2015... Annus horribilis ?

Thème : La Lettre de LPM, Éditorial

Par Ilan Rozenkier pour LPM

Photo : Reuven Rivlin, président de l’État d’Israël.

 

Ce qui n’est pas contestable, c’est que chez nous, en France, l’année a commencé dans l’horreur, avec les assassinats de janvier (Charlie Hebdo, Montrouge, l’Hyper Casher de Vincennes) ; et s’est achevée dans une horreur d’une ampleur insoupçonnable avec les attentats du 13 novembre. En Israël et en Palestine, on a l’impression qu’inexorablement le point de non-retour se fait de plus en plus proche dans une sorte d’indifférence sidérante. Le processus de paix est embourbé dans des marécages inextricables. Depuis un mois, les attentats sont quotidiens, les victimes se multiplient parmi les Israéliens – pourtant, tout Palestinien envisageant de passer à l’acte est un quasi condamné à mort. Les dirigeants, voire même les populations, semblent s’accoutumer à cet état de fait.

Dans ce contexte, la droite israélienne et ses ministres les plus actifs n’ont rien trouvé de plus urgent que de s’attaquer à la démocratie. Ils mettent en cause le président de l’État, Reuven Rivlin, qui vient certes de la droite, mais est un fervent défenseur de la démocratie et du respect de tous les citoyens de quelque origine qu’ils soient. Ils veulent affaiblir la Cour suprême – laquelle, trop souvent à leur gré, s’acharnerait à défendre cette même démocratie qui ne les autorise pas à agir comme bon leur semble.

Signe inquiétant de cette dérive, le nouveau Procureur général de l’État, homme clef en matière de respect des normes juridiques et démocratiques, sera Avichai Mandelbit. Juriste reconnu certes, mais aussi actuel Secrétaire du gouvernement (depuis 2013), il passe pour le favori du Premier ministre et de la ministre de la Justice, Ayeleth Shaked. Il fut le seul candidat sur quatorze à recueillir les quatre suffrages nécessaires parmi les cinq membres du comité en charge des nominations.

Pourtant, le président de ce comité, Asher Grunis, lui-même ancien président de la Cour suprême, s’est opposé à ce choix... Ayeleth Shaked avait plus ou moins secrètement rencontré 4 membres du comité, démarche non illégale, certes, mais qui reste cependant problématique. Proche du Premier ministre et du gouvernement, saura-t-il faire preuve de l’indépendance requise par ses nouvelles fonctions ?

Dans le même temps et dans la droite ligne du maccarthysme, la droite extrême et ses appuis au sein du gouvernement viennent de franchir une nouvelle étape de leur campagne haineuse à l’encontre des ONG de gauche. Ils sont passés aux attaques ad hominem – alors que jusque là seules les associations étaient visées. C’est ainsi que l’ONG de droite extrême, “Im Tirtsou / Si vous le voulez”, vient de sortir une vidéo dévoilant les visages et l’identité de quatre dirigeants d’ONG qu’elle accuse de prendre la défense de terroristes. Livrés en pâture à la vindicte d’une population dont on sait qu’une minorité agissante a le passage à l’acte facile, ces militants courent dorénavant un réel danger.

Au début de la vidéo, on voit un terroriste qui se dirige vers la caméra et brandit un couteau... manifestement pas pour couper du pain. Une voix féminine déclame : « La prochaine fois qu’un terroriste viendra te poignarder, il saura QUI va prendre sa défense. » Défilent alors les noms, prénoms et visages des responsables de quatre associations : Le Comité public contre la torture ; Shovrim Shtiqa / Brisons- le-silence ; HaMoked / Le Centre pour la défense de l’individu ; et B’Tselem. En conclusion de la vidéo, on entend « ´Hagaï, Elad, Sigui et Avner sont des Israéliens ; ils habitent ici parmi nous, mais ce sont des "agents dormants" (des taupes)... »

Depuis plusieurs jours, Shovrim Shtiqa (ou en anglais Breaking the Silence), qui regroupe des soldats désireux de témoigner de la réalité de l’occupation dans les territoires – et que la société israélienne se refuse à voir – est au centre des discours haineux d’une populace chauffée à blanc par des politiciens irresponsables déterminés à lui interdire d’entrer dans les écoles ou les casernes. Pourtant, Amiram Levin vient d’exprimer son soutien à l’organisation et critique ceux qui cherchent à la rendre illégale. Qui est Amiram Levin ? Excusez du peu... un général à la retraite, ancien chef de la région Nord, commandant de l’unité d’élite peut être la plus prestigieuse, la Sayereth Matkal, et directeur-adjoint du Mossad. L’ancien directeur des services de sécurité du Shin Bet, Youval Diskin, s’est lui aussi démarqué de cette campagne. Il a publié sur sa page Facebook : « Je n’apprécie pas leurs activités à l’étranger... Mais ils fournissent un autre miroir, important, à nos actions. Même s’ils peuvent nous énerver, même s’ils ont parfois tort ou ne font pas leur travail correctement – leur contribution est très importante. »

Sera-ce suffisant pour ramener un peu de raison ? Rien n’est moins sûr si la mobilisation de la société civile se relâche. À cet égard, les encouragements et soutiens que nous pouvons lui apporter ne sont pas, loin s’en faut, insignifiants...

Souhaitons-nous pour 2016, à nous-mêmes et à nos proches, une année meilleure que la précédente !

Notre mobilisation, pour éviter le pire et pour que repartent, sur une bonne voie cette fois, les négociations israélo-palestiniennes, ne fléchira pas.