ce que vous avez appris sur l’histoire de cette famille ?

Je n’ai été qu’une seule fois à Jénine chez les Tobassi. Le plus émouvant est que la rencontre s’est faite dans l’appartement des parents, mais c’est là que Shadi aurait dû habiter s’il ne s’était pas fait exploser dans le restaurant de Haïfa, avec le désir de tuer le plus de personnes possible. C’est là que ses parents ont rêvé de le voir marié et fonder une famille, comme ses autres frères et sœurs.

Je rappelle aussi que nous, Israéliens, nous avons l’interdiction formelle de nous y rendre. Nous avons signé un document très clair, qui dit les dangers que nous pouvons rencontrer.

Mais nous nous sommes revus en février 2011 à Berlin, invités – les parents et moi – au Gala de Cinema for Peace. C’était émouvant de se retrouver en Europe, qui est ma patrie d’origine et pour les Tobassi, une vraie terra incognita. C’était leur premier voyage à l’étranger. Toute l’équipe du film et Fakhri et Marcus étaient évidemment présents !

Nous sommes montés sur la scène, au cours de la soirée de Gala, et avons chacun dit notre message de paix. On peut l’entendre et le voir sur le site de Cinema for Peace.

Mais les plus belles conversations ont été entre nous, dans la chambre d’hôtel des Tobassi, lorsque je les y ai suivis à leur demande. Ou lorsque nous nous sommes promenés ensemble à pied dans Berlin. Je les raconte – encore une fois – dans mon livre…

Je dois reconnaître que je connaissais beaucoup de choses sur la famille Tobassi avant de venir les rencontrer, car j’avais longuement interrogé Jule et Steffi. J’ai complété mes informations en revoyant les parents à Berlin, dressé pour moi la liste complète de toute la dynastie, avec tous les prénoms. Les Tobassi ne m’ont pas questionné sur ma vie sans Dov, ni sur ses enfants ou petits-enfants. Je crois qu’ils craignaient d’aborder cette question. J’appelle cela les champs de mine de la paix… Je ne leur en veux pas, à la limite je ne leur demande rien pour moi. Mais je voudrais que leurs enfants et petits-enfants, après m’avoir connue et avoir connu Yoav et Bluma et mes amis du Forum, ‘regardent’ différemment les Israéliens.

Avant la Première de notre film à Haïfa, la semaine dernière, j’ai appelé à deux reprises Abu Amjad, le père, chez lui à Jénine. Je voulais lui dire que c’était bien sûr impossible d’envisager l’éventualité d’obtenir une autorisation d’entrée en Israël pour lui et sa femme, mais que j’avais quand même réussi à obtenir que Manal Abdallah, la jeune cinéaste palestinienne, vienne ! Donc tout n’était pas si impossible…

Je lui ai appris que notre film allait être présenté à Dubaï, au 8e Festival international du Film du 7 au 14 décembre prochain et il m’a demandé si j’y allais. « Non, je ne peux pas en tant qu’Israélienne et je ne veux pas non plus. Mais toi, tu voudrais ? » Quand j’ai compris que oui, j’ai ajouté : « Bon, tu ne peux pas venir à Haifa, moi je ne peux pas venir à Dubaï… » et Abu Amjad a terminé ma phrase en riant :« alors on se reverra à Jénine ! »

Cette petite anecdote dit à elle seule combien le fait que nos rencontres, que ce soit ce fameux jour du 8 avril 2010 à Jénine, ou à Berlin, en février 2011, ont toujours été, comme je les appelle, « entre nous » – a été le garant de leur succès. Ni la radio, ni les médias, ni la télé, et surtout ni les opposants à Jénine à notre démarche de réconciliation n’ont su l’existence de cette rencontre à l’avance. « Entre nous » ? Là a été la clé de notre bon contact.

En lui parlant la semaine dernière au téléphone, je me disais : Abu Amjad sera le préposé à l’Orient, et moi à l’Occident…pourquoi pas ???Tous deux sommes deux protagonistes essentiels du film et les partenaires d’un même message, mais c’est surtout la mère, Oum Amjad et moi, qui avons commencé, avec la belle photo principale du film, à répandre notre message de paix et de réconciliation à travers le monde.

Nous sommes dans une ère (surtout dans les pays arabes environnants) où la femme tient un rôle de plus en plus déterminant. Pourquoi deux femmes qui se tiennent la main dans les rues de Jénine ne « diraient »-elles pas davantage que tous les mots des politiciens ? Je crois encore en l’Homme. Je crois aux gestes des femmes ! On ne peut pas se permettre d’attendre : le Pakistan, la Turquie et l’Iran veulent nous voir engloutis sous terre ou rejetés dans la Méditerranée ! Il faut donner des raisons d’espérer aux deux côtés du confit israélo-palestinien.

9. Quels étaient, d’après vous, les sentiments de la famille Tobassi ?

Il est difficile de répondre à leur place. Ce qui est intéressant, c’est que nous étions si calmes, nous les Israéliens, et je pense que cela a donné le ton à la rencontre dès le premier instant. Tout le monde était ému, les Tobassi aussi, et cela se voit et se sent sur l’écran – oui, personne n’a cherché à forcer ses émotions. D’ailleurs, toutes les horloges au mur dans la maison des Tobassi indiquaient des heures indifférentes : je me suis amusée à me faire cette réflexion en moi-même…Le temps ne comptait plus, nous étions réunis et c’était ça, l’essentiel. Je pense que les Tobassi pouvaient redouter que nous venions leur dire : « mais quel genre de fils vous avez élevé ? », mais là n’était vraiment pas le but, ni de Yoav, ni de Bluma, ni de moi.

Comme je l’ai écrit, notre présence dans cette maison a été la plus belle preuve que Dov vit en nous, par-delà son assassinat, que son message perdure.

Personne n’a cherché à savoir qui est le plus coupable des deux dans ce conflit.

En privé, la mère a assuré qu’elle ne savait rien, qu’elle n’aurait pas laissé partir son fils Shadi, si elle avait su son plan de mort, surtout que son mari et ses autres fils travaillaient à Haïfa et qu’ils ont tous perdu ensuite leurs papiers israéliens, qui leur ont été retirés.

On s’est rencontrés, on a essayé de se connaître, on a chacun évoqué cette période terrible de 2002, mais sans extérioriser ses émotions. On a parlé des victimes des deux côtés et en fait, on a compté nos morts inutiles, qui constituent la substance la plus tragique du conflit.

Lorsqu’Abu Amjad a épluché une banane et dit : « Comment il s’appelle déjà ? Il ne mange rien ! », tout en tendant la banane à Yoav qui l’a remercié en souriant, toute la salle a éclaté de rire, que ce soit en Allemagne ou en Israël. Le public ne se trompe pas.

10. Comment la ville de Jénine a-t-elle réagi par rapport à votre visite ?

La ville de Jénine n’a pas su que nous venions et c’est ça qui a fait que notre visite s’est bien passée !! Je ne blague pas. Nous étions dans une grande mesure incognito et mis à part quelques amis et voisins de la famille Tobassi, personne n’a été mis au courant. Il ne fallait surtout pas que cela dégénère, par exemple, en pleine rue, en un débat politique entre deux peuples en conflit et comme les tensions ne manquent pas, l’équipe du film a tout simplement préparé notre visite avec infiniment de discrétion et de tact. Si Zakaria Zbeide par exemple (et son syndrome de Spartacus !) avait su que je suis venue à Jénine, je crois que j’aurais été en danger.

Aujourd’hui, c’est plus clair que jamais, avec ce qui s’est passé à Jénine cette année, après le meurtre de Juliano Mer.

11. La famille Tobassi avait éliminé les photos de leur fils Shadi du mur du salon quand elle vous a reçue. Quand avez-vous pu regarder la photo de Shadi Tobassi ? Au moment de l’attentat, il avait 24 ans – vous avez maintenant une idée qui il était ?

J’avais demandé deux choses à l’équipe de cinéastes : que la photo de Shadi en Shahid soit enlevée du mur du salon et que tous les enfants et petits-enfants soient présents. Toute la famille est arrivée, petit à petit…

Steffi, la co-équipière de Jule, a beaucoup ’travaillé’ ce matin-là avec diplomatie et douceur, pour qu’on enlève la grande photo encadrée de Shadi du mur du salon. Je savais bien que je la verrais dans le film, mais ce jour-là je ne voulais pas croiser son regard devant les caméras qui filmaient. La photo a été enlevée et ne sont restées que deux photos plus petites, de part et d’autre du tableau encadré d’un verset du Coran qui l’a remplacée. J’ai appris par la suite que c’est la mère, Oum Amjad, qui avait décroché toute seule le tableau de la photo de son fils (son petit dernier), en présence de sa famille, quand son mari était allé prier à la mosquée. Ce geste, je ne cesse de le raconter, car il est porteur d’un message éducatif très fort et c’est un geste sans mots. Le geste d’une femme palestinienne à une femme israélienne, qui, elle, fait le geste de venir la rencontrer chez elle, à Jénine.

Un soir, quand nous étions à Berlin, le père m’a montré sur son IPhone les photos de tous ses enfants et petits-enfants. Immanquablement, la photo de Shadi est apparue. Gêné, le père l’a vite enlevée et est passé à d’autres photos de ses autres enfants. Je lui ai dit : « Abu Amjad, j’ai demandé de ne pas voir la photo de votre fils en Shahid sur le mur de votre salon. Je ne pouvais rencontrer son regard, quand les caméras me filmaient. Je n’oublierai jamais que votre fils Shadi a tué mon Dov à moi. Mais ici, nous sommes entre nous : personne ne nous filme. Je peux regarder sa photo, Shadi est un meurtrier, mais c’est aussi votre fils, et je comprends que vous pleurez votre enfant. » Le père m’a regardée, les larmes aux yeux, sans un mot. La mère, à mes côtés, s’était tue. Et j’ai ajouté : « Savez-vous que Shadi et Dov étaient nés le même jour ? le 8 mars ? » « Non », m’a répondu le père. Puis après une seconde : « Mais maintenant, je le sais ! » Nous nous sommes regardés, sans parler, tous deux avec les larmes aux yeux, mais aussi avec beaucoup de retenue. Je n’oublierai jamais cet instant : nous étions « entre nous », à jamais. C’est une émotion indescriptible en mots.

Qui était Shadi ? Les parents et les frères essaient de nous le dire dans le film. Je ne crois pas que tout peut se dire. La famille aussi ne dit pas tout, j’en suis certaine, et c’est si humain. J’ai bien sûr mon idée sur la personnalité de Shadi, mais ça change quoi ? La lecture d’un excellent livre, écrit par une équipe de sociologues belges, sur les « Attentats-suicide » ne m’a pas non plus donné la clé de l’énigme. C’est Jenya, la jeune architecte russe qui était avec Dov dans l’attentat, qui a raison : elle dit dans le film que cela ne change rien au fait que Shadi a fait ce qu’il a fait.

Comme je l’ai écrit :

« Sur le toit de l’auberge de jeunesse, j’avais dit à Yoav : "Tu sais, j’ai fait beaucoup de choses à la mémoire de Dov, toutes ces années, mais jamais je n’ai rêvé venir à Jénine faire un film à sa mémoire !" Et Yoav m’a répondu, de son sourire si doux, comme celui de son père : "Mais c’est justement ce geste, Yaël, que papa aurait apprécié entre tous !"… »

Peu avant de quitter la famille Tobassi, Nir Oren et Ali Abu Awwad, ’mes’ deux représentants du Forum, lui ont proposé, devant toute l’assemblée, de devenir membres du Forum et remis de la documentation en arabe sur les activités du Forum en 2009 et les projets pour 2010. C’est tout simplement merveilleux ! Marcus m’avait écrit, à juste titre, peu auparavant : "Tu tends la main à tous ces êtres humains, quand eux ne le peuvent pas encore !".

12. Comment vos amis en Israël ont-ils réagi par rapport à votre visite à Jénine ?

La difficulté vient de ce que les émotions l’emportent souvent sur la raison. Tout le monde n’est pas capable non plus de développer une pensée complexe. Je savais que je prenais un risque.

Je me suis aussi toujours rappelée que Dov a souvent été en avance sur son temps. Marcus Vetter l’est aussi. Son film et celui de Jule et Steffi est en avance sur l’Histoire. Quand la paix sera signée, il ne sera plus d’actualité ! L’équation est très simple.

Mais la presse israélienne publie de très longs articles, très favorables. Je crois qu’à la réflexion, les personnes qui réagissent encore à chaud commenceront à tirer d’autres conclusions, moins hâtives !

Certains de mes amis - pas forcément juifs, ni israéliens - se sont éloignés de moi, d’autres non, bien sûr. Tant de mots sont prononcés : diabolisation, victimologie, mais aussi auto-détermination et autocritique et prise de ses responsabilités.

J’ai entendu des remarques, comme : comment tu oses ? Tu as oublié ton deuil traumatique ? Ta dépression ? Tu ‘les’ humanises !!! Tu parles du visage humain de l’ennemi ? Mais tu ne vois pas que tu es le diable pour eux ? Qui t’a demandé d’aller à Canossa ? Les Arabes méprisent des actes comme le tien ! Tu n’as pas honte de tendre l’autre joue ? Tes baisers d’adieu, ce n’est pas de la politesse, c’est de la flatterie !

Des amis arabes israéliens ont même ajouté : tu n’as aucun respect pour le mort ! Chez nous, c’est seulement la vengeance qui compte !

Mais la plupart de mes amis ont dit : Bravo, mais moi je n’aurais pas pu. Ali Abu Awwad, le porte-parole du Forum, m’a dit : « Tu ne peux t’imaginer combien ton geste sans prétention m’aide dans mes discussions avec mes amis palestiniens, qui ne comprennent pas non plus ma propre attitude de réconciliation ! »

Jenya Melts, la jeune architecte russe qui était avec Dov dans l’attentat au restaurant Matza, m’a soutenue elle aussi, avec son mari Artem, depuis le premier jour. Elle a accepté que je l’interviewe pour le film en hébreu (la langue qui nous est commune) et cela n’a été facile pour aucune de nous deux. Pour moi, réécouter son témoignage sur la mort violente de Dov et m’efforcer de ne pas perdre le contrôle de l’interview que je menais seule a été une étape que je n’oublierai jamais.

Comme celle de parler pour la première fois au téléphone avec Abu Amjad, le père de Shadi Tobassi. Ces deux moments resteront à jamais gravés dans ma mémoire comme les instants les plus douloureux de toute cette expérience de tournage du film. Et c’est là aussi que Jule et Steffi se sont révélées dans leur profonde délicatesse : elles ont su apaiser ma douleur, avec leurs mots et leurs gestes tendres, nous avons fait une pause…

Je reste à l’écoute de toutes les réactions. Le public dans la salle, le soir de la Première à Haïfa, s’est coupé en deux et au début, les voix des « opposants » au film ont été les plus fortes. Il faut dire que la libération de Gilad Shalit la veille avait généré dans tout le peuple israélien depuis une semaine une profonde charge émotionnelle, qui était encore dans l’air. Par ailleurs, les Israéliens ont l’habitude de discuter politique, sans ménagements ni politesse et pour un Européen, c’est tout simplement choquant. Il semblait que la question de savoir quelle victime est la plus grande entre les deux peuples était revenue sur le plateau. Mais peu à peu, d’autres voix, plus posées, plus attentives au message du film, se sont fait entendre, les voix des personnes qui avaient compris le film, tout simplement.

Ce qui ma amusée, c’est la question du journaliste de Haïfa, un ami, qui m’a interviewée ce matin : crois-tu que le film va être encore présenté en Israël ? Mais bien sûr, lui ai-je répondu, et j’y travaille. Nous devons non seulement parler à nos ennemis, mais aussi entre nous !!! C’est un sujet d’actualité brûlant !

Je sais que j’ai été dans tous les rêves de Dov.

13. Comment se sont développées les relations entre la cinémathèque de Haïfa et Cinema Jenin ?

Pour l’instant, elles n’existent pas encore. Le projet avait été lancé il y a plus d’un an, avant l’inauguration du Cinema Jenin, mais il est retourné un peu dans l’oubli… après que les forces de l’opposition à Jénine au contact avec l’occupant israélien aient apposé leur veto à tout projet, même culturel, avec Haïfa. C’est si facile de se servir du mot ‘boycott ‘. Ce n’est pas ainsi qu’on fait un pas en avant, mais cela non plus n’a pas été une surprise pour moi !

J’ai cette chance d’être à la fois Israélienne et Européenne et de pouvoir observer ce ‘laboratoire anthropologique’, comme le nommait Dov, que constituent la société israélienne et la société palestinienne, avec chaque fois un chapeau différent sur la tête… Cela m’évite de retomber dans la dépression !

14. Comment jugez-vous les résultats de votre initiative de paix ?

Il est très facile de continuer d’avoir peur, cela nous paralyse et alors on ne fait plus rien. On ne va pas de l’avant. Comme le disait récemment un ami du Forum, « Moi, j’ai peur du vacuum, de l’isolation au ban des nations, de la montée de l’Islam extrémiste. Il y aura un processus, et on va tous payer, Israéliens comme Palestiniens, car il faut une solution au conflit ! » Ce film montre une douleur et un dialogue à hauteur des regards.

Dov a toute sa vie eu le courage de rêver. Marcus Vetter aussi. C’est incroyable comme ils se ressemblent ! Même Yoav me l’a dit cette semaine : « Je pensais à mon père en écoutant Marcus, la même vision profonde de l’avenir, la même angoisse, le même espoir ! »

Abu Amjad et moi-même, nous nous sommes rencontrés par destins interposés. Les deux destins individuels de Dov et de Shadi dans la grande Histoire collective.

Je suis certaine que nous avons tous changé au cours de ce tournage de film et que nous continuons de changer, qu’il s’agisse de l’équipe, des protagonistes ou des collatéraux du drame. L’important est de ne pas se statufier dans une position de victime.

Les gestes de Dov ont porté, quand il était encore en vie, et portent aussi après sa mort. Un jour, Saul, son plus jeune fils, faisait la queue pour s’inscrire à l’université de Beer Sheva. C’était peu de temps après l’attentat. Il a dit son nom Chernobroda au guichet. Un autre étudiant, derrière lui, qu’il ne connaissait pas, a tapé sur son épaule : « Tu appartiens à la famille de Dov Chernobroda ? » « Oui, c’était mon père ! » Et l’autre étudiant d’ajouter : « Je ne peux pas oublier son nom. Je ne l’ai pas connu, mais j’ai lu tout ce que j’ai pu lire sur lui dans les journaux… »

Quand j’étais en Allemagne cet été à Munich, puis à Berlin, je me suis retrouvée avec l’équipe à un Festival de jeunes, appelé « Fusion ». Il pleuvait, j’avais froid, on pataugeait dans la boue. Je regardais ces centaines de jeunes venus vivre une semaine sous la tente, au bout du monde. Et tout d’un coup, je me suis retrouvée dans une sorte de hangar, qui ressemblait davantage à un vieux bunker de la dernière Guerre Mondiale et dedans, il y avait 700 jeunes de moins de 30 ans, serrés comme des sardines, qui venaient de voir notre film et posaient des questions sans fin.

Nous sommes restées, Jule et moi, à répondre de notre mieux pendant plus d’une heure et je n’ai cessé de dire à ces jeunes adorables que tant qu’ils poseraient des questions et iraient à la maison sans avoir eu toutes les solutions, ni toutes les réponses et en se posant peut-être davantage de questions sur le conflit – je retrouverai l’espoir…

À Tübingen, en septembre, trois jeunes m’ont abordée après la projection. Nous avons bavardé. Ils m’ont trouvée ensuite sur Facebook pour me dire qu’ils avaient décidé de proposer dans leur lycée une journée d’études sur le conflit, avec projection des deux films de Marcus Vetter (« Le cœur de Jénine » et « Après le silence ») et débat avec des experts sur le conflit du Proche-Orient. On ne peut rêver plus belle conclusion…Je crois dans les jeunes générations.

Je crois que tous les gestes comptent et portent.

15. Est-ce que vous croyez que votre exemple donnera le courage à d’autres Israéliens de tenter d´autres gestes de réconciliation ?

Ils existent, on ne les connaît pas à l’étranger, c’est tout. J’ai un très bon ami du Forum, Youval Roth, qui chaque matin, depuis des années, se rend au Checkpoint de Jalamé, à la sortie de Jénine, et prend dans son transit des mères et leurs enfants malades, qui doivent être soignés du cancer ou faire une dialyse à l’hôpital de Rambam à Haïfa.

J’ai une autre amie, qui depuis des années, avec d’autres femmes israéliennes, organise le ramassage des olives dans les champs d’oliviers des propriétaires palestiniens et des camps d’été pour les enfants et les familles qui n’ont jamais vu la mer. Les exemples sont sans fin ! Je crois en cette chaîne humaine de solidarité entre Palestiniens et Israéliens, face à la désolation ambiante, que nos dirigeants politiques réciproques n’essaient pas de désamorcer.

16. Existe-il actuellement plus de chances pour la paix entre Israéliens et Palestiniens ? Quelles sont les conditions de cette paix d’après vous ? Est-ce que vous croyez que l’échange de Gilad Shalit et des prisonniers palestiniens sera vraiment un pas décisif vers la paix ?

Je ne suis pas une politicienne et je me garderais bien de pronostiquer quoi que ce soit. Mais aujourd’hui tout le monde sait que la paix doit se faire et comment elle se fera, si elle se fait : reconnaissance réciproque à 100 % selon les résolutions de l’ONU de 1947 et de 1988, etc. - qui parlent d’un Etat juif et d’un Etat palestinien et repartage du territoire avec changements de frontières, dont tout le monde a accepté l’idée. Israël sait se retirer des territoires occupés : Israël l’a prouvé en quittant la bande de Gaza, de façon unilatérale. Israël s’est retiré du Liban.

L’échange de Gilad Shalit (qui était un otage, capturé sur le territoire israélien et non pas un prisonnier de guerre, il faut le préciser) contre les 1027 prisonniers (dont beaucoup sont des terroristes) ne peut pas être un pas décisif vers la paix. Il aurait pu l’être, s’il avait été fait dans le cadre d’un échange final, en vue d’un accord de paix entre l’Etat d’Israël et l’Etat Palestinien. Mais de quel Etat Palestinien parle-t-on quand depuis six mois on attend que le Hamas et le Fatah… fassent la paix entre eux ?

Quand Dov parcourait dans sa vie sans relâche les routes d’Israël à la recherche de tout espoir de paix, il ne savait pas que le jeune architecte Boaz, qui dessinerait sa pierre tombale, tracerait une ligne droite entre deux boules. Cette ligne est une fente dans laquelle l’eau s’écoule lorsque je lave la pierre tombale. L’idée de Boaz était que l’eau alimente de nouvelles initiatives de paix, dans l’esprit de Dov…Les deux boules sont censées représenter le peuple palestinien et le peuple israélien. L’idée est qu’un pont est construit entre les deux peuples en conflit. Certains disent qu’il s’agit d’un précipice. Je n’ai pas les réponses, mais j’aime glisser dans cette fente les lettres des petits-enfants de Dov, comme s’il s’agissait d’une boîte postale…

Marcus Vetter a une image des ‘petites clés dans la porte’ que j’adore redire en toute occasion, et que je développe à ma manière, dans son esprit visionnaire et toujours optimiste, comme Dov : « J’utilise des petites clés et j’essaie d’ouvrir des portes, parfois elles s’ouvrent, parfois la serrure grince, parfois elle résiste carrément et refuse de fonctionner, parfois la clé se casse. Mais je continue ! »