Une abstention politique


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Ha’aretz, 12 janvier 2005

Une abstention politique

par Amira Hass

trad. Tal Aronzon pour La Paix Maintenant


“Jusqu’à cinq ou six heures de l’après-midi, j’étais heureux et fier, et puis tout a changé”, dit l’avocat Raji Sourani aux juges de la Cour d’appel palestinienne, décrivant ce que des milliers de gens ont ressenti le jour de l’élection.

La première impression de forte participation et de scrupuleux respect des lois et des règles fut saisissante. Mais, dans l’après-midi, l’inquiétude vint remplacer l’allégresse. La participation était plus faible que prévue. L’annonce faite par la commission électorale de l’allongement de la durée du vote n’avait rien d’étonnant. “Il était tout à fait possible de l’interpréter comme le souci que tous puissent voter, malgré les barrages, les retards [imposés par les] Israéliens, la peur”, dit Sourani, décrivant toujours les événements aux trois juges spécialement réunis pour juger d'[éventuelles] irrégularités électorales.

D’autres avocats assistaient à l’audience, des collègues de Sourani au Centre palestinien pour les Droits de l’Homme, qu’il dirige, des chercheurs attachés au Centre, et trois observateurs internationaux. La plupart d’entre eux, dont Sourani, avaient passé le jour des élections sur le terrain. Tout à coup, vers 17h30 en certains endroits, et en plusieurs autres une heure plus tard, la confusion s’instaura. Peu avant l’heure de clôture prévue pour le scrutin, et deux heures avant qu’il ne s’achève suivant le nouvel horaire, les gens commencèrent à arriver en masse. La plupart étaient amenés en camionnette ou en taxi, et nul ne cherchait à cacher que les zélés chauffeurs étaient des militants du Fata’h.

Ça et là, mystérieusement, l’électricité sauta dans certains points de vote, et les vérifications se firent à la lueur des chandelles. On entendit des coups de feu aux abords d’un ou deux bureaux. A la stupéfaction des observateurs, dont beaucoup avaient été formés trois mois durant par le CPDH, les registres électoraux et la liste autorisée d’électeurs non inscrits sur les registres [[Listes complémentaires à la refonte des registres électoraux palestiniens, conduite en septembre-octobre 2004 par le Comité central pour les élections (nommé l’été dernier par Yasser Arafat). Précisant au passage des données statistiques jusqu’alors de source israélienne, la campagne d’inscription avait connu un large succès – sauf à Jérusalem-Est, du fait de la clôture des bureaux par la police (israélienne), et dans le nord de la bande de Gaza, où les combats faisaient rage. Voir l’article de Danny
Rubinstein dans Ha’aretz, le 4 /11/04 (en anglais) :
[->www.haaretz.com/hasen/spages/494410] ]] furent remisés. Des consignes verbales, jamais officialisées par écrit, avaient atteint les responsables des
bureaux, leur enjoignant de laisser voter toute personne munie d’une carte
d’identité.

Il était difficile de dissimuler ce [double] fait : la commission électorale était soumise aux pressions du Fata’h, et le parti au pouvoir avait des raisons d’être inquiet. Son principal rival, le Hamas, qui avait appelé au boycott des élections, pourrait faire son beurre politique d’une faible participation, prétendant que tous ceux qui s’étaient abstenus avaient suivi ses consignes, qu’il bénéficiait dans l’opinion d’un large soutien et que les choix politiques imprimés par le Fata’h sous la direction d’Abu Mahzen n’étaient pas majoritaires. Mais le moyen choisi – contourner et violer les règles légalement établies par le Conseil législatif palestinien [[Le Parlement palestinien, constitué au sein de l’OLP en exil à Tunis, et dont l’élection en juillet devrait faire mieux connaître le poids des diverses tendances au sein de la société palestinienne, et permettre enfin leur expression démocratique plutôt que l’équilibre de la peur]] – ont porté tort au Fat’ah, entaché la commission électorale et confirmé la vieille antienne du Hamas prétendant que le parti opposé ne pourrait jamais permettre la tenue d’élections loyales reflétant vraiment les choix de l’opinion.

Le plus absurde étant que le grabuge des deux dernières heures ne fit pas
monter de manière significative le nombre de votants. Le CPDH requit la Cour
[d’appel] de statuer sur l’illégalité de la décision prise par la commission
électorale. Il ne demandait pas l’annulation des résultats de certains bureaux, mais plutôt qu’il fut publiquement affirmé que nul n’est au-dessus des lois et que les autorités judiciaires ne laisseraient ni les instances politiques ni [aucune] autre faire obstacle au processus légal – afin que les résultats des très importantes élections au Conseil législatif, à venir en juillet, ne puissent être discrédités auprès de l’opinion. La demande fut rejetée pour vice de forme. Le CPDH en fut quelque peu déçu mais, comme Sourani le dit aux juges, la démocratie est un processus en marche, un apprentissage. Et cette requête en fait partie.

Reste à examiner les raisons de ce faible taux de participation : 45% des électeurs inscrits. La société palestinienne est extrêmement politisée. L’abstention fut donc très politique, elle aussi. Elle prouve que l’opinion
palestinienne ne se berce pas d’illusions quant à l’identité de ceux qui
régissent vraiment sa vie. Il ne s’agit ni d’Abu Mahzen, ni du Fata’h, mais du gouvernement israélien et de son émissaire, l’armée. Il ne fut à aucun moment possible de l’oublier le jour de l’élection. Ni au bureau de vote [du camp] de Jabalyah, une école touchée dans le passé par des missiles ; ni à Beit Lah’ia, le bourg agricole, dans la bande de Gaza, dont les vergers et les serres furent détruits sur ordre de l’armée ; ni au bureau de vote de Khan Yunis, qu’on ne pouvait atteindre qu’entre les décombres laissés par l’armée défendant les implantations du Goush Katif ; ni à Tel Sultan, à Rafah, où les routes défoncées par les tanks de Tsahal n’ont pas encore été réparées.

Quoi d’étonnant à ce que, depuis des années, les activités du CPDH se soient
largement, sinon majoritairement, consacrées à la domination exercée par
Israël sur les Palestiniens. Au péril de leurs vies, les chercheurs du Centre rassemblent des informations sur les attaques militaires israéliennes [dans la bande de] Gaza, les destructions et la mort que l’armée laisse chaque jour sur son passage, les champs fertiles abandonnés en friches, et les entraves draconiennes à la liberté de circulation. Malgré les très faibles chances d’obtenir vraiment une réponse, ils déposent diverses plaintes auprès de l’armée et parfois des requêtes auprès de la Cour suprême, en Israël.

Ils endossent ainsi la blouse du professeur, et leur leçon porte sur l’essence non démocratique d’une société en situation d’occupant. Les élèves, cependant, ne sont guère prêts à en tirer les enseignements.