Le dimanche 30 juin 2019, des représentants de l’ambassadeur de l’administration Trump en Israël, David Friedman, et le représentant spécial Jason Greenblatt ont participé avec des ministres du gouvernement israélien à l’inauguration d’un nouveau tunnel sous les maisons des résidents de Wadi Hilweh et Silwan. Interrogé sur l’impact de cette décision, dans l’une des zones les plus controversées du conflit, sur un futur accord de paix, Friedman a répondu : ” Je ne pense pas qu’Israël envisagerait un jour une telle éventualité (NDLR: d’une restitution). La ville de David est un élément essentiel du patrimoine national de l’État d’Israël. Ce serait comme si l’Amérique rendait la Statue de la Liberté.”

Peace Now : “Ce n’est rien moins que la reconnaissance américaine de la souveraineté israélienne dans la zone sensible du Bassin sacré, contrairement à la position américaine adoptée depuis 1967. L’équipe Trump choisit de renforcer l’emprise de la frange des colons dans la zone sensible du Bassin sacré au lieu de promouvoir un accord de paix mettant fin au conflit. Le tunnel, la façon dont il a été creusé et ses ramifications géopolitiques portent atteinte à la réputation de Jérusalem en tant que ville sacrée pour toutes les religions et appartenant à tous ses habitants. Cela fait partie de la transformation de Silwan en Disneyland de l’extrême droite messianique en Israël et aux Etats-Unis, à quelques pas de la mosquée Al-Aqsa et du Mont du Temple.”


Traduction : Bernard Bohbot pour LPM

Photo : Creusement du tunnel, 2016

https://peacenow.org.il/en/the-disputed-tunnel-in-silwan-inaugurated-with-american-support


Contexte général

Le tunnel contesté est une fouille archéologique controversée et mal réglementée qui a été réalisée ces dernières années à l’initiative de l’association des colons d’Elad sous les maisons du quartier palestinien de Silwan, à des dizaines de mètres de la mosquée Al-Aqsa et du Mont du Temple. Le tunnel, d’une longueur d’environ 850 mètres et d’une largeur de 8 mètres, était destiné à exposer une ancienne rue de l’époque romaine qui menait de la piscine du Siloam au Mont du Temple. Il passe sous les maisons du quartier de Wadi Hilweh, puis sous le mur de la Vieille Ville et se termine au sud de la place du Mur occidental.

Le gouvernement israélien a investi au moins 40 millions NIS dans ce projet intitulé “Pilgrimage Road” (la route du pèlerinage), en référence aux Juifs qui ont vécu pendant la période du Second Temple. Selon le maire de Jérusalem, Nir Barkat, quiconque visite le tunnel “sait exactement qui est le propriétaire de cette ville“. Cette déclaration laisse entendre sans ambiguïté que ce projet vise à renforcer le contrôle israélien sur le Bassin sacré, en dépit du fait que le statut de cet espace constitue l’un des enjeux essentiels du conflit à réserver pour les négociations sur le statut final, leur succès reposant sur l’acceptation de Jérusalem en tant que capitale à la fois d’Israël et d’un futur État palestinien.

Dommages causés aux maisons

Le tunnel est creusé à environ 3 à 4 mètres sous les maisons des habitants de Silwan. Depuis le début de son creusement, des fissures sont apparues dans de nombreuses demeures, il y a eu des effondrements et des trous se sont ouverts dans la zone d’excavation. Environ cinq familles palestiniennes ont été forcées de quitter leurs maisons en raison des dégâts qu’elles ont subis et de la décision ultérieure de la municipalité selon laquelle les bâtiments étaient dangereux.

Il convient de noter que lorsque les entrepreneurs creusent des tunnels souterrains, ils sont tenus de se soumettre à des autorisations techniques approfondies et à une surveillance étroite pour s’assurer qu’on ne causera aucun dommage au sol et aux bâtiments au-dessus se situant au-dessus. En revanche, à Silwan, où les fouilles ont lieu à 3 m sous les maisons, l’Association Elad et l’Autorité des antiquités se  limitent aux instructions de leur ingénieur interne, sans aucun contrôle externe, car il s’agit d’une fouille archéologique qui ne nécessite pas de permis de construire.

Désaccords des archéologues

Les fouilles sont également controversées d’un point de vue archéologique. Des documents de l’Autorité des Antiquités révélés par l’ONG Emek Shaveh montrent que de hauts responsables de l’Autorité des antiquités d’Israël ont désavoué les fouilles, les jugeant “sans intérêt archéologique”, et ont trouvé des défauts et des problèmes de sécurité, principalement parce que les travaux ont été effectués “latéralement” dans le tunnel. Les fouilles archéologiques sont toujours effectuées de haut en bas, couche par couche, ce qui permet d’étudier les trouvailles et de les relier précisément à chaque époque. Or, l’excavation “latérale” ne tient pas compte de toutes les couches ni du contexte intégral des découvertes qu’elle est en outre susceptible d’endommager.

De plus, d’un point de vue scientifique et historique, cette rue datant du temps d’Hérode était connue des chercheurs depuis le début du 20ème siècle lors des fouilles menées à Silwan. Le creusement de ce tunnel avait pour but d’exposer la rue au public, contrairement aux fouilles qui avaient pour but d’étudier le site archéologique. Exposer une rue entraîne non seulement le retrait de milliers de tonnes de saleté du sol, mais aussi la perte partielle de découvertes, afin d’en révéler d’autres.

Le contentieux politique

Le tunnel a été creusé dans l’une des zones politiquement les plus sensibles du conflit israélo-palestinien. Le quartier de Wadi Hilweh à Silwan est situé à côté du complexe mosquée Al-Aqsa/Mont du Temple et de la Vieille Ville, où se trouvent les restes de l’ancienne Jérusalem (d’où le surnom de “Ville de David”). C’est ici que la réalité d’un quartier palestinien à Jérusalem-Est sous contrôle israélien depuis 1967, et d’une colonie israélienne installée au cœur du quartier depuis le début des années 90, rééunit tous les éléments nationaux, religieux et symboliques du conflit. Instables et non résolus, la Vieille Ville de Jérusalem et son environnement peuvent être décrits comme le noyau actif du conflit.

Le compromis concernant Jérusalem dans le cadre d’une solution à deux États est bien connu : les quartiers palestiniens feront partie d’une capitale palestinienne (Al-Qods), les quartiers israéliens feront partie de la capitale d’Israël (Yerushalayim), tandis que la Vieille Ville et les sites historiques à proximité feront l’objet d’un arrangement spécial.

Le gouvernement israélien a investi des centaines de millions de shekels ces dernières années dans la construction d’implantations touristiques afin de rendre plus “israélien” le domaine public dans la Vieille Ville et le Bassin sacré tout en confortant les Israéliens dans le sentiment que cet espace leur appartient, le but étant d’empêcher un compromis politique.

La susceptibilité politique concernant Silwan et le percement du tunnel ne date pas d’aujourd’hui. En septembre 1996, peu après son élection au poste de Premier ministre, Benjamin Netanyahu avait ouvert une sortie des tunnels du Mur occidental adjacents au Mont du Temple/Al-Haram al-Charif, provoquant l'”Intifada du tunnel” lors de laquelle 15 soldats israéliens et 70 Palestiniens furent tués.

En septembre 2009, peu après avoir été élu pour la deuxième fois au poste de Premier ministre, Benjamin Netanyahu avait prévu de visiter Silwan et d’inaugurer le ” canal de drainage “, un tunnel étroit beaucoup plus petit que le tunnel actuel sous Silwan. La nouvelle parvint à la Maison-Blanche, et l’administration Obama  fit clairement savoir à Netanyahu que cet acte était pour le moins indésirable et l’événement fut annulé. (Environ un mois plus tard, lorsque la secrétaire d’État Clinton s’était rendue en Israël, Netanyahu divulgua cette histoire tout en niant qu’il avait eu intention d’inaugurer un tunnel. Pourtant, il fut bel et bien confirmé qu’il avait eu l’intention de se rendre à Silwan et que le plan avait été déjoué).

La fouille des tunnels, y compris sous les bâtiments résidentiels, renforce les craintes des Palestiniens qu’Israël ne tente de construire sous la Jérusalem-Est palestinienne et de prendre le contrôle des tunnels menant vers Al-Aqsa. Le fait que le tunnel découvert à Silwan était destiné à reconstruire le chemin emprunté par les pèlerins juifs pour se rendre au Temple, où se trouve aujourd’hui l’un des sites les plus sacrés de l’Islam, ajoute une dimension symbolique plus profonde encore au tunnel et à son inauguration.

Le maire de Jérusalem, Nir Barkat, l’a clairement défini : Les fouilles avaient pour but d’enseigner au monde que les Juifs sont les propriétaires du Mont du Temple/Haram al-Charif et de ses environs à Jérusalem. Lors d’une visite organisée pour les membres du Likoud en août 2016, Barkat décrivit ainsi les projets ambitieux concernant Silwan et l’exposition de la “Route du pèlerinage”:

“Les Juifs venant à Jérusalem en pèlerinage… entreraient dans la purification à l’intérieur du plus grand mikvah du monde qu’est la piscine de Siloé et, de là, ils monteraient et graviraient les marches vers le Mont du Temple. Nous avons commencé à révéler ces étapes, ce n’est pas encore ouvert au public… Je tiens à vous le dire, il n’y a rien de plus excitant que cela, car les pierres sont usées. Vous voyez ici l’usure des escaliers ? Ce n’est rien comparé aux pierres qui furent visitées par des millions, des dizaines de millions de Juifs qui se rendaient au Mont du Temple. Ce que je veux faire ? Je veux permettre aux Juifs et aux non-juifs de recréer cette expérience. Nous restaurerons la piscine de Siloé, nous pourrons restaurer l’accès au Mont du Temple, et quiconque pourra s’y rendre pour en faire l’expérience, quiconque veut se laver et monter au Mont du Temple… Celui qui le fait sait exactement qui est le propriétaire de cette ville… Nos liens avec Jérusalem ne seront jamais coupés… Je veux amener dix millions de touristes à Jérusalem, qui viendront tous dans ces lieux, et j’espère que vous conviendrez avec moi que, sans l’infrastructure de tramways, de téléphériques, de trains à grande vitesse pour Jérusalem, d’hôtels, etc., nous ne pourrons réaliser cette expérience spéciale. Et je me prépare à offrir au monde entier cette expérience, à savoir comprendre qui est vraiment le propriétaire dans cette ville ; toute cette infrastructure est conçue à cette fin.”