Nul doute que la déclaration d’intention de normalisation des relations avec le Soudan – il n’y a pas encore d’accord – marque un palier dans le processus de normalisation en cours avec plusieurs Etats arabes de la région. Le Soudan diffère des précédents, d’une part compte tenu de l’animosité voire de la belligérance qui prévalaient à l’égard d’Israël, d’autre part de la symbolique dont il est porteur. C’est en effet au Soudan que, du 29 août au 3 septembre 1967, les États arabes, réunis en sommet ont proclamé les trois “non” de la résolution de Khartoum : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non à toute négociation avec Israël.

On ne peut donc que se réjouir de cette normalisation à venir, ce qui ne doit pas empêcher pour autant une double vigilance, l’une concernant spécifiquement les relations israélo-soudanaises, l’autre concernant l’instrumentalisation de cet accord – et plus largement de la normalisation avec des États arabes – pour conforter le déni de la question palestinienne.

Israël compte actuellement un peu moins de 6300 demandeurs d’asile originaires du Soudan, soit près de 20% de l’ensemble des demandeurs. Voulant préserver la spécificité de la nation, le gouvernement israélien s’est contenté de les expulser, en l’absence de relations diplomatiques avec Khartoum, vers d’autres pays africains insécures, de les maintenir en camp – plus de détention que de rétention – dans l’extrême sud du pays, de les empêcher de présenter des demandes d’asile, et même après avoir autorisé cela, il a éludé toute décision, ne refusant ni n’acceptant les demandes.

Il est probable qu’avec l’établissement de relations diplomatiques, certains de ces demandeurs d’asile accepteront de retourner dans leur pays. Mais un tel retour ne devrait en aucun cas être contraint pour ceux qui relèvent de ce statut, ce qui implique que leur demande soit instruite équitablement.  C’est la capacité du Soudan à assurer la sécurité plus que l’établissement de relations diplomatiques qui devrait dicter le comportement à l’égard des demandeurs d’asile. Or, en septembre, l’État lui-même, par l’intermédiaire de son représentant, a déclaré à la Haute Cour de justice qu’en raison de la situation politique instable au Soudan, des milices violentes opérant encore sur son territoire, il n’y avait pas moyen à ce stade de se prononcer sur les demandes d’asile présentées par des ressortissants soudanais.

La seconde vigilance qu’impose le renforcement de ce processus, au demeurant positif, de normalisation israélo-arabe concerne elle la question palestinienne. Il est clair que nous assistons à un découplage quant à la question des relations entre Israël et des États arabes et celle des relations entre Israël et la Palestine; tel n’était pas le cas antérieurement. Ce découplage signifie-t-il pour autant la caducité de la question palestinienne? Nombreux en Israël sont ceux qui n’en croient rien. Pour preuve, l’abandon du projet d’annexion qui avait été annoncé à hue et à dia. Certes, renoncer à l’annexion perd de son sens si les constructions dans les colonies s’intensifient.

Le gouvernement actuel peut considérer que dorénavant tout lui est permis en ce domaine; telle est l’orientation qui semble être la sienne après l’annonce de plus de 5000 nouvelles unités d’habitation, le laisser faire s’agissant des agressions qui se multiplient à l’encontre des Palestiniens, de leurs oliviers, de leurs récoltes. On peut penser que l’on assistera à une accélération dans la dernière ligne droite avant les élections américaines. En témoigne le permis de construire, pour la première fois en près de vingt ans, de 31 nouveaux logements pour les habitants juifs dans un quartier ultra-sensible de Hébron, ou bien encore l’accord bilatéral israélo-américain portant sur la coopération scientifique qui vient d’être paraphé à Ariel et qui inclut, à la différence des accords antérieurs, la Cisjordanie et le Golan.

Mais un prochain gouvernement israélien pourrait opérer un choix autre, surtout en l’absence, désormais possible à défaut d’être probable, d’un Donald Trump. Il pourrait se servir de la normalisation pour favoriser une reprise des négociations entre Israéliens et Palestiniens en vue de parvenir à une solution permettant une paix juste et durable dans la région. Il ne serait que temps, 25 ans après l’assassinat d’Y. Rabin.