Un profond mépris


Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant


Aux yeux des Israeliens, le President de l’Autorite palestinienne est un
super-chef. Voici plus de quinze jours qu’il est retenu prisonnier dans son
bureau. Tous les batiments relevant de son autorite, y compris les prisons
et ceux de son appareil de securite, sont detruits, saccages et vides de
toute presence humaine. Tous ses fideles sont disperses et se cachent. Ses
liaisons telephoniques dependent du bon vouloir de Tsahal, et de son
materiel de cryptage. L’eau courante a ete coupee, et ni son statut, ni son
age, ni le grand nombre de personnes rassemblees autour de lui ne sont des
raisons suffisantes pour reparer les degats causes par les tanks et les
bulldozers de Tsahal au systeme d’approvisionnement en eau dans la zone de
son quartier general.

Et neanmoins, il est encore responsable des deux attentats mortels commis
recemment, l’un par un groupe d’opposition islamique, et l’autre par les
Brigades des Martyrs d’El Aqsa, liees au Fatah. En d’autres termes, selon
Israel, s’il l’avait vraiment voulu, il aurait pu les eviter.

Une telle perception du chef palestinien n’aurait pas pu prendre racine de
cette facon sans une attitude de mepris envers les Palestiniens, sans
l’hypothese selon laquelle ils ne sont qu’un troupeau a la recherche d’un
berger et de sa houlette. Ce profond mepris s’est exprime regulierement
cette semaine a travers les declarations des porte-parole de l’armee, qui
ont pretendu que c’etaient les Palestiniens qui avaient refuse d’evacuer les
corps de leurs morts du camp de refugies de Jenin (et d’apporter leur aide
aux blesses), et ce pour des raisons de propagande a usage externe.

Une telle affirmation se fonde sur deux hypotheses concernant les
Palestiniens : les personnels medicaux palestiniens, medecins, infirmiers,
ambulanciers, font peu de cas de leur serment et de leur obligation de
sauver des vies; ils ne se soucient pas de leurs proches (apres tout,
nombreux sont ceux qui ont de la famille et des amis dans le camp de Jenin,
et partout ailleurs en Cisjordanie, ou l’assistance medicale n’est pas
arrivee a temps).

Les equipes medicales palestiniennes, selon les declarations de Tsahal,
n’ont pas a craindre de critiques pour ne pas avoir fait leur travail, ni de
la societe, ni de leurs familles, et n’ont pas a tenir compte de ces
critiques, ni de leurs propres sentiments. Apres tout, elles etaient guidees
par de savantes “considerations de propagande” pour apres la guerre. Selon
Tsahal, les Palestiniens n’ont aucun respect non plus pour la tradition
musulmane d’enterrer les morts immediatement.

La Croix Rouge, l’UNWRA (Agence de l’ONU pour les refugies palestiniens),
les representants de l’UNSCOT (Coordinateur Special de l’ONU dans les
Territoires Occupes), le representant de la Banque Mondiale, tous ont des
preuves consequentes des efforts repetes des equipes medicales d’obtenir la
permission, pour eux et pour les ambulances du Croissant Rouge, de penetrer
dans le camp (comme dans la vieille ville de Naplouse, ou dans le QG
d’Arafat).

Mais sur le terrain, meme apres concertation a un haut niveau, des tirs
depuis des positions de Tsahal ont empeche les ambulances d’approcher, et
des missions de sauvetage urgentes ont ete avortees du fait de la detention
de l’equipe ambulanciere, qui n’a ete liberee qu’apres plusieurs heures.

La semaine derniere, Israel a evoque des mesures humanitaires et morales
prises au cours de la guerre dans le camp de refugies de Jenin, pour eviter
de frapper des civils. La preuve : les soldats qui sont tombes a Jenin ne
seraient pas morts si Tsahal avait largue une ou deux bombes sur le camp,
pour en finir.

Cette declaration contient une autre hypothese a propos des Palestiniens :
ils ne se font pas tuer par des missiles ordinaires lances depuis des
helicopteres, ni par des obus de tank ordinaires, ni par des tirs ordinaires
de fusils mitrailleurs, et ils n’en ont pas peur. Ils ne se font tuer, ils
n’ont peur que des bombes larguees par des avions, et Tsahal n’en a pas
largue.

Environ 13.000 personnes vivent dans le camp, dont la superficie est d’1 km2
a peu pres, 42% sont des enfants, 4,5% sont des personnes de plus de 65 ans.
Meme si l’on suppose qu’il n’a pas eu 90 missiles tires sur le camp chaque
jour pendant une semaine, mais “seulement” 20, et meme si l’on suppose qu’il
n’y a pas eu 10 tanks tirant et bombardant simultanement, mais seulement
deux, n’est-il pas raisonnable de penser que des civils ont ete tues, et pas
seulement des “poches de resistance terroristes”?

Tsahal n’a pas filme les effets des bombardements et des tirs, et n’a pas
permis qu’ils soient filmes. Ce que les photographes et les cameramen des
chaines de television etrangeres ont reussi a filmer – les cadavres (surtout
a Naplouse), la douleur des proches de ceux qui sont morts, les nombreux
blesses, les civils tues a l’entree de leurs maisons, les ambulances trouees
par les balles – n’est de toute facon pas diffuse ici, ou bien evacue en
quelques secondes.

Un chef tout-puissant, meme s’il vit assiege dans des conditions tres
precaires, entoure de fideles resistants-snipers, des equipes medicales
trahissant constamment leur mission : voila l’image que les porte-parole
militaires et politiques ont soigneusement donnee a l’opinion israelienne.

Pour reussir une campagne militaire et politique, il faut connaitre
l’ennemi, ses forces et ses faiblesses, ses qualites et ses defauts, ses
joies et ses peines. Au lieu de cela, l’ennemi n’est presente que comme une
masse indifferenciee, ignorante et manquant de sentiments comme de pensees.
Il est possible que les mensonges diffuses a propos des Palestiniens pendant
ces jours de guerre ne font qu’exprimer le mepris des autorites israeliennes
envers leur propre opinion publique, et l’hypothese implicite qu’elle
continuera a les avaler. Qu’elle ne s’occupera que d’analyses faites par les
services de renseignement, en evitant les analyses sociologiques et
historiques, et ainsi ne se posera pas la question de savoir pourquoi tant
de Palestiniens souhaitent se faire exploser en en entrainant d’autres dans
la mort, et comment des centaines de milliers de Palestiniens supportent des
conditions de vie intolerables, avec bombardements, couvre-feu continu, sans
eau, ni electricite, ni nourriture.